Le bon Samaritain

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Le bon Samaritain

 
 
Christian MAZEL

    Tout a été dit. Tout se redit sans cesse. Il n'y a plus rien à dire. Toutes ces paroles sont des soeurs qui ne s'entendent plus. C'est un imbroglio de paroles drapées d'habitudes et de fierté. Seigneur, souffle sur ces pages de notre vieille Bible. Retourne-les dans tous les sens, pour que les mots anciens deviennent vie, et pour que, dans notre vie, les pages se tournent ; pour qu'une lumière resplendisse. Parle, parle Seigneur, ton serviteur écoute.

    Chers amis, "un homme descendait de Jérusalem à Jéricho". Entre le deuxième Intifada et les colonies Juives ultra-orthodoxes, les vingt-cinq kilomètres de Jérusalem à Jéricho ne sont pas plus sûrs aujourd'hui : c'est toujours un lieu d'affrontement entre deux villes symboles.
    Jérusalem, la cité de mémoire pour les chrétiens, pour les Juifs, pour les Musulmans, est l'illustration des difficultés de la cohabitation religieuse, des affrontements parce que ces religions localisent, matérialisent leur foi. Cette facilité à donner un modèle matériel à la religion produit ces affrontements. Souvenons-nous qu'il n'y a de sacré que la créature humaine : ni lieu, ni geste ne sont sacrés.
    Jéricho cache dans ses fondations, vous le savez, les plus anciennes habitations humaines, les premiers conglomérats de maisons formant des villes. C'est là, à Jéricho, que se trouve la ville la plus ancienne connue de la Préhistoire. Jéricho avec les murs de Josué, avec ses aveugles. Ainsi, le voyageur passe de la Cité idéale de l'Apocalypse, Jérusalem, à cette cité en-dessous du niveau de la mer. Le voilà, ce voyageur, dans trois rencontres que j'aimerais vous rappeler.
    La première rencontre, c'est le guet-apens de la mort. On l'attend pour le tuer. En novembre, nous méditons sur la finitude de l'être humain. La mort nous attend au détour du chemin. La vie corporelle finit toujours mal. Même dans les cas où la mort est envisagée et comme souhaitée, la mort a toujours une forme inattendue qui nous laisse démunis. La mort des bien-aimés, en un sens, a toujours quelque chose d'inacceptable et de révoltant.
    Alors, au voyageur en sursis sur la route, Jésus apporte la Bonne nouvelle : en Dieu, la vie est indestructible. Pour Dieu, tous sont vivants. La vie n'est pas du domaine de l'avoir : on ne possède pas la vie. On ne peut pas nous l'enlever ; on la constate. Ce n'est pas une pierre qui peut s'apercevoir que le cheval est vivant. Pour éprouver l'existence de Dieu, pour éprouver l'existence de la vie de Dieu, il faut que cette présence, cette vie se manifeste en nous. Les déclarations de justice, les manifestations de bonté, les manifestations de beauté déclarent et donnent Dieu et la vie. On peut dire de Dieu ce qu'un poète a dit du plus divin des sentiments : "Son nom n'existe pas sans lui". La vie nous enveloppe, nous anime, dans le sens grec du mot anima, l'âme. Cher ami, la naissance est un miracle, les amours sont un miracle, et la mort même est un passage d'une forme d'être à une autre forme d'être. Quelle est la plus réelle ? Dans l'homme, il y a plus que l'homme.
    Vous vous rappelez peut-être l'histoire de ce jeune garçon à qui une fée confie l'anneau magique grâce auquel les choses laissent voir ce qu'elles contiennent vraiment. Venu au cimetière, anxieux de connaître le secret des tombes, il fait tourner l'anneau et, soudain, devant ses yeux terrifiés, les tertres se soulèvent, s'entrouvrent, mais il n'en sort qu'une buée d'aurore. Et l'enfant de conclure : il n'y a pas de mort.
    "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho". La deuxième rencontre, c'est le malheur : l'attaque des voleurs, la jungle féroce de l'appât du gain. Oui, notre vie rencontre des malheurs. Frère, soeur, tu sais mieux que moi, mieux qu'un pasteur, le monde des affaires, des affairistes, des guet-apens prémédités, des coups fourrés. Mais voilà, le monde des préméditations atteint aussi le monde des Églises et des institutions religieuses avec, peut-être, un supplément d'hypocrisie. Le prêtre s'enferme dans la mystique pour ne pas voir la réalité. Le lévite veut respecter les rites : ne pas toucher un mort pour ne pas se souiller. Et alors ? Les religions ne produiraient-elles que des égoïsmes ? Les communautés religieuses ne seraient-elles que des jungles ? Voyez-vous, des théologiens des Églises chrétiennes ont inventé des doctrines qu'ignorent les Évangiles. On nous parle d'un Dieu despote, tyrannique, sanguinaire, comme l'Empereur romain qui avait droit de vie et de mort. Dans certaines théologies, Dieu devient un brigand. Pour apaiser ses colères, on nous dit qu'il faut lui offrir des sacrifices. Et quel sacrifice ? Dieu, pour pardonner, aurait besoin d'un sacrifice infini : son Fils. Je rappellerai que, du haut de la chaire de l'Oratoire, le pasteur Wilfred Monod a déclaré un jour qu'"il préfèrerait un ciel vide à un Dieu criminel". Dieu n'est pas le brigand qui a besoin de mort et de sacrifice. Dieu est celui qui nous apporte sa présence.
    Et maintenant, la troisième rencontre. "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho". Il rencontre la bonté, la générosité, le temps consacré à un autre, l'amour - et cela existe, et cela existe aussi dans les Églises. Nous pouvons témoigner ici de tant de gestes d'amour qu'une église peut apporter, car notre foi voit dans le bon Samaritain de l'humanité Jésus de Nazareth. Jésus prend bien des visages. Voyez-vous, le Samaritain, doctrinalement, c'est un hérétique religieux. Il a une religion dite syncrétique, du Judaïsme et d'autre chose. Ethniquement, c'est un sang-mêlé, c'est un bâtard. Socialement, c'est un voyageur pressé. Chers amis, quand vous êtes en voyage, est-ce que vous vous arrêtez facilement pour prendre soin d'une urgence ? Et, comme le bon Samaritain, Jésus soigne l'immédiat et prévoit l'avenir avec les deux écus. Voyez-vous, la lumière se propage plus vite que le son. De même, nos intentions pures agissent plus loin, plus rapidement, que les paroles imparfaites et les actes malhabiles. La nostalgie d'aimer se traduit en prière et en actes et en gestes, car le vouloir-aimer, c'est aimer déjà. Depuis deux-mille ans, la grande nuée des témoins n'a cessé de jeter un reflet éblouissant sur les vilenies de l'histoire des hommes. Des hérétiques, des déviants ont été le visage de Jésus crucifié, de Saint-François d'Assise à Martin-Luther King, comme aussi une mère, un père, un ami, tant d'autres. Ils ont été pour nous le visage de Jésus. Et sous ces voûtes de l'Oratoire, qui ont abrité une partie de l'histoire de France, quelques-uns ont été ce visage de Jésus pour moi, pour nous, pour l'Église, pour l'histoire du monde.
    Je termine. Le bon Samaritain, contrairement à ce que disent la quasi-totalité des commentateurs, n'est pas une parabole. Nulle part, dans le texte, il n'est dit que c'en est une. C'est une histoire vraie, dont Jésus s'est servi pour en faire un appel. C'est à partir de faits concrets que l'Évangile est annoncé. Cette banale histoire, peut-on oser encore la prêcher ? Chers amis, j'ai pensé que cette histoire bouleverse encore nos mentalités. Aimer le prochain... Nous nous posons toujours la question : le prochain, qui est-ce ? Est-ce le proche ? Hélas ! dans les familles, il y a l'accaparement sordide des successions ; il y a les divorces, l'écartèlement des enfants. Il y a les conflits de générations dans les lieux de travail ou d'étude. Il y a les violences entre voisins. Le proche, non, ce n'est pas le prochain.
    Personne n'est un proche prochain. Et Jésus, inlassablement, nous rappelle qu'il faut devenir prochain, se faire prochain, s'approcher. Le Samaritain qui descend, innocent et étranger aux événements qui ne le concernent pas, devient acteur malgré lui. Il renverse le cours des circonstances et renverse le cours des destinées.
    "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho". Parole immense. Mais en la reprenant, j'ai l'impression d'une vérité neuve. Chers amis, si mon message devait rester sans écho - il est vrai que l'âge relativise les découragements, les défaites, les échecs -, la certitude est que l'Évangile est là. N'oublie, ma soeur, mon frère, mon ami, n'oublie jamais que notre vie, avec son amour, ta vie et la vie de celui ou celle d'en face, est un pont en construction. La vie, c'est le prolongement, la courbure d'une arche qui s'élève sur le vide. Notre vie esquisse un élan, prophétise un passage sur le précipice. Toute destinée personnelle a les pieds collés au sol, mais les yeux et la foi orientés comme un passage vers le ciel et vers l'autre. Ta vie est en construction. Elle le sera toujours.
    article paru in Theolib 17

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