La révélation

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La révélation


 
André GOUNELLE
     
    Contrairement au mot “théologie”, qui ne se trouve pas dans la Bible, celui de révélation s’y rencontre fréquemment : une cinquantaine de fois dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Il sert même de titre à l’un des livres bibliques, l’Apocalypse (terme qui veut dire en grec “révélation”).
    Mon article comportera quatre parties. La première indiquera ce que veut dire exactement le mot “révéler”. La deuxième distinguera les religions de sagesse et les religions de révélation. La troisième se demandera où et comment a lieu la révélation divine. La quatrième s’interrogera sur ce qui est révélé, sur l’objet ou le contenu de la révélation.

    1. En quoi consiste l’acte de révéler ?
    Le mot grec qu’emploie le Nouveau Testament, apokaluptô, signifie exactement “découvrir”, “dévoiler”. On l’emploie, par exemple, pour l’acte de tirer le rideau d’une scène de théâtre au début d’une pièce, pour celui d’ôter le couvercle d’une boîte, pour celui d’enlever le masque placé sur un visage. Révéler consiste à rendre visible, à montrer ce qui auparavant était dissimulé. Cette opération implique trois éléments : un sujet agissant, un objet, et un destinataire.
    Premièrement, toute révélation nécessite un événement qui rende visible, qui fasse percevoir ce qui auparavant échappait au regard. Elle inaugure une situation nouvelle, elle met de la lumière là où il n’y avait que de l’obscurité ; elle opère un changement. Ce changement est l’œuvre d’un être ou d’un objet qui communique quelque chose, qui le fait connaître, qui permet de le découvrir. Le verbe “révéler” désigne un acte, et tout acte est fait par un acteur ; il implique un sujet agissant ; il renvoie à l’intervention de quelqu’un qui montre et dévoile.
    Deuxièmement, la révélation suppose quelque chose qui était auparavant caché, inconnu, ignoré ou secret. Ce qui est visible, apparent, évident, ce que tout le monde peut voir ou savoir ne fait pas l’objet d’une révélation. On ne peut pas dévoiler ce qui n’est pas voilé. Il n’y a révélation que là où existait un mystère que la révélation va dissiper.
    Enfin, la révélation s’adresse à un destinataire, à un bénéficiaire. Elle ne se produit que si quelqu’un la reçoit, et se met à voir ou à savoir ce qui auparavant lui était obscur. Si je parle dans le désert, sans être entendu de personne, il n’y a évidemment pas révélation : un secret dit, mais non entendu n’est pas révélé.
    Quand l’un de ces trois éléments manque, il n’y a pas à proprement parler révélation. On peut donc la définir ainsi : elle communique à des gens une connaissance qu’ils n’ont pas spontanément, naturellement, une connaissance qu’ils n’acquièrent pas ni ne conquièrent par leurs propres moyens, mais que quelqu’un ou que quelque chose leur donne.
    Entre parenthèse, je signale qu’en grec, ce qu’a souligné le philosophe Heidegger, le mot alèthéia, qui veut dire la vérité ou le vrai, signifie étymologiquement ce qui n’est ni caché, ni voilé. Dans la pensée grecque existe par conséquent un rapport étroit entre “révélation” et “vérité” ; la connaissance de la vérité demande qu’on enlève le voile qui la cache ; la révélation, parce qu’elle dévoile, conduit à la vérité.

    2. Révélation, sagesse et initiation
    Après cette définition ou cette analyse de ce que veut dire révéler, j’aborde la seconde partie de ce parcours qui va distinguer deux types, deux sortes ou deux catégories de religions, qui n’accordent pas la même place, la même valeur ou la même importance à la notion de révélation.
    - Les religions de sagesse
    En premier lieu, nous avons des religions qui se fondent non pas sur une révélation, mais sur une sagesse. Selon elles, le croyant doit atteindre une connaissance de Dieu et parvenir à une pratique de la vie sainte par ses propres moyens, par ses efforts personnels, par sa réflexion, sa piété, et son action. L’être humain découvre lui-même la voie du salut, en s’aidant, certes, de l’enseignement de “maîtres”, mais cet enseignement n’a rien de surnaturel. Il est purement humain et, en l’assimilant, on devient l’égal des “maîtres”. Le croyant progresse, et s’approche de la vérité par toutes sortes d’exercices spirituels (pratique de la méditation, de l’ascèse, etc.). On dira souvent dans ce cas, pour reprendre des termes bouddhistes, que le croyant est un “éveillé”, ou un “éclairé”, mais on ne parlera pas de “révélation”. En effet, il s’éveille, et s’éclaire tout seul. La vérité ne lui est pas donnée ni communiquée, il doit la trouver lui-même. Il est le sujet agissant, et sa religion dépend essentiellement de lui ; elle repose sur ce qu’il est et sur ce qu’il fait. La religion est le chemin que l’être humain prend pour aller vers Dieu et pour découvrir la vérité : être humain -> Dieu.
    Dans cette première catégorie, se rangent de nombreuses religions asiatiques, mais aussi beaucoup de celles de l’Antiquité.
    - Les religions de révélation
    Elles ont pour caractéristique de se fonder, ou de prétendre se fonder sur une action de Dieu. Selon elles, Dieu intervient à certains moments dans la vie des êtres humains. Il se manifeste à eux ; il leur délivre des messages. Il leur fait des promesses, et leur donne des commandements. Parmi les religions qui ne s’appuient pas sur une sagesse, mais sur une révélation, on range principalement le judaïsme, le christianisme et l’Islam, qui diffèrent en ce qu’ils ne se réclament pas exactement des mêmes événements révélateurs (même s’ils en ont certains en commun).
    Dans les religions de ce type, la révélation a toujours Dieu pour sujet. C’est Dieu qui révèle. Il va vers les êtres humains, et la religion est le chemin qu’il emprunte pour les rencontrer, les trouver, les amener; à lui. Le mouvement inverse donc celui des religions de sagesse : Dieu -> être humain.
    Les êtres humains peuvent recevoir la révélation, lui rendre témoignage, mais non la provoquer, ni l’opérer, ni s’en passer. Sans elle, ils sont impuissants ; ils sont plongés dans les ténèbres, condamnés à l’ignorance et à l’erreur. On souligne donc très fortement que tout dépend de l’initiative de Dieu. Comme le semeur de la parabole (Matthieu 13,4 et parallèles), il sort de chez lui, de sa demeure (il ne reste pas passif ou oisif, il ne s’enferme pas dans son autosuffisance). Il répand sa semence ; il œuvre et travaille dans le monde qui est son champ. Il est actif, tandis que l’être humain, comme les terrains de la parabole, reçoit cette semence, et est, en tout cas dans un premier temps, passif. Il bénéficie de quelque chose qui lui est donné, et sans quoi rien ne serait possible.
    - L’initiation
    Je termine cette seconde partie, en introduisant un troisième terme à côté de sagesse et de révélation, celui d’initiation. Dans les faits, les religions, quelle que soit la catégorie à laquelle elles appartiennent, utilisent beaucoup l’initiation. Elles se donnent pour tâche ou pour mission de transmettre la sagesse ou la révélation dont elles se réclament de génération en génération. Les anciens instruisent les jeunes qui n’ont donc pas à acquérir la sagesse tous seuls, par leurs propres moyens, ou qui n’ont pas à attendre qu’une révélation leur soit directement faite. On les initie à la sagesse essentielle, ou à la révélation fondamentale ; on leur en communique l’essentiel. Cette tâche d’initiation conduit à donner une grande importance à la tradition (la tradition biblique ou la tradition ecclésiastique). Elle prémunit les religions de révélation contre le danger que représentent les “illuministes”, c’est-à-dire ceux qui s’imaginent bénéficier d’une nouvelle révélation. Les courants majeurs du christianisme, par exemple, soulignent beaucoup que la révélation est accomplie en Jésus-Christ, et que le croyant entre dans une révélation déjà faite. Il ne reconnaît donc pas ni n’accueille de nouvelles révélations, ou, en tout cas, il les soumet à la norme de la révélation néotestamentaire.

    3. Où et comment Dieu se révèle-t-il ?
    Par quel moyen, de quelle manière, par quel instrument Dieu se fait-il connaître des êtres humains ? Où leur dévoile-t-il ce qu’il est, ce qu’il veut, qui ils sont et comment ils doivent vivre ? La question a évidemment une importance décisive pour les religions révélées. Elles se différencient entre elles essentiellement par le fait qu’elles ne situent pas au même endroit la révélation divine.
    Pour m’en tenir aux religions bibliques, on y trouve quatre grandes réponses à notre question, des réponses qui, d’ailleurs, ne sont pas forcément exclusives l’une de l’autre.
    1. La révélation dans la nature
    Pour la première réponse, Dieu se manifeste dans la nature, par le moyen d’un certain nombre d’objets et d’êtres naturels. Par exemple, il se révèle à Moïse sous la forme d’un buisson qui brûle sans se consumer, ou dans une éruption volcanique. Il se révèle à Élie, également, dans le Sinaï, dans un vent très doux et subtil. Pour le psalmiste, Dieu se révèle dans la splendeur des cieux (Psaume 19). On parle donc ici de révélation naturelle.
    Il ne faut pas confondre, comme on le fait trop souvent, théologie naturelle et révélation naturelle. Ce sont des notions proches l’une de l’autre, mais cependant différentes. On appelle “théologie naturelle” toute connaissance de Dieu que l’être humain peut acquérir par lui-même, par ses propres moyens, à partir de son savoir, de sa réflexion, de ses sentiments ou de ses intuitions. On peut figurer la théologie naturelle par le schéma suivant : être humain -> nature -> Dieu.
    L’être humain est actif, il est le sujet d’un savoir qu’il acquiert par ses propres moyens, tandis que Dieu est passif, objet de savoir. La révélation naturelle correspond à cet autre schéma : Dieu -> nature -> être humain.
    Dieu est actif, il s’adresse à l’être humain ; il l’atteint en se servant d’éléments de la nature. Ainsi, il existe des théologiens qui refusent toute théologie naturelle, mais qui acceptent une révélation naturelle.
    2. La révélation dans l’histoire
    À la question : “où Dieu se révèle-t-il ?”, on trouve une seconde réponse qui dit qu’il se manifeste essentiellement dans l’histoire, dans des événements qui marquent la vie des personnes, ou des peuples, voire celle de l’humanité tout entière. Par exemple, Dieu se révèle au peuple d’Israël en le faisant sortir du pays d’Égypte, en le faisant passer de l’esclavage à la liberté. Dans la foi juive, l’exode joue un rôle capital et décisif ; il s’agit de l’acte essentiel de Dieu, plus important et plus significatif que celui de la création. Pour les chrétiens, Dieu se révèle essentiellement dans cet autre acte historique qu’est la crucifixion et la résurrection de Jésus. Bien entendu, quand on affirme le caractère central de ces actes, on ne veut pas dire qu’ils soient isolés. Ils sont précédés par une histoire qui les prépare, et ils sont suivis d’une autre histoire qui en découle. Déclarer que Dieu se révèle dans l’histoire ne signifie pas qu’il se manifeste également à chaque instant, et dans tous les événements. Il y a des temps forts, ce que le Nouveau Testament appelle des kairoi, et des temps plus faibles ; il y a des événements décisifs, et d’autres qui ont une valeur minime. Ainsi, pour les premiers chrétiens, la Résurrection représente un moment décisif, capital ; aucun autre ne peut lui être comparé, ni même ne l’approche en importance. La fin des temps, la venue du Royaume, la parousie (c’est-à-dire le retour du Christ pour installer une nouvelle terre et de nouveaux cieux) sera aussi un temps très fort (mais pas autant que celui de Pâques). Par contre, la période qui va de la résurrection à la parousie est faible ; elle est un “entre temps”, un entre deux temps, une période où le croyant vit d’un souvenir et d’une espérance, mais pas d’une actualité comme dans les moments décisifs. La thèse de la révélation historique peut se représenter ainsi : création -> exode -> résurrection -> parousie.
    Entre les moments décisifs, il existe des périodes où la foi se définit et se vit dans la tension entre un passé et un avenir. Pour reprendre les catégories que j’ai utilisées tout à l’heure, à la Pâque — juive comme chrétienne —, on a un moment de révélation, tandis que les flèches représentent des périodes où la foi vit et se nourrit d’initiation.
    Un dernier mot sur cette seconde réponse. Très souvent, les partisans d’une révélation historique font remarquer qu’on a tort de parler de révélation naturelle, parce que les faits que l’on range dans cette rubrique relèvent en réalité de l’histoire. Ainsi, le buisson ardent, ou l’éruption volcanique du Sinaï sont des événements au même titre que la sortie d’Égypte. On pourrait retourner l’argument : ce qu’on appelle événement historique ne relève-t-il pas de phénomènes naturels ? La distinction entre “nature” et “histoire” leur paraît donc superficielle.
    3. La révélation par la parole
    Pour la troisième réponse, Dieu se révèle par sa parole, autrement dit par des discours et des textes. Ceux qui défendent cette thèse font remarquer que les événements que je viens de mentionner, sortie d’Égypte, résurrection du Christ, ne nous diraient strictement rien, s’ils n’avaient pas été accompagnés et suivis par des paroles : des paroles qui les annoncent, les expliquent ou les commentent et qui les proclament. Si Dieu avait agi de manière silencieuse, s’il avait délivré les Hébreux de leur esclavage sans rien leur dire ou leur faire dire, si le Christ était mort sans avoir enseigné et prêché, s’il était ressuscité sans que personne ne le sache et n’en parle, il n’y aurait pas de révélation. La révélation réside donc dans la parole, même si cette parole a pour support ou pour illustration un événement. À l’appui de cette thèse, on peut mentionner les récits caractéristiques de miracles dans l’évangile de Jean. Les miracles frappent leurs spectateurs, mais ils ne provoquent pas la foi ; au contraire, ils renforcent les réticences, les refus, l’incrédulité de certains assistants. Ce qui fait croire, ce qui constitue une révélation de Dieu, ce n’est pas la guérison elle-même, mais la parole qui l’accompagne.
    La logique de cette troisième réponse conduit à accorder une très grande importance à la Bible. Pour la seconde réponse, ce qui est fondamental, ce sont les événements que racontent la Bible ; la Bible n’est pas la révélation, mais le récit écrit par des témoins qui racontent les événements dans lesquels Dieu s’est révélé. La troisième réponse, au contraire, donne plus d’importance à ce que dit la Bible qu’à ce dont elle parle. Il se peut que les récits de l’Exode déforment les faits, que tel ou tel passage de l’évangile raconte des choses qui n’ont jamais eu lieu, qui ne se sont pas effectivement produites. Cela n’a pas grande importance, car la révélation se trouve dans le discours et non dans l’événement que relate le discours.
    4. La révélation sans intermédiaire
    Je note enfin une quatrième et dernière réponse. Elle estime que Dieu se révèle directement à notre âme, dans notre intériorité, sans intermédiaire. On peut parler ici de mysticisme, de présence immédiate de Dieu dans notre vie. Cette réponse estime que la nature, l’histoire et la parole sont des moyens pédagogiques qui doivent nous conduire à une communion intime, à la perception directe de Dieu dans une adoration et une contemplation dépouillées de tout élément extérieur, qui ne font appel à aucun instrument. Dans les réponses précédentes, on peut comparer la révélation à une lettre que quelqu’un envoie. Il y a bien révélation, mais incomplète, partielle, limitée, peut-être déformée par le papier. Tandis que la révélation mystique ressemble à un tête à tête où l’on entre en communication directement, sans intermédiaire avec Dieu. Pour les mystiques, cette révélation suprême arrive en aboutissement d’un long travail : d’un travail de Dieu qui attire l’âme, qui la purifie, qui l’élève petit à petit jusqu’à lui ; travail de l’âme humaine qui accepte la route difficile, parfois ardue où Dieu l’entraîne. Cette quatrième réponse, que l’on trouve dans tout un secteur de la spiritualité catholique, a toujours rencontré des réticences et des objections dans le protestantisme, parce qu’elle implique un dépassement de la parole divine.
    Je n’ai pas ici à trancher le débat entre ces quatre positions. Elles ne sont pas toujours incompatibles. J’ai noté, par exemple, que le buisson ardent pouvait être compris aussi bien comme révélation par la nature que par l’histoire. On peut aussi noter que la Bible n’oppose pas geste et discours, événement et parole : la parole est pour elle un événement, et les événements sont une manière de s’exprimer. Dans chacune des réponses analysées, il s’agit d’indiquer une dominante (Dieu se révèle surtout ainsi), et non pas d’établir un monopole (Dieu se révèle seulement ainsi).

    4. L’objet de la révélation
    J’en arrive à la quatrième partie : quel est l’objet ou le contenu de la révélation, que nous apprend-elle, ou que nous communique-t-elle ? Qu’est-ce que Dieu nous révèle ? À cette question, on a proposé quatre grandes réponses.
    1. Des doctrines
    Premièrement, pour beaucoup, Dieu nous révèle des doctrines, ou plus exactement des dogmes qui nous sont révélés. Ils voient dans la révélation un enseignement qui communique un savoir. Elle nous fournit un certain nombre de connaissances dont l’origine divine nous garantit l’absolue vérité. Par elle, nous apprenons le secret de toutes choses.
    Ainsi, dans l’antiquité, les premiers théologiens chrétiens ne cessent d’expliquer au monde païen que les chrétiens possèdent la vraie philosophie, la véritable gnose (“gnose” signifie connaissance ou science), qui explique ce qu’est le monde, l’être humain et Dieu. Entourés de gens qui ignorent ou qui se trompent, les chrétiens sont ceux qui savent, grâce à la révélation.
    Au Moyen-Âge, les théologiens scolastiques distinguent deux éléments dans la révélation : d’abord, l’acte de Dieu qui rencontre, qui entre en contact par exemple avec Moïse au Sinaï, ou avec le prophète Ésaïe dans le temple de Jérusalem ; ensuite, le contenu de ses paroles, ce qu’il dit, par exemple, les tables de la loi ou le livre du prophète. L’acte révélateur donne naissance à un donné révélé, à savoir la Bible. La Parole vivante fait surgir des écrits, des textes que l’on peut étudier et où se trouvent consignées les vérités révélées. Le croyant d’aujourd’hui ne vit pas l’événement ou l’acte révélateur ; par contre il a accès au donné révélé.
    Cette première réponse se heurte à trois grandes objections.
    D’abord, elle favorise une conception très intellectualiste de la foi. Croire signifie ici adhérer à un certain nombre de dogmes. On se préoccupe alors beaucoup de la bonne doctrine, et l’on fera de l’hérésie le péché majeur. Par contre, la piété, la relation vivante avec Dieu, le service concret du prochain passent au second plan. Pendant longtemps en Europe, l’Église s’est montrée plus sévère pour les anti-trinitaires que pour les pillards, les assassins, les violeurs et les tyrans.
    Ensuite, comprendre ainsi la révélation conduit presque inévitablement à des conflits désastreux entre la foi et la science. L’Église a condamné Galilée (1632), et s’est opposée autant qu’elle a pu à Darwin (1925, procès du singe) au nom du savoir qu’elle croyait trouver dans la Bible.
    Enfin, on peut se demander si on peut vraiment tirer de la Bible un corps de doctrine. Quantité de tensions, d’oppositions, de conflits, de contradictions traversent la Bible. Elle est plurielle et pluraliste. Quand on essaie de l’harmoniser, de la concilier, de la systématiser, inévitablement on la trahit.
    Ces trois objections font que peu de théologiens aujourd’hui soutiennent cette première réponse. Elle reste, cependant, assez répandue parmi les chrétiens.
    2. L’être de Dieu
    Le théologien Karl Barth me servira à illustrer la seconde réponse. Selon lui, dans la révélation, “Dieu se donne à connaître lui-même”. Dieu ne révèle pas des doctrines, mais ce qu’il est. Il est à la fois le sujet et l’objet de la révélation, ou pour dire la même chose autrement, le révélateur se confond avec le révélé. Je donne trois précisions sur cette seconde réponse.
    Première précision. Dans la révélation, Dieu manifeste, dévoile la réalité même de son être. Dieu ne se trouve pas derrière sa parole, mais en elle. Il ne faut pas le comparer à quelqu’un qui écrit une lettre pour donner des informations à son correspondant, mais à quelqu’un qui se déplace, qui fait une visite pour rencontrer quelqu’un, pour établir une relation vivante avec lui. Dans sa révélation, Dieu n’envoie pas quelque chose, il vient à nous.
    Deuxième précision. Barth évite ainsi l’intellectualisme qui menace la première réponse. Il voit dans la révélation une rencontre vivante, un événement existentiel qui nous touche dans notre être. Dieu ne communique pas un savoir, une doctrine ; il entre en contact avec nous. Toutefois, Barth n’exclut nullement le savoir ou la doctrine. Au contraire, dans cette rencontre, nous apprenons à connaître Dieu et à en parler justement. La révélation ne communique pas la juste doctrine, mais une bonne doctrine est la conséquence de la révélation.
    Troisième précision. Pour Barth, la révélation s’identifie à Jésus-Christ ; elle se concentre en lui. La révélation se fait donc dans un événement historique dont témoigne la Bible. La Bible n’est donc pas la révélation, mais le document de la révélation. Il en résulte une certaine manière de la lire : le croyant, à chaque page, doit se demander ce qu’elle dit de Dieu. Là réside son témoignage et son message et non dans ce qu’elle dit du monde, de la nature, de la politique, etc.
    3. La vie authentique
    La troisième thèse se trouve, entre autres, chez Bultmann. À la question : “qu’est-ce qui nous est révélé ?”, Bultmann répond : “la vie”, par quoi il entend la vie véritable, la vie authentique, la vie libérée, la vie sauvée. La révélation a pour objet le salut. Elle nous dit comment nous sommes sauvés et ce que signifie être sauvé. Je souligne trois points.
    Pour Bultmann, à la différence de ce que nous avons vu dans la première réponse, ce qui compte dans la révélation, c’est l’acte révélateur beaucoup plus que ce qui est révélé. Une image nous aidera à comprendre. Quand quelqu’un se trouve dans le chagrin, le fait de se tenir près de lui et de lui parler avec affection a plus d’importance et de signification que les mots et les phrases que l’on prononce. Pour Bultmann, la révélation n’est pas un discours, mais une rencontre et une présence. Cette rencontre et cette présence changent la vie du croyant, ce que ne fera pas un enseignement ou une doctrine.
    Barth et Bultmann s’accordent pour voir dans la révélation une rencontre existentielle avec Dieu. Mais Barth pense que cette rencontre nous donne un savoir sur Dieu et permet de développer une doctrine. Tandis que pour Bultmann, dans cette rencontre nous percevons l’action de Dieu, la manière dont il nous atteint, nous touche et nous transforme, mais son être demeure toujours inconnu. Nous savons ce que Dieu est et fait pour nous. Nous ignorons ce qu’il est en lui-même. Pour Barth, la révélation révèle qui est Dieu, pour Bultmann elle révèle ce qu’est la vie avec Dieu.
    Bultmann s’inscrit là dans une tradition théologique très forte dans le protestantisme. Elle remonte à Mélanchthon, l’ami et le collaborateur de Luther, qui déclarait que connaître le Christ ne signifie pas connaître la nature de son être, mais éprouver ses bienfaits. Elle a été reprise par Calvin qui affirme que la Bible enseigne ce qui est nécessaire au salut et rien d’autre. Tout le reste relève, selon le Réformateur français, de spéculations vaines. Cette même ligne se continue dans le piétisme et dans le libéralisme qui estiment que l’objet de la révélation, c’est le salut, c’est une vie transformée.
    4. L’avenir
    Dans un livre publié il y a trente ans, sous le titre Théologie de l’espérance, Moltmann a proposé une quatrième réponse. Il voit dans la révélation essentiellement une promesse. Elle annonce l’avenir que Dieu nous prépare et vers lequel nous allons. Elle ne porte pas sur ce qui est, sur ce qui existe actuellement, mais sur ce que le monde et l’être humain sont appelés à devenir par l’action de Dieu. Je fais trois remarques sur cette dernière réponse.
    Premièrement, selon Moltmann, Dieu se révèle toujours pour promettre quelque chose. La promesse apparaît au départ avec Abraham, et elle rebondit à chaque étape de la vie d’Israël. Il y va de même pour les chrétiens. Par sa révélation, Dieu nous met en marche vers le but qu’il nous annonce, vers lequel il nous envoie, et nous conduit.
    Deuxièmement, la révélation ne décrit pas cet avenir qu’elle nous promet, sinon de manière très générale. Elle ne nous apprend pas ce qui se passera à la fin des temps, ni comment seront les choses dans le Royaume de Dieu. Elle nous ouvre à un ailleurs que nous ne pouvons pas décrire ni imaginer, mais qui nous mobilise, nous met en marche. La révélation n’est pas un programme, mais une orientation.
    Troisièmement, parce qu’elle annonce un avenir, la révélation contredit la réalité présente. Elle ne parle pas de ce qui est, mais elle évoque ce qui n’est pas encore. Elle se situe donc en décalage, à distance, en opposition avec la réalité. Elle ne nous coupe pas du présent, mais nous incite à le transformer et à agir pour la venue de cet ailleurs promis.
    Voilà donc ces quatre réponses. Pour ma part, j’écarte la première qui dit que Dieu révèle des dogmes. J’adopte la troisième qui déclare que Dieu nous révèle la vie authentique, réponse qui à mon sens englobe la seconde et la quatrième : car la vie authentique implique une relation vivante avec Dieu et nous ouvre vers l’avenir auquel il nous appelle.
     
     
     

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