Nouvelle Réforme

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Nouvelle Réforme

 
D’après John Shelby Spong

    Il est temps d’affronter la réalité. La réalité du fossé (ou du décalage) de plus en plus large entre l’église et la société, entre le message prêché ou prôné par cette même église et le peu d’écho que le monde fait à ce message, et entre ce qui est proclamé “du haut de la chaire” et vécu par ceux qui se disent chrétiens. La réalité, aussi, du nombre grandissant de personnes qui se sentent à l’étroit dans l’église, qui se sentent en décalage par rapport au discours de l’église, mais qui ne souhaitent pas pour autant quitter cette “institution” qu’ils ont choisie, qu’ils aiment et dont ils attendent quelque chose.
    D’où vient ce fossé ? Qui l’a creusé ? Comment le combler ? Comment rejoindre ceux qui, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’église, attendent une parole cohérente, sensée et ­constructive ?
    Je suis de plus en plus convaincu qu’il ne s’agit pas tellement de changer la forme de l’église, ou, plutôt, la forme du message, mais nous devons avoir le courage de réfléchir sur le contenu même du message que nous transmettons.
    Or — et ce qui suit est déjà une réponse à la question de l’origine du fossé — la vision de la vie que l’église transmet est la vision de la vie de la Bible, une vision de la vie qui date de quelques milliers d’années. Comment ne pas être en décalage quand on transmet des concepts religieux, moraux, sociaux, scientifiques, etc, qui sont liés à une époque donnée, qui étaient certes valables à telle ou telle période, mais qui ne correspondent plus du tout aux connaissances et aux concepts de notre société d’aujourd’hui, et qui sont complètement inadéquats pour répondre aux attentes, aux questions et aux angoisses de nos contemporains ? Il ne viendrait à l’idée de personne de revenir, par exemple, aux concepts religieux, moraux et sociaux qui avaient cours au Moyen-Âge ; ceux qui feraient cela seraient très vite traités de “gentils hurluberlus fantaisistes” et personne ne les écouterait ni ne les prendrait au sérieux.
    Et c’est pourtant ce que nous faisons… Et nous voudrions alors que les gens nous prennent, nous, au sérieux, alors que nous prônons des idées et des comportements qui datent, pour le moins, du Ier siècle, et qui, pour la plupart, prêtent le flanc à la critique (attitude envers les femmes, les esclaves, envers les handicapés, les exclus, les homosexuels, les malades, les étrangers, les non-croyants, le pouvoir politique, etc., et je ne dis rien du Dieu guerrier, punisseur et cruel de l’Ancien Testament, ni des lois ou des préceptes “anti-vie” de celui-ci) ?
    Le texte suivant est une synthèse de plusieurs livres de John Shelby Spong. Cet évêque anglican, bien connu aux États-Unis, a longuement travaillé et traité cette importante question du décalage. Il en donne les raisons. Il en cherche les origines. Et il propose des réponses. Des réponses en adéquation avec la réalité du monde qui nous entoure.
    La première partie est une “déconstruction” qui semblera sévère à plus d’un lecteur, mais c’est un passage obligé : pour rebâtir une maison en ruines, il faut parfois tout arracher, quitte à y remettre certaines pierres qui sont encore solides. C’est la démarche à laquelle Spong s’attachera.
    La deuxième partie, en revanche, proposera des pistes de ­réflexion propres à stimuler notre pensée et à renouveler notre vision de la vie, du monde, de l’église, du christianisme, de Jésus et de Dieu.
    Mon but n’est pas de détruire la foi ni l’église, ni de provoquer des divisions inutiles et blessantes. Je souhaite simplement trouver une foi cohérente avec la réalité d’aujourd’hui ; la “déconstruction” vise à débarrasser Jésus de son armature théologique et doctrinale, armature qui a étouffé son humanité, sa personnalité, sa vie et son message révolutionnaires : en quelque sorte, retrouver Jésus tel qu’il était avant que l’Église n’en fasse sa “propriété privée”. En retrouvant Jésus tel qu’il était, nous retrouverons aussi le Dieu qui était en lui. Et, partant, nous retrouverons aussi la trace de la communauté des disciples de la première heure, communauté formée d’hommes et de femmes du peuple, communauté spontanée et révolutionnaire, communauté sans dogme ni confession de foi, communauté dynamique et vivante… avant qu’elle ne se fige en Église structurée, hiérarchisée, gardienne inflexible et parfois impitoyable de sa propre doctrine.
    Je suis convaincu que l’église a besoin d’entendre un message nouveau, je suis aussi persuadé que cette nouvelle manière de voir et de comprendre Dieu est à même de toucher et d’interpeller les hommes et les femmes d’aujourd’hui.
    Il y a trois façons classiques de concevoir Dieu :
    1) l’athéisme : il n’y a pas de dieu.
    2) le déisme : Dieu existe, mais on ne peut pas le connaître (c’est le “Tout-Autre”).
    3) le théisme : Dieu existe à l’extérieur du monde.

    2. Le christianisme est un théisme
    D’un bout à l’autre, la Bible nous présente un dieu extérieur à l’homme et au monde. Il habite dans le “ciel”, “au-dessus” de nous, la terre est son “marchepied” ;  du haut de son “ciel”, il voit ce qui se passe sur la terre, il y intervient de temps à autre pour faire sa volonté, pour récompenser ou pour punir, il dirige les nations (voir la grande quantité de textes où figure l’expression “Dieu descendit”…). Soit dit en passant, la croyance en un tel dieu nous oblige à faire des contorsions intellectuelles parfois bien complexes (ou tordues) pour expliquer les nombreux (et inexplicables) “pourquoi ?” de tel ou tel drame mondial ou personnel (les “tours du 11 septembre”, un accident, une maladie, une mort brutale, la mort d’un enfant, une injustice, etc.).
    Les écrivains de la Bible partageaient la connaissance cosmologique commune à bien des civilisations et des religions. Il y a trois “états” :
    1) le ciel (où sont “plantées” les étoiles) : c’est la résidence de Dieu (ou des dieux) et des anges, le paradis. L’église y sera enlevée, la Nouvelle Jérusalem en descendra, d’où reviendra Jésus…
    2) la terre, lieu d’habitation des hommes
    3) au-dessous, l’enfer, la “géhenne”, où habitent le diable et les démons, le lieu de destination des méchants et de ceux qui n’auront pas reconnu Jésus comme “leur Sauveur et Seigneur personnel”.
     
    3. Constat : nous vivons dans une société post-théiste
    Deux raisons à ce constat :
    1) Les découvertes scientifiques : Copernic, Galilée (et d’autres) ont montré que le ciel n’est pas juste au-dessus de nous. Au dessus de nos têtes, il y a un espace infini. Le ciel est vide (il n’y a pas d’anges jouant de la harpe, il n’y a pas de paradis, etc.). L’Évolution nous apprend que l’homme est “en devenir” (pas de chute d’un paradis terrestre ; pas de rachat nécessaire). Newton nous montre que les lois qui régissent la nature et l’univers sont des lois naturelles (pas de dieu qui fasse la pluie et le beau temps).
    2) Ce que nous constatons dans la société : hormis les croyants (mono- ou polythéistes), plus personne ne croit en un dieu qui habiterait au ciel, ni à un enfer enflammé, ni à une météo divine.
     
    4. La chute des dominos (= déconstruction) post-théiste
    1) Le dieu extérieur n’existe pas : il n’y a pas de “super-papa” dans le ciel qui nous verrait, nous garderait, nous conduirait, écouterait nos supplications, résoudrait nos problèmes, nous récompenserait ou nous punirait, nous enverrait son fils, etc.
    La conception d’un dieu extérieur peut s’expliquer par la longue histoire de la pensée religieuse qui petit à petit a émergé dans l’esprit des hommes. Quand l’homme a pris conscience de lui-même, quand il a pris conscience de la mort, quand il a commencé à réfléchir sur lui-même, la pensée religieuse a germé dans son esprit : au travers des millénaires et en passant par plusieurs stades religieux, l’homme est passé de l’animisme au monothéisme, aboutissement génial qui a été adopté par la plupart des grandes religions, puisque répondant le mieux aux questions existentielles et à l’angoisse de vivre de l’être humain (il y a quelqu’un au-dessus de moi qui m’aime).
    2) La Bible n’est pas Parole de Dieu ; elle n’est ni dictée, ni inspirée par Dieu, elle ne contient pas une révélation divine et définitivement close, elle ne contient pas “la” vérité, elle n’est pas exempte d’erreurs. Le texte biblique (Ancien et Nouveau Testaments) est un extraordinaire document littéraire qui nous renseigne sur la façon dont les hommes, à chaque époque, comprenaient et interprétaient le monde, leur vie et Dieu. Leur interprétation et leur compréhension ont forcément été limitées par leurs minces connaissances scientifiques. À nous aujourd’hui de redéfinir la vie, le monde, Dieu, avec nos connaissances actuelles.
    La Bible n’est pas pour autant à jeter à la poubelle ; elle contient de précieux indices sur la nature de Dieu. En leur enlevant leur armature théiste, les textes bibliques recèlent des trésors. Lue symboliquement, la Bible devient riche en pensées, en questions, en réflexions sur le sens de la destinée humaine. Elle contient le pire de ce que peuvent faire les hommes (guerre, torture, exclusions, vision patriarcale, réductrice et partiale de la vie et des autres, notamment des femmes, des enfants, des handicapés), mais elle est aussi capable d’y mettre le meilleur (sagesse, ouverture, respect, et tout particulièrement le témoignage extraordinaire de Jésus de Nazareth).
    3) Jésus n’est pas Dieu, il n’est pas le Fils unique de Dieu, il n’est pas le Sauveur (du moins pas dans le sens chrétien et sacrificiel du terme).
    a) il n’est pas Dieu : selon Paul, Jésus est simplement “né d’une femme” (Galates 4.4), “selon la chair” (Romains 9.5). Paul, qui est le premier à écrire, n’a aucune connaissance des circons-tances miraculeuses de la naissance de Jésus ; si cette “naissance virginale” eût été si importante pour prouver l’origine divine de Jésus, Paul, le théologien, en aurait certainement parlé et l’aurait utilisée comme argument. Marc, le premier évangile à être écrit, ne mentionne pas la naissance de Jésus ; Marc commence son récit avec la prédication de Jean-Baptiste (Marc non plus n’avait pas connaissance des récits de la nativité ; ni Jean d’ailleurs, qui ouvre son récit avec un prologue quasi philosophique, et très vite passe aussi à Jean-Baptiste). Seuls Matthieu et Luc racontent la belle histoire de Marie et Joseph, des bergers, des mages et des anges chantant au-dessus de l’humble étable… Matthieu et Luc écrivent dans les années 80 (ou un peu avant ou un peu après), mais à près de cinquante années de distance de la mort de Jésus-Christ. De quoi peut-on encore se souvenir après tant d’années ? Et d’où les deux évangélistes se sont-ils inspirés ? Il n’est pas possible de démontrer ici l’historicité et l’histoire de la composition complexe de ces récits ­— cela prendrait des pages —, mais ce qu’il faut retenir, c’est ceci : Jésus est né d’un homme et d’une femme, il est de la même nature que nous. Les récits de Noël ne décrivent pas la réalité, ils sont une construction théologique avec une visée d’enseignement. À l’autre bout de l’histoire, il n’y a pas non plus d’ascension miraculeuse et littérale de Jésus dans un paradis situé quelque part au-dessus des cieux. L’immensité de l’univers rend ce concept caduc.
    b) il n’est pas le Sauveur. Tout simplement parce qu’il n’y a rien à racheter !
    Jésus est mort parce que les chefs religieux ont tout fait pour se débarrasser de celui qui, par son enseignement et sa compassion, remettait en question leur autorité et leur prestige. L’apôtre Paul, pharisien, grand connaisseur de l’Ancien Testament, des coutumes et des rituels sacrificiels de purification a interprété la mort dramatique de Jésus dans le cadre de ses références religieuses : Jésus devient l’Agneau parfait qui subit la colère de Dieu à notre place, son sacrifice sanglant nous purifie de nos péchés, il lave la souillure originelle ; l’épître aux Hébreux (d’inspiration paulinienne) dit même que “sans effusion de sang, il n’y a pas de pardon”. Quelle vision atroce, sanglante, meurtrière, barbare, écœurante et horrible contient ce message ! Et on veut nous faire passer cela pour de l’amour… Si aujourd’hui, un père se mettrait à crucifier son fils, il serait arrêté, condamné, enfermé, mis à l’asile ! D’ailleurs, ce message ne passe plus aujourd’hui (et avec raison).
    Jésus n’est pas le Sauveur car il n’y a rien à racheter. Il n’y a pas de péché originel à racheter (le péché est une invention théologique). Il n’y a pas eu d’état parfait d’où l’humanité aurait chuté ; cela, c’est l’interprétation juive et chrétienne du pourquoi de la souffrance et de la mort, à savoir : en un lieu parfait, où la mort n’existait pas, l’homme a désobéi à Dieu ; l’homme est dès lors déchu de la vie, mortel, pécheur. Cette faute originelle, cette désobéissance originelle, Jésus, en victime innocente et parfaite selon Paul, vient la racheter. Tout cela est de l’ordre du mythe (un mythe est un récit qui, sous forme allégorique, donne une explication de la vie, des origines, des circonstances, du monde où l’on vit). La réalité est tout autre, elle se situe dans le sillage de la longue histoire de l’évolution­ naturelle de la vie. L’homme n’a pas chuté ; au contraire, l’homme est en évolution, en devenir, et de ce fait, “incomplet”. Comme nous le verrons plus loin, le salut s’inscrit dans cette “incomplétude” humaine.
    4) Le diable et les démons n’existent pas. Le diable est la “personnification” de nos violences intérieures, il est la “projection” de tout ce qui est mauvais en nous. Le mal peut s’expliquer ainsi :
    - La fragilité du corps humain.
    - La présence archaïque en nous d’attitudes et de comportements qui remontent au temps de la lutte pour la survie du clan (ou de l’espèce) : force, puissance, pouvoir, écraser l’autre pour ne pas être écrasé, dépouiller l’autre, affaiblir l’autre, tuer ou être tué, détruire, harceler…
    - La présence en nous de l’“ombre” ; l’ombre, c’est tout ce que nous avons refoulé et qui “s’entasse” dans l’inconscient ; un jour, les “digues” craquent, et la personne “pète les plombs” (image de la cocotte-minute qui explose) ; en d’autres circons-tances, l’ombre investit notre comportement : pensées irrationnelles, paroles, attitudes et actes contraires à notre volonté, conduites suicidaires, etc. Ici, la solution consiste à prendre conscience de sa part d’ombre, à intégrer cette ombre dans le conscient, à ne pas lutter contre, mais à l’inclure dans notre personnalité (ce qui ne signifie pas qu’il faille justifier tel ou tel acte, ou habitude), et y travailler. (Je suis conscient que c’est vite dit, il faudrait expliquer plus ; restons-en là pour l’ins­tant, si vous le voulez bien.)
     
    5. Libérer Dieu et Jésus de leur armature théiste (reconstruction)
    Il est impossible de définir Dieu par des paroles, par des concepts humains, par des dogmes, par des credo, par des traditions et par des doctrines. Néanmoins, on peut tenter de retrouver des traces de Dieu dans ce que les hommes ont compris de Dieu, un peu comme celui qui piste un animal : la trace de l’animal n’est pas l’animal, mais dit certaines choses sur lui.
    La Bible contient quelques-unes de ces empreintes (comme, je pense, nombre d’écrits ou personnages religieux d’hier ou d’aujourd’hui).
    1. Les marques de Dieu dans l’Ancien Testament (ou quelques définitions non-théistiques de Dieu) :
    a) Dieu, source de vie. L’Ancien Testament nous présente Dieu comme celui qui donne la vie, qui la maintient et qui la reprend (Genèse 1 et 2, Psaume 19 et parallèles). Paul reprend cette image en disant aux Athéniens : “C’est Lui qui donne à tous les êtres la vie et le souffle” (Actes 17,25). L’origine et le pourquoi étant mystérieux, on a projeté notre ignorance et notre anxiété devant le mystère de la vie sur un dieu extérieur. Mais la vie est en nous, mais Dieu est en nous.
    On adore ce Dieu en vivant pleinement.
    b) Dieu, source d’amour. L’amour étant une chose tout aussi mystérieuse que la vie, l’amour étant ressenti comme une nécessité vitale pour maintenir la vie et la société, on a placé en Dieu l’origine de l’amour, lui-même demandant à être aimé (Deutéronome 6,5). Le Nouveau Testament dira : “Dieu est amour” (1 Jean 4,8). Mais l’amour est en nous, mais Dieu est en nous.
    On adore ce Dieu en aimant gratuitement.
    c) Dieu, fondement de l’Être. Dans le récit du Buisson Ardent (Exode 3,1-14), Moïse demande à Dieu : “Quel est ton nom ?” ; la voix divine répond : “Je suis qui je suis est mon nom.” “Je suis”, dit la Bible, est le nom de Dieu. Une autre manière de parler de l’Être par excellence. Et puisque “je suis” est le divin “Je suis” est aussi en nous.
    On adore ce Dieu en étant pleinement soi-même, en osant, en ayant le droit et le courage d’être soi-même, en pouvant dire à notre tour : “Je suis.”
    Source de vie, Source d’amour, Fondement de l’Être : Dieu n’est pas à l’extérieur, il est en nous, au plus profond de notre vie, au plus profond de notre amour, au plus profond de notre être et de notre cœur. En reprenant différemment le récit ci-dessus, nous pourrions dire que Dieu est le Buisson Ardent qui brûle dans notre cœur — non pas à l’extérieur, mais à l’intérieur de notre vie.
    Adorer ce Dieu consiste à franchir les barrières sécuritaires de la peur (la peur de vivre, d’aimer et d’être soi) qui me maintiennent dans une vie étriquée, au rabais, restreinte, ennuyeuse, et tellement quelconque.
    Adorer ce Dieu consiste à quitter le stade infantile — il n’y a pas de père céleste qui nous prend dans ses bras et qui a un plan pour notre vie — pour passer à une vie responsable et mûre. “Il y a une réalité que nous appelons Dieu qui est la source de la vie que nous vivons, la puissance de l’amour que nous partageons, le Fondement de l’Être qui nous appelle à être tout ce que nous pouvons être.” (Spong).
    2. Libérer Jésus du carcan théiste
    Pour interpréter “l’événement Jésus”, les auteurs n’avaient à leur disposition que leur conception théiste. Pour eux, Jésus ne pouvait être qu’un envoyé de Dieu, et qui plus est, que le Messie, que le Fils de Dieu, que Dieu lui-même venant visiter la terre.
    Et pourtant, au départ, qui était Jésus ? Un fils de charpentier, issu d’un village dont personne ne connaissait l’existence, et qui se met à arpenter les routes d’Israël, prêchant le royaume de Dieu, dans lequel tous ont place (même les pécheurs, même les prostituées, même les estropiés), dénonçant l’hypocrisie et l’incompétence des chefs religieux. Cet homme marque son temps, des foules le suivent, on dit qu’il accomplit des miracles. On le voit abattre les barrières des préjugés de son époque : entre juifs et samaritains, entre juifs et païens, entre les hommes et les femmes, entre les adultes et les enfants, entre les purs et impurs, les acceptables et les inacceptables. Dans cette façon de voir, Jésus est celui qui :
    - ne donne pas des informations directes au sujet de Dieu. Il raconte des paraboles et laisse les gens arriver à leurs propres conclusions. Il réagit aux questions en posant d’autres questions,
    - il remet en question les normes religieuses de son temps. Il brise le sabbat, attaque les lois alimentaires, ignore les codes de pureté rituelle,
    - il traite avec désinvolture les conventions morales de son époque. On le voit en compagnie des pécheurs et il dénonce l’hypocrisie de ceux qui se croient justes,
    - il appelle ses auditeurs à une nouvelle attitude envers la vie : avoir confiance, aimer, pardonner, ne pas juger.
    Cet homme dérange, il faut l’éliminer (Marc 3,6). Il meurt dans des circonstances tragiques. Un événement extraordinaire semble se passer après sa mort.
    Paul sera donc le premier à interpréter (entre 45 et 65) l’événement Jésus ; pour Paul, “Dieu était en Christ” (1 Corinthiens 5,19), sa résurrection fait de lui le Fils de Dieu (Romains 1,1-4). La première couche théistique est mise par Paul.
    Fin des années soixante, “sort” l’Évangile de Marc ; Marc fait un pas de plus : Jésus devient Fils de Dieu à son baptême (1,11). Vers les années 80, les évangiles de Matthieu et de Luc rajoutent une couche : Jésus est Fils de Dieu dès sa naissance (Matthieu 1, Luc 1,32-35). L’évangile de Jean, écrit près de 70 ans après la mort de Jésus, détient le record : après être passé par la résurrection, le baptême, la naissance, Jean passe directement à l’éternité : Jésus est Fils de Dieu depuis toujours, il est Dieu lui-même s’incarnant dans un corps humain (cf. les nombreux “Je suis” placés dans la bouche de Jésus, qui rappellent le “Je suis” de l’Exode).
    La pièce finale (et le cadenas) de l’armure théiste est mise au Concile de Nicée (325) et de Constantinople (381). Désormais, Jésus est prisonnier du théisme (et des dogmes). Plus tard, l’Église a consolidé l’armure et a éliminé ou intimidé ceux qui osaient y toucher (par exemple Giordano Bruno fut torturé et brûlé par l’Église sur la place publique, Galilée dut se rétracter).
    Pour libérer Jésus de son échafaudage théiste, nous devons revenir au début, relire les évangiles en contemplant, en écoutant cet homme extraordinaire qu’on appelle Jésus de Nazareth.
    En relisant avec des yeux libérés de tout concept théiste, nous redécouvrons l’homme Jésus. Et nous voyons comment Dieu, source de vie, source d’amour, fondement de l’être, a été en lui.
    - Jésus a vécu pleinement son humanité ; il a porté un réel et sincère intérêt à la vie de ceux et celles qu’il rencontrait.
    - Jésus a aimé gratuitement ; il n’a rejeté personne, il a aimé jusqu’au bout (“Pardonne-leur…”).
    - Jésus a été pleinement lui-même : fidèle à lui-même, fidèle à ses convictions ; il a été lui-même jusqu’à la fin de sa vie (agonisant, il a refusé l’éponge pleine d’alcool qui aurait brouillé ses sens) ; il a aussi invité les autres à être pleinement eux-mêmes.
    Jésus a été ce qu’il a été parce qu’il a été pleinement à l’écoute du Dieu intérieur, et de ce fait, il a été pleinement disponible à la vie, à l’amour et à la réalité de son être.
    C’est dans ce sens que je peux proclamer que Jésus est mon Sauveur. Il me sauve de ma peur de vivre en m’invitant à vivre pleinement, il m’encourage à dépasser ma peur d’aimer en aimant gratuitement, il m’appelle à être pleinement moi-même.
    Ce qui nous sauve, ce n'est donc pas sa mort, mais sa vie, en ce qu’elle donne un sens à notre vie, elle peut aider l’homme à devenir encore plus “humain”, à nous rendre plus “complet”.
    Les gens aujourd’hui ne croient plus au “Père céleste”, ils n’ont que faire de la vie éternelle, ils n’ont plus peur de rôtir en enfer et d’être pour toujours sous la colère de Dieu, éternellement loin de sa présence. Mais les gens d’aujourd’hui ne savent plus donner un sens à leur destinée ; leur vie leur échappe, ils n’ont plus de repères, ils se sentent perdus. C’est de cette “perdition”-là que Jésus peut venir les sauver. En rencontrant Jésus, ils rencontreront le dieu qui était profondément en lui, et ils rencontreront alors le dieu qui est l’intérieur d’eux-mêmes, ce Dieu qui les invitera à vivre, à aimer, à être. Évangéliser ne consistera plus à convertir les gens à Jésus, mais à les amener, à travers la vie et les paroles de Jésus, à découvrir que Dieu habite en eux.
    “Le Dieu que j’ai rencontré est profondément présent dans la manière dont la première église à dépeint cet homme appelé Jésus de Nazareth. Jésus est ainsi pour moi la porte qui donne accès à ce Dieu. Sa vie reflète la vie que j’appelle Dieu. Son amour reflète l’amour que je nomme Dieu. Son être reflète le Fondement de l’Être que j’appelle Dieu. Le Dieu que j’ai rencontré en Jésus m’appelle à vivre pleinement, à aimer gratui-tement, et à devenir ce que je puis être. Quand je vis ainsi, je crois que je rends Dieu visible et vrai pour les autres.” (Spong).
     
    6. Le rôle de l’Église
    Il va de soi que l’Église, libérée de la conception infantilisante et enfermante du dieu extérieur, va devoir trouver d’autres formes d’expressions et d’actions.
    En résumé :
    1) trouver de nouvelles formes de liturgies : la quasi-totalité des chants et des prières s’adressent au dieu extérieur ; il ne s’agit pas de jeter au feu cantiques et livres de prières, mais de les garder et de les lire comme un riche témoignage du passé, et comme l’expression d’une foi sincère et profonde.
    2) ouvrir notre liturgie à d’autres récits, à d’autres expériences de foi et de recherche de vérité, sans dénigrer ou isoler une vérité comme étant la seule valable ; la révélation n’est pas close, donnée une fois pour toutes à un seul peuple.
    3) la liturgie de cette Église célébrera le long voyage de l’humanité depuis la première forme de vie contenue dans une cellule unique jusqu’à la complexité de notre moderne et anxieuse conscience-de-soi. Cette célébration aura comme but de nous aider à reconnaître que nous sommes tous interdépendants les uns des autres et avec la nature. L’Église invitera, encouragera, aidera chacun à vivre, à aimer, à être soi. Elle appellera les gens à une nouvelle humanité et à une nouvelle maturité.
    4) l’Église de demain (selon l’expression de Spong) encouragera chacun à dépasser ses revendications tribales et religieuses ; elle travaillera à la paix et au respect des religions.
    5) elle trouvera d’autres formes d’accompagnement et de liturgies pour les étapes classiques de la vie (naissance, puberté, mariage, décès) et pour des cas plus exceptionnels, par exemple l’adoption ; elle devra trouver des liturgies adaptées pour des circonstances particulières de souffrance telles que l’avortement, l’euthanasie, le divorce, le chômage, etc.
    6) le “Programme” de l’Église : Jésus n’a jamais suggéré que la tâche de l’église serait d’imposer ses paroles, son enseignement au monde entier. Par contre, le but de Jésus était le Royaume de Dieu ; il appelait les gens à y entrer afin d’y vivre les valeurs de justice définies par ce même Royaume (cf. le Sermon sur la Montagne, Matthieu 5-7). Le mot “Église” étant aujourd’hui connoté de façon trop négative (à cause des dérives du passé et des scandales du présent), Spong préfère parfois parler du Royaume de Dieu. Contrairement à l’Église, le Royaume de Dieu n’est pas limité à une région, un peuple, une race, une caste, un sexe ou par les prétentions de l’Église à posséder l’ultime vérité. Le programme du Royaume de Dieu n’est pas lié à la religion, ni à une doctrine, ni à un credo, mais il est caractérisé par l’action, cette même action étant déterminée par la “définition” que nous avons donnée de Dieu ; ce programme consiste : 1) à promouvoir la vie, à la protéger, à lutter contre tout ce qui rabaisse ou diminue la vie d’une personne ou d’un peuple, racialement, religieusement, sexuellement, écono-miquement ; 2) à vivre et faire vivre l’amour, le partager, et à l’inverse, lutter contre ce qui l’amoindrit ou l’affaiblit (préjugés, mises à l’écart, indifférence, etc.) ; 3) au respect de chaque individu qu’il soit chrétien ou non-chrétien, protestant ou catholique, vrai croyant ou hérétique, conservateur ou libéral, instruit ou illettré, homme ou femme, de race blanche ou personne de couleur, homosexuel ou hétérosexuel — parce que tous sont des créatures dans lesquelles la Source de vie, la Source de l’amour, le Fondement de l’Être trouve son expression.
     
    7. La prière
    Dans sa version théistique, la prière (dans toutes les sociétés et religions) est cette attitude archaïque de soumission de celui qui, se sachant faible, inférieur et indigne, se met à genoux devant le grand et le puissant, et qui, avec force flatteries, louanges et offrandes, quémande, supplie, prie afin d’être exaucé, aidé, secouru, protégé, etc.
    Avec “l’invention” du dieu extérieur tout-puissant, la prière prend une dimension religieuse surnaturelle et l’on projettera sur ce dieu toutes nos attentes et toutes nos faiblesses en espérant qu’il réponde aux premières et comble les secondes ; la prière revêtira, selon les circonstances et les époques, la louange, le marchandage, la flatterie, les sacrifices, tout cela pour s’attirer les bonnes grâces de la divinité, pour calmer sa colère, pour le rendre bienveillant, indulgent, pour qu’il soit de notre côté (surtout dans les batailles !), pour qu’il nous guérisse et résolve nos problèmes. Et s’il n’y a pas de réponse, on trouvera toujours une raison pour “innocenter” (sauver !) Dieu : notre manque de foi, notre désobéissance (ou celle de nos ancêtres), ce n’est pas dans sa volonté, on comprendra plus tard, il est souverain, etc., tout (et parfois n’importe quoi) pour éviter de prendre conscience de cette terrible réalité : il n’y a personne là-haut qui nous écoute. Dieu ne s’occupe pas de la marche du monde, Dieu ne dirige pas les circonstances de notre vie : notre vie nous appartient et c’est à nous d’en faire quelque chose de beau ou de réussi (et ce sera le cas, si nous nous “connectons” sur la Source de la vie, la Source de l’amour).
    Que sera la prière dans cette optique post-théiste ? Puisqu’on ne s’adresse plus à un dieu extérieur, est-il encore nécessaire de prier, de pratiquer ce rite commun à toutes les religions qu’on appelle prière ?
    Spong distingue trois aspects :
    1) plutôt que de parler de prière (à cause de sa forte connotation théiste), Spong préfère employer des mots comme “méditation” ou “contemplation”, termes relativement libres de théisme.
    2) avant la découverte du Dieu intérieur, Spong passait deux heures tous les matins (de 6h à 8h) à prier pour des personnes et pour des situations dans le monde. Ayant compris que cette prière ne pouvait rien changer au cours des événements, ayant aussi compris que l’essentiel était de vivre, d’aimer et d’être, Spong utilise maintenant ces deux heures à se préparer intérieurement pour la journée, afin d’être prêt à affronter la vie, à aimer ceux qu’il va rencontrer, à être lui-même en toutes circonstances. Spong écrit : “Je n’attends plus qu’une déité théistique agisse pour moi, mais je me prépare à passer mes journées à travailler au développement de la vie, à la plénitude de l’amour, à l’élévation de l’être.”
    3) “Pour moi, prier, c’est vivre” ajoute-t-il. “Prier, c’est relever, augmenter (anglais : enhance) l’humanité de chaque personne, libérer la vie présente dans chaque personne, faire grandir l’amour en chaque personne, et célébrer l’être de chaque personne.”
    Prier, c’est agir. Pour le bien de chacun. Prier ne consiste pas à s’asseoir, à joindre les mains, et à s’adresser à une divinité extérieure, mais prier consiste, au contraire, à se lever, à ouvrir les mains et aider autrui par des signes concrets (cela peut aller du sourire à l’action directe, en passant par l’encouragement, le téléphone, le mail, et tout moyen qui signifierait : “Tu n’es pas seul, on te soutient, on s’occupe de toi, on viendra te voir, etc.”).
     
    8. Éthique
    Ne plus croire au dieu théiste ni à l’inspiration divine de la Bible ne conduira pas à l’anarchie et au rejet de toute éthique. L’éthique “post-théistique” cherchera son inspiration dans ce qu’on peut appeler “la sagesses des âges”, une sagesse forgée et sans cesse renouvelée par les religions, les sages, les philosophes et les hommes de bonne volonté de toutes nations et de toutes confessions. Cette éthique s’appuiera sur les trois aspects découverts en Dieu, c’est-à-dire qu’elle travaillera au respect de toute vie, elle cherchera à mettre en pratique l’amour et la compassion, elle valorisera tout être vivant ; elle se calquera sur l’éthique de Jésus : œuvrer au changement des mentalités, dénoncer les préjugés de notre société, travailler à la justice et à la paix entre les hommes, entre les religions, et entre les nations.
    (reste à travailler : comment la foi non-théistique comprend la résurrection de Jésus ; que dire par rapport à la mort et à l’éternité).

     
    Nota : cet article nous a été adressé par courriel, sans mention du nom de l’auteur. Sans le connaître, nous tenons à le remercier très vivement à la fois pour la qualité de son texte et l’appropriation dont il témoigne. Peu connu en France, Spong fait partie des théologiens américains qui explorent des voies nouvelles. La rédaction de Théolib exprime sa reconnaissance envers l’auteur de cet article, qui aura ainsi contribué à diminuer cette méconnaissance. Nous apprécions tout particulièrement la note sur laquelle se termine ce texte : “reste à travailler…” Certes. Nous espérons poursuivre notre route avec notre premier rédacteur anonyme, et vous le présenter un jour — s’il le désire !

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