Possession et libération - Théolib 42

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Possession et libération - Théolib 42

 
 

 
Éditorial. Libres
Pierre-Yves RUFF
 
    Ce numéro de Théolib est essentiellement composé des contributions données dans le cadre de notre dernier colloque, qui lui a donné son titre.
    Le motif de la libération a toujours été fortement présent dans le domaine religieux, mais a également subi de nombreux glissements. Il en existe des versions collectives (que l’on songe à la sortie d’Égypte ou à des applications plus contemporaines), des versions individuelles (qui se décrivent, selon les temps, sous les modalités de l’exorcisme ou de la libération de soi-même), ou encore des usages plus litaniques, parfois paradoxaux.
    Nous avons opté pour une exploration multiple. Didier Fougeras, qui est à lui seul une encyclopédie du Moyen Orient ancien, nous livre une connaissance des démons (qu’il nous assure n’être que livresque). Pierre-Jean Ruff se place davantage sur le terrain relationnel. Pour ma part, je m’interroge sur la possibilité pour la religion de parler de libération sans changer la structure même de l’aliénation préalable. Enfin, Didier Vanhoutte explore — ce qui était indispensable ici —la réappropriation par la littérature de la possession comme révolte, peut-être refus et rejet religieux de la religion.
    Pour conclure sur une note d’espérance, nous vous proposons un extrait d’un auteur particulièrement attachant, qui fut en quête d’une lecture laïque et libératrice de l’Évangile, avant que de finir sa vie à Buchenwald, pour cause de résistance, Étienne Giran. Plusieurs ouvrages de cet auteur prendront place dans notre collection “Libres pensées protestantes”.

    La Religion de Jésus

Étienne Giran
 
    Ce qu’il y a d’extraordinaire, de merveilleux dans cette conception religieuse, c’est qu’étant la Religion de l’Esprit, elle est indépendante de telle ou telle doctrine, de telle ou telle philosophie, de tel ou tel ecclésiasticisme, de tel ou tel ritualisme : tous peuvent s’en réclamer et si différents qu’ils soient, ou qu’ils veuillent être ils puisent à la même source. Seulement, ils y puisent à différents endroits ; ils en retirent de l’eau plus ou moins pure ; ils en emportent une quantité plus ou moins grande ; ils la conservent dans des récipients inégalement propres ; ils n’en font pas un usage identique. Mais leur erreur la plus redoutable, celle qui a fait le plus de mal et aux hommes et au Christianisme et à la Religion elle-même, c’est que — fermant jalousement les mains sur les pauvres provisions spirituelles qu’ils ont pu faire — ils se soient donnés le droit de les proclamer tabous, de les ériger en dogmes indiscutables, d’y asservir les pensées et de s’en servir comme d’un couperet de guillotine.
    C’est cette odieuse prétention qui a fait, de nos religions professées, des pourvoyeuses de bourreaux. C’est elle qui a dressé le bûcher de Servet. Mais là encore, il faut laisser aux intransigeants, aux autoritaires de toute confession, aux pontifes, aux Églises, la responsabilité de leur intransigeance, de leur autoritarisme et de leurs crimes.
    Jésus ne saurait en être responsable : ce n’est pas pour faire de la littérature qu’il a prononcé et la parabole du filet et la parabole de l’ivraie : c’est pour bien marquer qu’il n’appartient à personne — pas plus aux croyants qu’aux incrédules — de se croire seul en possession de la vérité. La vérité ? Nul ne la possède et nul ne peut tracer de limite à la libre recherche. L’Esprit de vérité ne se laisse pas enfermer dans les prétentieuses formules d’un credo. L’Esprit de vérité se rit de toutes les barrières, et c’est cet Esprit de vérité que le Jésus du quatrième Évangile promet au monde. “Il viendra l’Esprit de vérité et il vous dirigera dans toute la vérité !... Il vous enseignera toutes choses et vous rappellera ce que je vous ai dit !” C’est le témoignage interne de l’Esprit, témoignage que rien ne peut abolir pas même les objurgations de M. Charles Maurras. Mais c’est bien comme il le dit, lui l’incrédule, un Esprit redoutable qui rompt toutes les chaînes, qui brise tous les carcans, qui ouvre les portes de toutes les prisons ! Eh ! bien, c’est cet Esprit qui animait le Maître Galiléen, qui était à la source de sa vie profonde ; c’est cet Esprit qui explique le puissant, l’incoercible dynamisme de sa pensée.
    Qu’on ne parle donc plus de porte close, de joug, d’asservissement doctrinal : la religion de Jésus qui est la Religion de l’Esprit est un ferment de libération. Ah ! certes je comprends que les obscurantismes le redoutent, que les réactions se liguent contre lui, que les chrétiens pauliniens qui sont à l’honneur dans tant d’Églises le considèrent comme indésirable et le chassent de leurs sanctuaires. Mais nous n’avons pas ici de semblables craintes. Personnellement, je le salue comme le grand Libérateur et j’en attends de profonds et féconds renouvellements.
     
    Nota: ce texte est extrait d’une conférence donnée en 1928, donnée dans le cadre de l’“Union de Libres penseurs et de Libres croyants pour la Culture morale”. Nous avons souhaité qu’il soit l’envoi de cette revue, comme nous avons réédite — entre autres — ce livre. Giran a notamment écrit un livre intitulé Les deux Christs. Peut-être faudrait-il un jour écrire Les deux Paul. On s’y demanderait comment l’apôtre, référence des libéraux au XIXe siècle, devint ensuite leur “bête noire”. Peut-être, simplement, de par l’usage qui en fut fait par les Églises, comme le suggère Giran ... (ndlr).

    Sommaire
     
    Éditorial Libres !
    Pierre-Yves Ruff, Possession et libération
    Didier Fougeras, Y’a quelqu’un ?
    Pierre-Jean Ruff, L’exorcisme est-il compatible avec les temps modernes ?
    Pierre-Yves Ruff , La foi comme possession dans la théologie de Paul et au-delà
    Didier Vanhoutte, Dépossession
    Étienne Giran, La Religion de Jésus
    Étienne Giran, La mission des libres croyants

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