Le protestantisme dans la littérature contemporaine

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Le protestantisme dans la littérature contemporaine

Philippe VASSAUX


Article paru in Théolib 15.
    Mon ami le pasteur Henry Babel a coutume de dire que tout conférencier est une victime, puisqu'il a été désigné, mais qu'il devient très rapidement un bourreau, au fur et à mesure que les minutes passent. Et quand il intervient en troisième position, c'est un bourreau qui peut devenir redoutable.
    Le sujet que je souhaite aborder avec vous sera plutôt littéraire. Il a trait, surtout, à la fin du XIXe siècle. Le protestantisme au XIXe siècle a connu un essor remarquable. Il a fait preuve d'un dynamisme étonnant sur le plan de l'évangélisation.
    Pour aborder ce sujet, je citerai une histoire. Dans un endroit où l'on n'a jamais entendu parler du protestantisme, le maire se fâche un jour avec le curé. On se dit alors que, pour sortir de cette impasse, il faut faire appel à un pasteur.
    Il y eut en France des dizaines d'endroits, répertoriés et étudiés, où les choses se sont passées ainsi. Dans le sud du département des Ardennes, à quarante ou cinquante kilomètres de la paroisse protestante la plus proche, celle de Sedan, le maire décide d'ouvrir, en accord avec les principaux habitants du village, un culte protestant. Il fait appel au pasteur de Sedan, qui se décide en 1857 à venir, après de multiples hésitations. Le pasteur arrive pour présider un culte, mais il est attendu par quelqu'un qui est venu expressément de Mézières. Le préfet en personne est venu à cheval, pour lui signifier qu'il ne l'autorise pas à tenir le culte. Ce fut ici sans conséquence. Ailleurs, des Églises protestantes se sont créées. Ce mouvement ne concerna pas seulement les élites ; il s'agissait également d'un mouvement populaire.
    Après toutes les perturbations de la Révolution française et les troubles de la fin du XVIIIe siècle, le Siècle des Lumières finissant, on a vu parfois des choses étranges. Le pasteur Paul-Henry Marron, par exemple, au moment où l'on supprime tous les cultes, est invité à rendre les coupes et les plats de communion devant la Commune de Paris. Là, avec beaucoup d'emphase, alors qu'il se démet de ses fonctions pastorales et qu'il veut en même temps préserver l'avenir, il proclame : "Honte à cet échafaudage de mensonges et de puérilités qu'on a décoré du nom fastueux de théologie !"
    En tant que successeur lointain du pasteur Marron, je présente toutes mes excuses aux théologiens présents dans cette salle. Mais que retenir de cette formule ? Elle n'attaque ni Dieu, ni l'Évangile, ni le Christ, mais la théologie. Il s'agit en effet d'un ensemble de conceptions humaines. Lorsque le pasteur Marron rend les coupes en disant : "Ces coupes de communion où tous les protestants de Paris venaient boire, tous rangs confondus", il affirme le rôle démocratique de nos églises. Dans le fond, il commençait à faire de l'évangélisation, alors même qu'en principe il abandonnait ses fonctions. C'est pourquoi, personnellement, je suis opposé à tous ceux qui reprochent au pasteur Marron d'avoir été de tous les régimes successifs, d'avoir eu des sincérités successives et d'avoir fait l'éloge des uns et des autres pendant cinquante ans. En réalité, pendant cinquante ans, il a porté à bout de bras l'Église réformée de Paris. S'il y a encore aujourd'hui des réformés à Paris, c'est en partie grâce à lui.
    À cette remarque du pasteur Marron, la réponse - non pas du Maire de Paris puisqu'il n'avait pas ce titre, mais du Président de la Commune - a été : "S'il y a une religion qu'on pourrait peut-être envisager de maintenir, c'est celle-là".
    Au XIXe siècle, le protestantisme se présente aux yeux de l'opinion publique comme une religion possible pour la France. C'est ce que pensent, tout au moins, les protestants. Mais d'autres personnes, non protestantes, vont plus loin, et pensent que le protestantisme pourrait bien être la religion pour la France. Il faut se souvenir que Napoléon, à Sainte-Hélène, n'avait pas hésité à proclamer qu'il avait envisagé d'imposer le protestantisme en France. Il semble que ce soit exact. Ce qui est certain c'est que, très souvent, il s'est servi du protestantisme comme d'une monnaie d'échange dans ses longues négociations avec le catholicisme. Il menaçait les catholiques de favoriser les protestants s'ils ne voulaient pas suivre ses directives. Cela lui permit d'obtenir certaines choses qu'il n'auraient pas eues sans cela.
    Généralement, tout candidat à la dictature ou tout représentant de régime autoritaire n'aime pas beaucoup le protestantisme, en raison de son caractère éminemment démocratique. C'est ce qui fit, autrefois, que le Maréchal de Turenne se convertit au protestantisme, après de multiples hésitations et la mort de sa femme - car celle-ci l'en aurait certainement empêché. Il l'a fait en toute sincérité, puisqu'il trouvait que la place réservée au prince dans le protestantisme était insuffisante, réduite à la portion congrue. Il aurait voulu un protestantisme français un peu semblable à l'anglicanisme, différent en tout cas du gallicanisme à la Bossuet, lequel n'allait pas très loin sur le plan de la doctrine. Le gallicanisme était simplement une tendance schismatique, alors que lui, Turenne, était convaincu d'être un grand orthodoxe devant l'Éternel.
    Au XIXe siècle, on voit des protestants occuper des places éminentes, même s'il n'y a pas un seul maréchal d'Empire protestant, ce qui est significatif. Il est vrai qu'on avait réservé quatre places pour des protestants au Panthéon. Trois généraux et un banquier les ont occupées. C'est dire ce que l'on attendait de nous ! Rassurez-vous : il reste 200 places. Vous comme moi, nous avons tous nos chances ! Et l'on accepte même les dames maintenant.
    Sous la monarchie de Juillet, Guizot occupe une très grande place. De fait, il est le Premier Ministre, même s'il n'en a pas le titre. Le pasteur Athanase Coquerel père est élu Député de Paris sous la IIe République, pratiquement sans qu'il se soit présenté, car il était poussé par la clameur publique. Il était très connu parce qu'il prêchait à l'Oratoire, et qu'il y attirait les foules. Nous n'avons pas connu cela, mais il en était ainsi. Durant le Second Empire, au moment de l'Empire libéral, des protestants sont arrivés : Achille Fould, ministre des Finances, le maréchal Randon, ministre de la Guerre et Haussmann, préfet de la Seine. Ils sont solidement en place. Ce ne sont pas des individus isolés ayant brillamment réussi. Le protestantisme ne les a pas empêchés d'obtenir certaines fonctions.
    Le moment ne viendra-t-il pas où il y en aura davantage ? Même à l'époque de l'ordre moral, du temps de Thiers, sous la IIIe République, le ministre de l'Intérieur est un général de division protestant, le général de Chabaud-Latour. Son secrétaire d'État, de Witt, de la ligne de Witt-Cornélis-Guizot, sera le seul député conservateur à voter pour la révision du procès de Dreyfus. Le seul. Ce cas est assez symptomatique de l'indépendance des protestants. Les conservateurs lui en ont voulu énormément, parce que, d'ordinaire, ils pouvaient parler d'une grande unanimité chez eux. Mais quelqu'un venait leur mettre des bâtons dans les roues, et c'était un protestant conservateur. Il l'est resté toute sa vie. Il n'était pas prêt à abandonner ses idées. Il avait suffisamment de perspicacité et le sens de la justice pour proclamer qu'il fallait réviser le procès de Dreyfus.
    On en vint au moment où, effectivement, les gens se demandent si les protestants ne vont pas se regrouper pour avoir une action dans le pays. En effet, suite au départ de Mac Mahon, le premier gouvernement possède cinq ministres protestants sur neuf. Cela va entraîner une vaste campagne antiprotestante.
    Un quotidien antiprotestant va même être créé. Il n'a pas tenu longtemps, car raconter chaque jour quelque chose contre les protestants était difficile. La matière manquait. On risquait de lasser le lecteur. Il y eut aussi un certain nombre d'ouvrages comme ceux de Georges Thiébaut ou d'Ernest Renaud, par exemple La Conquête protestante ou Le Péril protestant, publié en 1900. Ces ouvrages sont intéressants, car - contrairement à ce que disent certains historiens qui ne les ont sans doute jamais ouverts - il y a des choses justes, même s'il y a des erreurs et des exagérations. On y trouve des éléments qui méritent réflexion. Nous aurions tort de nous dire que ces ouvrages ne valent rien. Il faut d'abord en prendre connaissance.
    Un certain Flamand, dans La Trahison protestante, témoigne de l'image qu'au siècle dernier on avait parfois des protestants. Il faut se souvenir que, déjà, Robespierre, parlant de Rabaut-Saint-Étienne, disait "traître comme un huguenot". Aujourd'hui, cette image d'Épinal a été inversée, puisque, quand l'opinion publique sait qu'une personne est huguenote, elle y voit une connotation positive. Mais l'image du protestantisme n'a pas toujours été positive. Il a donc fallu qu'il se fasse connaître.
    Le protestantisme a cherché à se faire connaître notamment sur le plan littéraire. C'est ce qui nous intéresse au premier plan aujourd'hui.
    L'idée de conquérir la France lors de la Réforme apparaît dans un ouvrage de 1829, Du protestantisme en France, écrit par Samuel Vincent, le grand pasteur de Nîmes. Cet homme a dominé son temps. Il était, si je puis dire, à son époque, un peu l'équivalent de Marc Boegner dans le protestantisme, quant au rayonnement social. Cet ouvrage a été réédité en 1859 par Prévost-Paradol. Celui-ci faisait partie de ceux qui se sont intéressés au protestantisme et qui, finalement, y ont parfois adhéré, comme la famille Réveillaud, ou encore, un peu plus tôt, le comte Agénor de Gasparin. Taine, quant à lui, a fait donner une éducation protestante à ses enfants, et a eu un enterrement protestant.
    George Sand, également, a fait marier son fils par un pasteur, et était en relations épistolaires avec plusieurs autres pasteurs. Dans un roman publié en fascicules dans La Revue des deux-mondes en 1870, elle a fait un très grand éloge du protestantisme. Ce roman, Malgré tout, est de 1869. "Malgré tout" est le nom du sommet des Ardennes, sommet d'environ 500 mètres d'altitude. La "bonne dame de Nohan" est venue passer quinze jours là-bas, et a décrit de façon inimitable les bords de la Meuse, en s'intéressant à tout, y compris aux plantes et aux arbres, avec une précision extrême. Ce livre a été réédité récemment, et vaut la peine d'être lu, même si ce n'est pas l'un de ses ouvrages majeurs. On y voit des choses surprenantes. Elle prend très vivement à parti, en 1869, l'impératrice Eugénie, qu'elle présente comme une Espagnole catholique fanatique, inintelligente, se servant de son charme naturel pour aguicher les hommes et ne rien leur donner. Évidemment, l'Impératrice s'en est formalisée. Elle aurait dit à son entourage, à des personnes comme Flaubert - et nous pouvons peut-être croire Flaubert - qu'elle ne comprenait pas cette personne, car elle faisait des pieds et des mains pour que celle-ci entre à l'Académie française. C'est une remarque amusante car, dans le contexte de l'époque, il était absolument impensable, même avec l'appui de l'Impératrice, qu'une femme puisse entrer à l'Académie française. Mais l'impératrice Eugénie l'ayant beaucoup soutenue, a pris l'attitude et les paroles de George Sand comme une trahison. Finalement, que reproche George Sand au catholicisme ? Dans plusieurs pages, elle s'explique à ce sujet. Sur place, elle n'a certainement pas trouvé beaucoup de renseignements, car elle met en avant un pasteur venant de Charleville, lequel en réalité n'a pas existé. À ce moment-là, il n'y avait pas de pasteur à Charleville. Il y en avait bien un qui venait à Sedan, dans une salle de la Mairie et de la Justice de Paix où, à un certain moment, on célébrait un culte bimensuel. Le protestantisme était alors réduit à sa plus simple expression, tant à Charleville qu'à Mézières. Ce n'est donc pas sur place qu'elle a dû trouver des éléments pour son roman. Elle explique que le protestantisme est une religion simple, où l'argent n'est pas impliqué, en raison du salut par la grâce. Tout y est centré sur la lecture de la Bible. Elle exprime ainsi une idée théologique qui commence à sortir de l'image d'Épinal. Elle explique également que le protestant cherche à réfléchir par lui-même. Elle parle beaucoup de la responsabilité personnelle. Ces idées ne sont pas fondamentalement originales, mais prouvent, finalement, qu'elle a compris l'essentiel. Nous sommes en présence d'une personne qui, à la fin de sa vie, a eu une réflexion très intéressante et très forte, mais aussi symptomatique de cette époque.
    Le protestantisme va avoir un rôle éminent et central à partir de la publication, en 1883, d'un roman d'Alphonse Daudet, L'Évangéliste, qui fut maintes fois réédité. On dit souvent que c'est le premier roman consacré, en France, à un sujet protestant après la Révocation de l'Édit de Nantes. Si Alphonse Daudet connaissait si bien le protestantisme, c'est parce qu'il était de Nîmes. Il raconte l'histoire de la femme d'un banquier, une certaine Madame Hautmann, qui se préoccupe d'évangéliser les milieux difficiles (nous dirions aujourd'hui les zones prioritaires). Après avoir formé très rapidement des jeunes filles du niveau des institutrices, elle les envoyait comme évangélistes dans les endroits difficiles. Le matin, elles apprenaient à lire et à écrire. Le soir, elles organisaient des séances d'évangélisation et prêchaient. Cette histoire ne correspond pas précisément à ce que faisaient les mouvements d'évangélisation. Il y avait bien des personnes de ce type, mais elles étaient très fortement encadrées par des pasteurs. Dans le roman, on a l'impression qu'elles sont un peu livrées à elles-mêmes. Madame Hautmann apparaît comme une personne fanatique, assez rationnelle, dénuée de sensibilité et dominatrice. Le rôle qu'on lui fait jouer est épouvantable. Un vieux pasteur va s'opposer à elle, le pasteur Aussendon. Beaucoup ont reconnu en lui le Doyen Auguste Sabatier. Ce n'est pas certain, mais possible. En effet, il était cévenol. Toutefois, il n'est pas très original d'être Cévenol dans le protestantisme, ni d'habiter Paris. Dans ce roman de Daudet, un passage est assez amusant. Le pasteur Aussendon dénonce les méthodes de l'évangéliste, méthodes qui, évidemment, ne sont pas de mise. Le chapitre intitulé "À l'Oratoire" donne une assez bonne description du temple : "Dans le vestiaire où s'habillent les prédicateurs au temple de l'Oratoire, deux petites pièces à grands placards avec les chaises de paille, la table de bois blanc, le poêle en faïence d'un poste de douanier (cela existe et n'a pas changé), Aussendon, entouré de pasteurs, de collègues à la Faculté, cause à mi-voix, serre les mains tendues, tandis qu'on entend les voitures rouler, s'arrêter aux deux perrons du temple. Et comme un flot montant qui va de toutes les entrées se répandre dans les couloirs aux sombres murailles lézardées (déjà !) alors, vous voyez la vieille église des oratoriens cédée aux protestants par le Concordat et le temple le plus vaste, le plus imposant de Paris. Les autres, les récents surtout, n'évoquent pas assez l'idée religieuse. Le temple aristocratique de la rue Roquépine, tout en rotonde, éclairé de haut sur ses murailles blanches, ressemble à la Halle-aux-Blés. La Salle Saint-André, l'église des libéraux, avec ses larges tribunes en galeries, fait penser à un café-concert (c'était dans le quartier de l'Oratoire, près de l'Opéra.) Lui résume et symbolise tout le dogme de la Réforme et du pur christianisme. Cierges éteints, images absentes, grands murs nus portant seulement en cartouche des fragments de cantiques et de versets. Dans le cintre des chapelles presque entièrement murées, on a réservé quelques tribunes, supprimé le choeur, mis l'orgue à la place de l'autel et toute la lie du temple se groupe autour, devant la chaire, autour d'une longue table à l'ordinaire couverte d'un tapis, les dimanches de communion chargée de corbeilles et de coupes en vermeil. C'est le seul appareil religieux, et cette simplicité agrandie de la hauteur des voûtes et du mystère des vitraux devient solennelle quand il est plein comme aujourd'hui, noir de foule sur ses bancs, ses tribunes débordantes." Ce passage montre que Daudet est bien allé voir les lieux. Ensuite, il place dans la bouche du pasteur Aussendon un sermon qu'il a composé, et qui est assez moyen.
    En réalité, le premier roman sur un sujet protestant en France, quoi qu'on en dise, est bien antérieur à 1883. Il est de 1836, un demi-siècle avant l'ouvrage d'Alphonse Daudet. Il a été écrit par Stendhal. Ce roman, Le Rose et le Vert, bien qu'il n'ait jamais été achevé - la première mouture est de 1836, mais Stendhal l'a repris durant la période 1836-1840 sans réussir à le terminer, car il travaillait longtemps et affinait toujours son écriture - est publié aujourd'hui en Livre de Poche. Il faudrait cependant le rééditer, car vous aurez peut-être de la peine à le trouver. Il s'agit d'une tout autre affaire. Une jeune fille de l'aristocratie allemande vient avec sa mère à Paris après le congrès de Vienne. Un peu partout, les échanges diplomatiques, culturels, sociaux, reprennent. Dans toute l'Europe, on voit davantage d'Anglais ou d'Allemands circuler. Ces deux dames sont de culture française, comme l'étaient beaucoup de bonnes familles européennes à cette époque. La jeune fille vient avec l'intention éventuelle de fonder un foyer. Mais voici qu'un prêtre s'interpose. C'est un homme assez curieux. Rien ne laisse paraître qu'il est prêtre. Il est habillé comme les bourgeois de son temps. Suite à la tourmente de la Révolution et de l'Empire, il est resté prêtre et vit de ses rentes. Cette situation n'est pas courante aujourd'hui : on voit rarement des prêtres dans cette situation. J'en connais un, cependant, qui est l'un de mes amis, et qui a acheté le château du village, lequel appartenait au XVIe siècle à un seigneur protestant, afin d'y habiter. Puis, il a remis le château à l'honneur. On peut aujourd'hui visiter ce monument historique. Ce prêtre indépendant d'esprit n'est pas toujours informé de l'actualité du clergé, bien qu'il soit incardiné dans l'archidiocèse de Reims. À son sujet, on m'a raconté cette anecdote savoureuse. Un jour, se réunissant, avec ses confrères du diocèse, un prêtre ayant la cinquantaine, nouvellement arrivé, vint vers lui et lui demanda qui il était. "Je suis l'archevêque de Reims", affirma-t-il. Réponse de l'intéressé : "Je croyais que c'était moi !" En fait, il était tombé sur l'archevêque, mais celui-ci l'a très bien pris. Ainsi, ce genre de personnage vivant de ses rentes, tel que le décrit Stendhal, existe toujours.
    Lorsque Stendhal écrit Le Rose et le Vert, il ne touchait qu'une demie solde. Par la suite, il fut consul de France en Italie, après avoir été Commissaire aux armées - ou "intendant", pour reprendre le terme d'il y a quelques années. Puis il s'est retrouvé en demi-solde, comme beaucoup de personnes de sa génération et de sa formation. Il faisait partie des esprits forts, pas spécialement religieux. C'est peut-être ce qui explique qu'il donne à ce prêtre un rôle évidemment très défavorable. Il est certain que nous avons là un récit inverse de celui d'Alphonse Daudet : la jeune aristocrate allemande va résister à toutes les pressions, puis va rentrer chez elle très déçue, mais toujours protestante, malgré toutes les tentatives de conversion. Le grand reproche fait à Madame Hautmann dans l'Évangéliste était sa volonté de conversion à tout prix (non pas la conversion de la jeune fille au centre du roman, car celle-ci était d'origine danoise, donc déjà protestante). Ce qui est finalement appréciable dans le roman de Daudet, c'est la subtilité, les nuances. Il n'a pas présenté les choses de manière trop excessive. Certes, les pressions douces n'existent pas, ni non plus les violences douces. Cette Madame Hautmann est parfaitement odieuse. Dans le roman, elle est d'ailleurs dénoncée, du haut de la chaire, par le pasteur Aussendon, qui va jusqu'à lui refuser la Sainte-Cène.
    Le protestantisme n'est pas présenté d'une manière nécessairement très défavorable dans la littérature de l'époque. Mais que reprochait-on aux protestants ? Leur austérité est un lieu commun, mais cette austérité venait probablement d'une influence anglaise plus que d'une influence huguenote au XIXe siècle. Surtout, on leur reproche d'avoir dans le pays une place trop importante par rapport à leur nombre.
    D'où les calculs d'Ernest Renaud qui affirmait que, vu le nombre de protestants en France, ils ne devraient avoir droit qu'à un cinquième des ministres. Il avait calculé qu'un numerus clausus donnerait lieu à un préfet et demi et cinq ou six sous-préfets. Puis il distribuait les chaires au Collège de France ou à la Sorbonne, les postes diplomatiques, les places à l'Institut, etc. Il concluait qu'il y avait une sur-représentation du protestantisme à certains endroits. Un autre de ses propos mérite également l'attention : "Un protestant s'en va ; un autre vient à sa place". Effectivement, on le constate assez souvent. Renaud va jusqu'à dire que s'il y a un protestant conservateur au pouvoir, et que les conservateurs ne sont plus au goût du jour, on voit arriver un protestant radical ou éventuellement socialiste : il y a toujours un protestant en réserve pour prendre un poste et d'autres pour prendre plus de postes qu'il est normal. D'où l'idée d'un péril protestant.
    Certains ne partagent pas cette analyse. C'est le cas, par exemple, de Prévost-Paradol, dans le magnifique livre du Protestantisme en France, où Samuel Vincent écrit : "Le fond du protestantisme, c'est l'Évangile tout simplement. Et la forme du protestantisme, c'est la liberté d'examen". Samuel Vincent ne dit pas "le libre examen", notion vague, floue, galvaudée, mais "la liberté d'examen". Voici ce que dit Prévost-Paradol de la Réforme, alors qu'il n'est pas protestant mais le deviendra. Il est intéressant de voir comment cet académicien, publiciste, journaliste, situe le protestantisme. "S'il est, dans l'histoire, un fait incontestable, c'est que les auteurs de la Réforme n'ont pas eu un seul instant la pensée d'établir dans la société chrétienne ce que nous entendons aujourd'hui par la liberté de conscience et par le droit d'examen. Ils voulaient simplement substituer une orthodoxie à une autre, et ils revendiquaient l'obéissance des esprits au nom de la vérité avec la même sécurité de conscience et la même autorité que leurs adversaires. Mais, dans les affaires humaines, le fait et l'exemple sont plus forts que toutes les théories. Si les Réformateurs n'accordaient nullement en principe la liberté de conscience, ils en usaient évidemment pour eux-mêmes. Ils faisaient appel à la raison des peuples en même temps qu'ils réclamaient leur foi. Ils montraient enfin comment on résiste aux anathèmes de l'autorité ecclésiastique et aux ordres de l'autorité civile ; comment on endure le fer et le feu pour la défense d'une opinion particulière. L'histoire et les destinées de la Réforme, le spectacle même de ses épreuves et de ses victoires, ont parlé plus haut que les doctrines de ses fondateurs et qu'on eût, en face, un reproche ou un titre de gloire, ses amis et ses adversaires s'accordent à reconnaître qu'elle a introduit dans le monde la liberté de conscience et le droit d'examen." Je trouve cette page remarquablement équilibrée. L'analyse qu'il fait est très bonne. J'envisage de la publier dans une publication protestante. Cependant, il y eut aussi des opposants au protestantisme. C'est le cas de Maurice Barrès, qui explique pourquoi il ne veut pas être protestant, en affirmant que le protestantisme est l'antithèse du nationalisme. "Par la victoire de Saverne et par l'action extérieure et intérieure de l'Église, la Lorraine et sa grande voisine la France se sont développées en dehors du protestantisme. Je ne m'immisce point dans les querelles de théologie. Nul esprit confessionnel ne m'anime. Je ne débats point de savoir où est la bonne religion. L'assertion qu'une chose est bonne et vraie a toujours besoin d'être précisée par une réponse à cette question."
    Que reproche-t-il, finalement, aux protestants ? "Ces Messieurs sont des moralistes et des intellectuels. Ils cherchent la religion la plus raisonnable. Moi, je me préoccupe de protéger l'autonomie et la continuité françaises. On peut le vérifier en Alsace-Lorraine, où la germanisation a le plus de chance de se développer parmi les annexés protestants, bien que l'immense majorité d'entre eux résiste héroïquement".
    Maurice Barrès parle de sa répugnance au protestantisme. C'est une éducation séculaire différente de la sienne : "Pour nous, la patrie, le sol et nos ancêtres, c'est la terre et nos morts". Il écrit encore un peu plus loin que, pour les protestants, la patrie existe, mais qu'elle est seulement une idée. Les protestants sont anciens et ont le sens de l'universalité des choses, mais n'ont pas le sens de la terre, du terroir. Là, je crois que Barrès se trompe complètement.
    Quand on voit la composition géographique du protestantisme français, on s'aperçoit que, partout, depuis le XVIe siècle, il y a des terroirs protestants, même dans des endroits où l'on n'y pense plus. J'ai été pasteur à Sedan. Les noms des membres de mon église, dans les archives de la préfecture, du XVIe au XVIIIe siècle, étaient les mêmes qu'aujourd'hui. Ces gens étaient de milieu populaire, ouvriers agricoles ou d'usines. Cette idée que nous ne serions pas issus de nos terroirs, des différents terroirs français, est une idée fausse. Nous le sommes tout autant que les autres Français, et probablement même davantage. C'est une erreur que de reprocher aux Alsaciens, aux Cévenols, comme on l'a dit d'une façon un peu cavalière, d'être une "réserve évangélique", pour parler du Bas-Rhin et du département du Gard.
    Il est vrai que Maurice Barrès est revenu de tout cela. Au moment de l'Union Sacrée, pendant la "Grande Guerre", en 1917, il a écrit Les Diverses Familles spirituelles de la France. Dans ce livre, il y a un chapitre sur le protestantisme extrêmement élogieux. Quelques aspects, notamment, ont été bien saisis : les protestants ont une vie intérieure (ce qu'il faut chercher à comprendre) ; ils ont les mêmes racines profondes dans la chrétienté que les catholiques. Cela dit, Barrès ne peut s'empêcher d'ajouter : "Ah ! ces protestants, quand nous voyons leurs temples, qu'ils nous glacent ! Et leurs prêches, toujours sur la morale ! Ils sont des esprits calmes et modérés, raisonneurs au point que nous songions d'abord à parler de leur philosophie plutôt que de leur religion". Même dans cet ouvrage qui fait par ailleurs un éloge dithyrambique des protestants français, il émet cette réserve, car c'est finalement ce que pensent beaucoup de gens.
    Maurice Barrès était revenu de bien des choses. Il a même présenté la candidature de Charles Wagner à l'Académie Française. Malheureusement, ce fut au moment de la mort de ce dernier. Si Charles Wagner avait survécu, il serait entré à l'Académie Française. Cela ne fait pas de doute, car il avait le nombre de voix requises. Très probablement, le discours d'accueil aurait été prononcé par Maurice Barrès. Là, il y a donc eu un retournement.
    Pour finir, je voudrais parler de Pierre Loti. Pierre Loti est originaire de l'île d'Oléron, issu d'une famille protestante depuis toujours. Il a écrit une pièce de théâtre magnifique, Judith Renaudin, pour laquelle on a vraiment l'impression que c'est un huguenot enflammé qui écrit. Pierre Loti avait un extraordinaire attachement à l'égard de ses ancêtres. C'est pourquoi il décrit et parle du protestantisme dans sept ou huit passages du Roman d'un enfant. Ce livre date de 1890, tandis que Judith Renaudin est de 1898. Dans ce livre, il est important de constater le culte quotidien du soir, où tous les messieurs se mettaient à genoux pour la prière après la lecture de la Bible. Il faut aussi noter que Pierre Loti, pendant toute son enfance et son adolescence, voulait devenir pasteur, mais qu'à un moment donné, il a senti qu'il n'avait plus tout à fait la foi qui convenait pour cela. Mais il n'avait pas d'autre idée. Il persistait donc à vouloir devenir pasteur. Jusqu'au jour où l'un de ses frères lui a conseillé de devenir ingénieur. C'est ainsi qu'il a fini par entrer dans la Marine. Ce livre montre à quel point il était imprégné par la lecture de la Bible, mais aussi comment un protestant se détache, peu à peu, du protestantisme : "Je continuais d'aller très régulièrement au temple chaque dimanche. Du reste, nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille, depuis si longtemps connu. C'est là, cependant, que ma foi ne cessait de recevoir les atteintes les plus redoutables, celles du froid et de l'ennui. En général, les commentaires, les raisonnements humains m'amoindrissaient la Bible et l'Évangile, m'enlevaient des parcelles de leur grande poésie sombre et douce. Il était déjà très difficile de toucher à ces choses devant un petit esprit comme le mien sans les abîmer. Le culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai recueillement religieux, parce qu'alors les voix qui lisaient et priaient m'étaient chères, et cela changeait tout". L'important, dans le fond, est le culte de famille. Il n'y a pas que le culte public dominical, mais aussi le culte privé, sans doute un peu abandonné aujourd'hui.
    Derrière une description nostalgique et pessimiste des choses, il y a quelque chose à retenir : c'est que la foi protestante est une foi personnelle. Ce qui compte pour nous, c'est la responsabilité personnelle et, comme l'a si bien dit Samuel Vincent, "le fond du protestantisme, c'est l'Évangile. C'est l'Évangile qui est notre raison d'être et la forme, c'est la liberté d'examen". Aussi, lorsqu'il n'y a plus la liberté d'examen, les choses s'assombrissent.

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