Secte et sagesse

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Le christianisme est-il une secte ou une sagesse ?

 

André Gounelle
     
    Je commence par définir les deux termes de sagesse et de secte. Dans le langage courant, on les utilise de manière assez vague et floue. D'où l'importance d'en préciser le sens. Je le ferai, en m'appuyant sur leur étymologie. Même si elle est incertaine, elle donne des indications intéressantes.
    Prenons, d'abord, "sagesse". Sans que cette origine soit tout a fait sûre, on estime, en général, que ce mot vient du verbe latin sapere qui a une double signification : premièrement, "avoir du goût et du discernement" ; deuxièmement, "avoir de l'intelligence et des connaissances". La sagesse comporte d'abord une intuition qui rend sensible à la saveur ou au parfum des êtres et des objets ; elle implique, ensuite, un savoir capable de comprendre la réalité et de discerner la vérité. Elle associe une attitude pratique judicieuse et perspicace avec une compréhension profonde et pénétrante des gens, des choses et des situations. Elle est intelligence du c¦ur, de l'esprit et du comportement.
    La "sagesse" a plutôt bonne presse. Lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il est sage, on entend lui adresser un compliment, en faire l'éloge. Néanmoins, on trouve aussi dans notre culture une critique et une contestation de la sagesse au nom de la passion, de la démesure, de l'engagement ou de la révolte nécessaires. L'audace, l'emportement, l'enthousiasme, la fureur, le parti pris donneraient du goût et du prix à l'existence humaine. La sagesse, plate, terne, tristounette, empêcherait de vivre intensément, d'aimer de tout son c¦ur, de se donner totalement. L'apôtre Paul, dans une page célèbre, parle de manière plutôt méprisante de la sagesse humaine, celle qu'incarnent les Grecs, et que contredit la folie de l'Évangile. Dans le prologue du livre de Nietzsche, Zarathoustra, quittant sa montagne pour retourner chez les hommes, déclare : "je suis dégoûté de ma sagesse", et il l'oppose à la joie et à la générosité. Les jugements envers la sagesse sont donc partagés, en général favorables, parfois défavorables.
    Comme "sagesse", "secte" a une étymologie douteuse. Souvent, on fait dériver ce mot du verbe latin secare (au participe passé sectum) qui veut dire "couper", "trancher", "séparer". "Sectaire" désigne, à l'origine, celui qui établit des différences et des démarcations, qui délimite et trace des frontières, pour qui il existe un dehors et un dedans, un chez soi et un ailleurs, avec des seuils qui font passer d'un espace à l'autre. Il répartit les gens dans un éventail bien défini de catégories : les frères, les amis, les étrangers, les indifférents et les ennemis. Il classe les actions et les choses en les étiquetant soit bonnes, soit neutres, soit mauvaises. "Secte" n'a pris que récemment un sens péjoratif. Au XVIIe siècle, on l'applique à un courant de pensée, à un parti politique, à un mouvement spirituel sans que cela implique un jugement négatif. Dans son Entretien avec M. de Sacy, Pascal appelle "sectes" des écoles philosophiques comme les stoïciens et les épicuriens. On ne déconsidérait nullement les jansénistes, les ultramontains ou les gallicans en les qualifiant de "sectes" ; on constatait seulement qu'ils formaient une tendance particulière au sein du catholicisme. Au XIXe siècle, les protestants parlent tout tranquillement de la secte luthérienne ou de la secte réformée, pour dire que luthériens et réformés forment, au sein du protestantisme, des courants distincts. Depuis une centaine d'années, à la suite des travaux de Troeltsch et Weber, dans le vocabulaire de la sociologie des religions, on nomme "secte" les groupes religieux qui forment des communautés nettement délimitées avec des listes précises de membres, alors que les Églises n'ont pas de frontières facilement discernables. On ne sait pas très bien qui en fait partie ou non.
    Aujourd'hui, on se sert du mot "secte" pour désigner des mouvements religieux dont on estime les activités nocives pour les personnes et la société. Du coup, ce terme est devenu infamant et ceux à qui on l'applique protestent énergiquement, parce qu'ils y voient soit un reproche, soit une insulte, et qu'ils craignent de se voir condamnés par l'opinion publique et dans certains cas par les tribunaux. On oublie que d'un point de vue éthique et juridique, une secte peut être parfaitement respectable.
    Je n'entends pas du tout entrer dans le difficile débat actuel sur les groupes religieux dangereux, sur leurs méfaits, sur les mesures à prendre à leur égard. J'emploie les termes de sagesse et de secte, au sens classique, sans jugement de valeur, pour désigner deux attitudes spirituelles opposées, deux manières différentes de comprendre la foi que l'on trouve dans de nombreuses religions, et en particulier au sein du christianisme. À mon sens, l'attrait de la sagesse et la séduction de la secte habitent chaque croyant, et les diverses tendances du catholicisme comme du protestantisme représentent des tentatives pour les associer, les combiner, les articuler. Je vais indiquer les deux grandes divergences entre la démarche de la sagesse et la tendance sectaire, en montrant chaque fois comment on peut les concilier, comment on a essayé de les conjoindre.
    Le rapport au monde
    La première divergence concerne le rapport de la religion avec le monde, et plus précisément avec sa science, ses valeurs et ses idéaux. La sagesse les rapproche le plus possible, et tend à les assimiler, tandis que la secte les distingue, les oppose et veut les séparer. Voyons de plus près ces deux mouvements contraires.
    Pour les spiritualités de sagesse, il existe une affinité et une harmonie fondamentales entre la religion et la culture. Dieu a créé le monde, il a donné à l'homme son intelligence, sa sensibilité et son savoir-faire. La réflexion et la science humaines, quand elles sont justes, ne peuvent que confirmer la foi, tandis que la religion favorise les entreprises humaines et encourage la connaissance de cette ¦uvre de Dieu qu'est le monde. La vérité divine se manifeste dans la réalité du monde, et la réalité du monde renvoie à la vérité divine. Il y a accord, alliance, connivence entre elles, et non rupture, incompatibilité ou dissension. Le spirituel et le profane ne se contredisent pas, ils se rejoignent et se confondent. Si des conflits éclatent, cela vient de ce que soit la culture, soit la religion, ou bien encore les deux à la fois ont déraillé, et n'ont pas fait correctement leur travail.
    Ainsi, les spiritualités de sagesse estiment qu'une authentique religion approuve, développe et renforce les valeurs morales et civiques prônées par la société. Le bon croyant, comme le soutient au IIe siècle un auteur chrétien, Justin Martyr, est forcément un bon citoyen qui participe positivement à la vie politique, économique, culturelle de son pays. Sa foi garantit son honnêteté, son honorabilité et son intégration sociale. En 1789, le pasteur Rabaut Saint Étienne affirme que l'Évangile et la Déclaration des droits de l'homme disent, avec des mots différents, exactement la même chose. Dans certains pays, la ferveur religieuse d'un candidat est un argument électoral de poids. À l'inverse, on se méfie d'un citoyen dépourvu de convictions ou de pratiques spirituelles. Il passe pour n'être pas très sûr, car on estime que la foi et les croyances fondent ou en tout cas affermissent et consolident le civisme. Le Président Eisenhower aurait déclaré, un jour, ne pas vouloir d'un ministre athée, parce qu'il ne pourrait pas avoir totalement confiance en lui.
    De même, les spiritualités de la sagesse refusent de dresser l'une contre l'autre croyance religieuse et connaissance ou pensée rationnelle. Elles les jugent complémentaires et convergentes, car les enseignements divins bien compris rejoignent forcément la réflexion profane bien menée. Si la science, la philosophie ou l'histoire contredisent le dogme, cela veut dire que d'un côté ou de l'autre, on s'est égaré, qu'il y a quelque part une erreur que l'on doit rectifier. Une religion authentique ne peut être qu'intelligente et savante. À l'inverse une science et une intelligence véritables ne peuvent être que religieuses.
    Dans leurs rapports avec la culture, les spiritualités de la sagesse vont constamment chercher le compromis, pour reprendre une notion souvent utilisée par Troeltsch. Il ne faut pas confondre le compromis avec la compromission où l'on abandonne ses convictions, où l'on trahit la vérité que l'on représente et où l'on perd son intégrité. Le compromis naît d'une négociation, où chacun trouve son compte, et préserve ce qu'il juge essentiel. Ainsi, la formulation du dogme trinitaire au IVe siècle représente un compromis avec la philosophie hellénistique, ce qui ne signifie pas que les conciles ont dénaturé le message chrétien, mais qu'ils l'ont intelligemment adapté à la culture ambiante. Au XVIe siècle, le Réformateur Zwingli opère un compromis qui n'abandonne rien, mais qui lit et médite la Bible en utilisant les méthodes humanistes. De même, au XIXe siècle, le protestantisme libéral - ou néoprotestantisme - revigore et rajeunit les affirmations évangéliques en les articulant avec la modernité, tandis que, plus récemment, l'aggiornamento de Jean XXIII entend donner un nouvelle expression, mais pas un contenu différent au catholicisme. Bien entendu, le compromis peut mal tourner et dégénérer. Ainsi, dans le cas du kulturprotestantismus de l'Allemagne des années 1900, ou dans l'Espagne catholique des années 50, la société, sans y réussir totalement, tend à coloniser voire à absorber la religion, en tout cas à la mettre au service de son idéologie.
    Si les spiritualités de la sagesse tissent constamment des liens entre la religion et la culture, au contraire, les tendances sectaires jugent qu'un conflit irréductible les oppose ; elles préconisent l'intransigeance, la séparation, la rupture. La vérité divine et la réalité du monde sont incompatibles et contradictoires. Elles se combattent mutuellement. Le profane se caractérise dans le meilleur des cas par l'absence et l'ignorance d'une véritable spiritualité, le plus souvent par une hostilité à son égard, par la volonté de l'expulser et de l'effacer de son horizon. Le monde moderne, parce qu'il se veut libre, indépendant, autonome désire la mort de Dieu, selon la formule de Nietzsche, tandis que, de son côté, la foi aspire à la fin du monde, à l'irrémédiable défaite, pour reprendre une formule biblique, du "prince de ce monde". L'humanisme veut construire une société et une culture sans Dieu, et la religion dénonce dans l'humanisme une erreur, une manifestation de l'orgueil et du péché des créatures, une révolte contre le Créateur, le refus d'accepter ses enseignements et de se soumettre à ses commandements. Il ne faut pas chercher à allier religion et culture, mais choisir, prendre parti, s'engager d'un côté ou de l'autre.
    Ainsi, le véritable croyant n'est pas un bon citoyen, mais un insoumis, un objecteur de conscience, parce qu'il entend obéir à Dieu et non à César. Au IIIe siècle de notre ère, Tertullien soutient que la foi demande qu'on vive à l'écart de la société, qu'on évite de travailler dans l'administration, l'enseignement, le commerce, l'industrie, l'agriculture, qu'on s'abstienne du théâtre, des concerts, des conférences et des lectures profanes. Tout cela ne peut selon lui que dépraver le chrétien et polluer sa foi. Au Moyen Âge, et à l'époque classique, les courants monastiques estiment, selon une expression significative, que "entrer en religion" équivaut à "sortir du monde". Au XVIe siècle, chez les partisans d'une réforme radicale, se forment des communautés qui vivent en vase clos, en limitant le plus possible les rapports avec l'extérieur ; les amishes en sont une survivance. "Nous sommes et nous devons être séparés du monde en toutes choses", déclare la Confession anabaptiste de Schleitheim en 1527. Le croyant doit garder ses distances d'avec la culture et, en particulier, éviter soigneusement la politique. Dans les années 30, le penseur catholique Julien Benda estime que la tâche des religieux consiste à la relativiser. Elle relève du secondaire, de l'accessoire, voire du futile. Les églises ne doivent pas inviter leurs fidèles à s'y intéresser et à s'y engager, mais, au contraire, à s'en méfier, à garder leurs distances, à s'en occuper le moins possible.
    Les tendances sectaires méprisent et rejettent la science, la philosophie et l'éthique développées par la culture. Selon un thème amplement exploité par La Rochefoucauld, proche de Port-Royal, la moralité du monde repose sur l'orgueil, sur l'égoïsme, sur le désir de briller et de se valoriser, et non pas sur un véritable amour du bien et du juste. Elle n'a donc aucune valeur spirituelle. Comme l'écrit Augustin, "les vertus des païens sont des vices splendides" (et parce que "splendides" plus dangereux que les vices répugnants). La science et la philosophie trompent, égarent, donnent de fausses connaissances. On raconte que le janséniste Lemaistre de Sacy passa un jour devant une horloge en panne dont les aiguilles étaient arrêtées à midi dix. Il était précisément midi dix, et Sacy de commenter : "le savoir humain est comme cette pendule, il lui arrive parfois de tomber juste, mais c'est par hasard et sans le savoir; on ne peut pas s'y fier". Dans les milieux à tendance sectaire, on se moque souvent de la sagesse et de la connaissance humaines. Ou bien, on les juge insignifiantes, dérisoires, dépourvues d'importance ; ou bien, on n'y voit qu'obscurités et ténèbres. Elles ignorent et méconnaissent la vérité, que seule la Révélation nous permet de connaître. Les doctrines religieuses sont absurdes si on les juge selon les critères de la rationalité, mais la raison humaine est folie aux yeux de Dieu, et à la lumière de la foi. Le croyant, éclairé par la Révélation, n'a pas à tenir compte des sciences, de la philosophie et de l'histoire qui ne peuvent que pervertir ses croyances et corrompre sa théologie. On dénoncera ici la négociation, recherchée par la sagesse, en vue d'aboutir à un compromis entre religion et culture. Une telle entreprise ne peut que défigurer et prostituer la vérité divine. Elle lui inflige une "captivité babylonienne" ; cette expression, que Luther a utilisé dans le titre d'un de ses livres les plus connus, fait une allusion à la situation des juifs exilés en Babylone, et influencés, voire dominés par des mentalités païennes et étrangères. Souvent des attitudes sectaires apparaissent en temps de crise. On en a un exemple frappant dans l'Allemagne des années 1933 à 1939. Tout un courant du protestantisme, qu'on appelle "confessant", oppose un "non" catégorique à Hitler, et justifie son refus non pas par l'inhumanité du nazisme, comme le font les protestants libéraux de la même époque, mais au contraire parce qu'il y voit une idéologie typiquement et profondément humaine. La culture humaine et la révélation divine ne peuvent pas s'allier parce qu'antinomiques, et la foi doit combattre les formes douces et insidieuses comme les formes monstrueuses et brutales d'exaltation de l'humain. Le caractère souvent héroïque et prophétique des réactions sectaires empêche de trop facilement les considérer comme caricaturales et de les discréditer. Sans elles, les religions perdraient quelque chose leur âme.
    Dieu et César
    Sagesse et secte peuvent-elles se combiner et s'associer? Il me semble que ce n'est pas aussi impossible qu'on pourrait le penser à première vue.
    L'analyse que je viens de faire pose le problème du lien entre Dieu et César. César ne désigne pas seulement l'État, mais l'ensemble de la société avec ses activités politiques, économiques, intellectuelles et artistiques. La sagesse souhaite une culture religieuse, et une religion culturelle. Elle aspire à une étroite union de Dieu avec César, sans trop se soucier des risques de conformisme et de compromission qui en résultent. L'alliance du trône avec l'autel dans les pays catholiques, l'alliance de la chaire avec le trône ou la démocratie dans les pays protestants, les "saintes alliances" en ont donné dans le passé des exemples parfois fâcheux. La secte, au contraire, tend à un isolement, et à une indifférence réciproque : que Dieu ne s'occupe pas de César et que César n'intervienne pas dans les affaires de Dieu. On aboutit alors à une société laïque et à une religion privée qui se désintéresse de la vie publique (ainsi, dans les années 30 de nombreux luthériens allemands refusent aussi bien d'approuver que de condamner le nazisme parce qu'ils ne veulent pas mélanger foi et politique).
    Aujourd'hui, à de rares exceptions près, les chrétiens se trouvent partout en situation de minorité, ce qui leur rend impossible de suivre la voie préconisée par la sagesse de l'intégration ou de l'assimilation entre religion et culture. Malgré cela, ils refusent énergiquement la marginalisation sectaire. Les Églises adoptent ou mettent au point une attitude mixte, que pour ma part je trouve intéressante et prometteuse : celle d'une religion qui ne régente pas la société ni ne s'en désintéresse, mais qui lui adresse des interpellations et des suggestions, et qui accepte, en retour, d'entendre les critiques et les reproches qu'on lui adresse. Il en résulte une relation dynamique et féconde, qui associe l'engagement prôné par la sagesse avec la distanciation souhaitée par la secte. Ainsi se combinent plutôt positivement les deux attitudes.
    Le rapport avec Dieu
    Si la première grande différence entre sagesse et secte porte sur le lien entre la religion et la culture ou entre Dieu et César, la deuxième, non moins importante, concerne la révélation divine, et, plus précisément, le lieu où Dieu entre en relation avec les êtres humains et se fait connaître d'eux. Où rencontre-t-on Dieu et découvre-t-on sa vérité ? Où pouvons-nous sentir sa présence et recevoir ce qu'il entend nous communiquer ?
    Les spiritualités de la sagesse répondent, bien sûr : "dans le monde". J'ai signalé qu'il y a, pour elles, continuité et harmonie entre la vérité divine et la réalité profane. Les sagesses romantiques appellent à discerner l'action de Dieu dans la nature, les sagesses politiques dans l'histoire, les sagesses esthétiques dans l'art, que le philosophe canadien Charles Taylor et le philosophe français Luc Ferry, devenu ministre, considèrent comme le domaine où l'homme contemporain sécularisé ressent quelque chose qui ressemble à l'expérience du sacré. Toutefois, la réalité est vaste, diverse, pas toujours limpide. Souvent les sagesses, sans exclure d'autres lieux, considèrent qu'il y a une place privilégiée où le contact avec Dieu s'opère et se développe mieux que n'importe où ailleurs. Cette place, c'est l'âme ou l'intériorité. Dieu, disent-elles, n'est jamais ni nulle part lointain ou absent. Il imprègne l'ensemble de la réalité. Toutefois, nous avons de la peine à le détecter, et sa présence universelle ne le rend pas partout également évident. C'est en nous, au fond de notre c¦ur et de notre âme, qu'il nous est le plus accessible, le plus proche, où nous le percevons le plus clairement, où nous le vivons avec une intensité supérieure. Dans l'extériorité, quantité de choses s'interposent, brouillent notre vue et nous le cachent. Au contraire, dans les profondeurs de l'intériorité nous le sentons directement; il se découvre dans notre moi authentique, dans la source de notre existence.
    Les spiritualités de la sagesse préconisent et favorisent donc le travail sur soi. La vérité réside en nous, et il nous faut apprendre à l'y discerner, à la cultiver par le recueillement, la concentration et la réflexion. Nous ne savons pas bien découvrir et développer ce que nous portons en nous. Le divin se cache dans les profondeurs de l'existence ; on pourrait presque dire qu'il y somnole dans une sorte d'hibernation. Il s'agit de l'éveiller, ou plus exactement de nous éveiller à lui. Pour y parvenir, les sagesses proposent toutes sortes de méthodes spirituelles et mentales. Je pense, par exemple, aux exercices que préconise Ignace de Loyola pour ses jésuites, mais aussi à la direction de conscience janséniste, et à celle des théologiens contemporains du Process qui se donne pour objectif de repérer et de mettre en lumière les traces de l'action divine en nous. Il faut ajouter les techniques qu'offrent les spiritualités venues d'Orient. On pourrait citer également chez les philosophes, la concentration sur son être dans les Méditations de Descartes (au titre significatif) où la démarche n'est pas seulement intellectuelle, mais aussi spirituelle, comme d'ailleurs chez Spinoza.
    Pour les sagesses, la vérité divine se rencontre parfois dans la réalité extérieure, et plus souvent dans l'intériorité. Elles déconseillent ou refusent de chercher Dieu ailleurs. Elles récusent plus ou moins fortement selon les cas le surnaturel. Surnaturel désigne ce qui est extérieur et étranger à la réalité du monde, ce qui vient d'au-delà ou d'en dehors d'elle. Pour la sagesse, la vérité ne se manifeste pas, ou pas d'abord ni principalement, par des miracles, ou dans des paroles descendant du Ciel, ou encore dans des livres sacrés d'origine prétendument transcendante. Quand les sagesses admettent le surnaturel, elles le font avec réserve, réticence, modération et méfiance. Souvent, elles le rejettent et le condamnent catégoriquement. Pour Rousseau, les récits de miracles déconsidèrent l'évangile ; sans eux beaucoup plus de gens se rallieraient à Jésus. Son vicaire savoyard perçoit le divin dans la nature, dans la conscience, mais exclut catégoriquement une révélation surnaturelle qui relève pour lui de la superstition, et conduit au fanatisme. De même, Kant insiste sur le ciel étoilé au dessus de nous et sur le sens moral en nous, pas sur des écrits sacrés. Que la Bible puisse nous aider et nous éclairer, les spiritualités chrétiennes de la sagesse l'affirment, mais sans pour cela lui donner le statut exceptionnel d'un écrit hors norme, venu du Ciel.
    Pour les spiritualités de type sectaire, si quelque chose se manifeste et peut se discerner dans le monde, ce n'est en tout cas pas Dieu, ni les valeurs spirituelles (sainteté, amour, justice, vérité), mais bien plutôt le diabolique, le démoniaque, l'absurde, le mal et le péché. La réalité profane est mauvaise, mensongère, erronée, complètement étrangère, voire hostile à la vérité divine. Cette vérité ne se découvre pas en son sein. Elle vient d'ailleurs pour combattre et réfuter la sagesse du monde, pour en dévoiler la fausseté et la perversité. Comme l'écrit le prophète Ésaïe, les pensées de Dieu diffèrent totalement des nôtres ; ses voies ne se confondent pas avec les chemins sur lesquels nous marchons de nous-mêmes. La vérité divine s'exprime dans des paradoxes qui contredisent et renversent la raison, l'intelligence et la science humaines. Dieu vient à nous dans un homme qui est en même temps Dieu, dira le christianisme classique, ce qui ne s'était jamais vu, ne se verra plus jamais, et dépasse notre entendement. Dieu s'adresse à nous dans un livre à nul autre semblable affirmera l'Islam classique, parce qu'il reproduit fidèlement un écrit céleste qu'un ange a dicté au prophète. Dieu intervient et se manifeste dans des événements extraordinaires qui cassent l'ordre naturel et interrompent le cours normal des choses (comme la résurrection impossible et invraisemblable d'un crucifié). Quand Dieu agit et se révèle, le miracle jaillit, se déploie et se multiplie. Sa puissance fait irruption dans notre vie comme un volcan inattendu qui surgit, ou comme un aérolithe imprévisible qui tombe. Par rapport à notre sagesse, à nos pensées, à nos connaissances, à nos habitudes, tout est bousculé, changé, transformé. Un autre paysage, un nouveau monde, une existence différente se mettent en place.
    Il en résulte que le travail sur soi n'a pas de sens ni d'intérêt. De même, la contemplation de la nature et l'émotion esthétique ne servent à rien. Les exercices spirituels, les efforts de discernement ne font que nous enfoncer dans nos erreurs, renforcer nos illusions, et augmenter notre divagation, car la vérité ne se trouve pas en nous, ni dans notre monde, mais extra nos, selon une formule fréquente chez Luther. Le croyant ne découvre pas une lumière ou une présence enfouie en lui. Il meurt à lui-même et ressuscite. Il devient une nouvelle créature.
    Pour les spiritualités de type sectaire, il existe dans notre monde un espace unique, à nul autre semblable, d'exterritorialité si je puis dire. Il y a une ligne ou une suite d'événements, une seule, où Dieu a fait une percée, où il a brisé l'organisation et la logique du monde pour y introduire la vérité qui n'y a pas ordinairement de place. Le croyant repousse et élimine tout le reste. Il se réfère, s'accroche à ce point ou à cette ligne. Il y revient ou y retourne sans cesse dans des rites ou des célébrations qui l'arrachent au monde, et font de lui le citoyen d'une autre patrie, voyageur de passage dans un pays qui lui est devenu étranger. Selon la secte, la religion nous met en contact avec un vérité qui ne se réside ni en nous, ni dans le monde, mais au dehors; elle se manifeste d'une seule et unique manière et non ailleurs ni autrement.
    La Belle au bois dormant
    Ces deux localisations de Dieu ou de sa révélation sont-elles aussi totalement et radicalement contradictoires qu'elles le paraissent? Je ne le pense pas. Saint Augustin suggère une articulation possible quand il écrit : "ceux-là seuls reçoivent [Dieu] qui comparent sa voix venue de l'extérieur avec la vérité qui est à l'intérieur". Le réformateur Zwingli distingue la parole extérieure, celle que nous lisons dans la Bible et que la prédication fait entendre, et la "parole intérieure", celle que Dieu inscrit dans nos c¦urs en nous créant. Leur rencontre, leur accord fait naître et se développer la vie chrétienne. Au XIXe siècle, le protestant lausannois Alexandre Vinet écrit : "L'Évangile est caché au fond de toute conscience ... Cet Évangile intérieur... ne serait rien sans l'Évangile extérieur, mais ... l'Évangile extérieur ne serait rien [sans l'intérieur]... Il y a au dedans de nous...quelque chose qui rend témoignage à l'Évangile et qui, incapable de l'annoncer à l'avance, est capable de le reconnaître lorsqu'il paraît". Dans la même ligne, Albert Schweitzer affirme : le christianisme "ne doit pas se référer seulement aux révélations historiques, mais aussi à la révélation intérieure qui leur correspond".
    Vous connaissez tous le conte de La Belle au bois dormant. On ne lit plus guère Charles Perrault, mais Walt Disney a en même temps sauvé de l'oubli et passablement déformé certaines de ses histoires. Je vais utiliser ce conte comme une parabole ou une allégorie.
    Faisons du prince charmant le symbole de la vérité qui vient de l'extérieur, et voyons dans la princesse l'image de la vérité intérieure, celle qui réside en nous. Sans la Belle endormie, cachée dans le château au c¦ur de la forêt, sans l'intériorité enfouie au plus profond de nous-mêmes, les paroles et les gestes du prince n'auraient aucun impact. Ils ne réveilleraient ni n'animeraient personne. Sans le Prince qui la cherche et la découvre, sans cette extériorité qui vient à elle, la Belle resterait endormie. La spiritualité sectaire risque de transformer Dieu en un prince errant qui ne trouve jamais de belle à embrasser, et la sagesse de faire de l'intériorité une princesse assoupie sans prince pour la rendre consciente d'elle-même. Les deux éléments, les deux pôles, le prince et la belle, ont besoin l'un de l'autre, pour échapper à un sommeil ou à une agitation également stériles. Le conte illustre la manière dont deux types, deux démarches, deux logiques à première vue opposées et incompatibles arrivent à s'associer et à se combiner. Il y a possibilité, et à mon sens nécessité d'un humanisme chrétien ou d'un christianisme humaniste.
    Conclusion
    Il me faut maintenant conclure, et je le ferai par trois brèves remarques.
    Premièrement, je n'ai pas essayé d'opérer des classements et de répartir les églises ou les communautés en deux catégories différentes. J'ai décrit deux courants, deux attitudes qui les traversent toutes. Il n'existe nulle part de secte ou de sagesse à l'état pur, mais chaque religion, chaque croyant à la fois porte en lui l'attrait pour une sagesse large et profonde, et éprouve la séduction de la radicalité sectaire.
    Deuxièmement, ces deux tendances se rencontrent dans la Bible, et on les trouve chez Jésus lui-même. Par certains traits, il ressemble aux prédicateurs sectaires, par exemple quand il annonce la fin du monde, lorsqu'il insiste sur les ruptures que demande la foi. D'autres aspects en font plutôt un maître de la sagesse ; ainsi l'enseignement par paraboles, fréquent dans la littérature sapientielle, l'ouverture aux non-juifs, l'affirmation de la présence et de l'action universelles de Dieu.
    Troisièmement, à mon sens, toutes les Églises, et toute les spiritualités chrétiennes (probablement aussi les religions non-chrétiennes, mais je n'ai pas fait l'enquête) articulent, combinent, associent selon des formules variées la démarche de la sagesse avec celle de la secte. Chacune lui apporte un élément nécessaire. Leurs vérités se corrigent et se limitent mutuellement Si l'équilibre se rompt, si la balance penche trop d'un côté, elles deviennent insensées. Le christianisme se situe toujours entre la secte et la sagesse, et il est toujours menacé de devenir dangereusement unilatéral.
    (Document theolib, paru in Théolib 21)

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