L'espérance d'un mieux-vivre ensemble

[ L'accueil | retour à la revue]

 

L'espérance d'un mieux-vivre ensemble

 

Jacques Perrier
    Je voudrais lancer un appel à l'éveil et à la résistance, qui s'inscrive contre un climat ambiant de désespérance, d'indifférence et de fatalisme ; un climat qui se répand de plus en plus. Je voudrais appeler à des dynamiques d'action, de proposition et de courage, où chacun a sa responsabilité ; dire comment l'espoir se nourrit d'une éthique et comment cette éthique est une éthique de foi, de conviction et de responsabilité ; dire comment, chacun, démocratiquement, en tant qu'homme et à sa mesure, a voix au chapitre ; et dire comment, de cette manière, nous faisons partie de la solution.
    1. L'espérance, une démarche critique et positive
    L'espérance est le fruit de l'intelligence qui demeure en chaque homme, quelle que soit sa condition. En ce sens, elle est citoyenne. Elle est républicaine. Elle est démocratique. Cela permet d'échapper à la tyrannie de ceux qui disent que nous pourrons à nouveau espérer quand nous serons sortis du tunnel, quand les experts auront découvert une troisième voie, cette voie un peu mystérieuse dont je me demande pourquoi, si elle est si prometteuse, elle n'est pas devenue la première. Non, l'espérance, ce n'est pas seulement quand les experts auront trouvé un point d'indice de plus. L'espérance, c'est nous qui la fabriquons, parce qu'elle est possible en chacun de nous.
    L'espérance a un rapport privilégié avec l'esprit critique. Elle doit être lue ; elle doit être cherchée. Elle est un acte d'intelligence et d'analyse. Pour comprendre, il faut sortir de cette situation où nous sommes trop souvent, spectateurs impuissants d'un théâtre d'ombres où se jouent des destins inégaux. Il est urgent de lutter contre l'idée que rien n'est possible, que nous sommes prisonniers d'une logique qui nous dépasse, qu'il faut attendre la "sortie du tunnel", et se résigner à la fatalité des événements et à un certain ordre des choses qui, le plus souvent, est un grand désordre des choses. Il est aussi urgent de réhabiliter le collectif et les débats de contenus ; de retrouver une réflexion sur la manière de faire les choses ensemble. S'il y a une crise à l'heure actuelle, elle est dans une grande mesure la crise des choses qui n'arrivent pas à être dites, d'un débat qui n'arrive pas à s'organiser. La vérité n'est pas inscrite quelque part, dans une sorte de cahier d'or, de cahier en or, où on lirait la Loi et les Prophètes comme une sorte de dogme intangible. Elle est le fruit d'un débat.
    Dans tous nos problèmes collectifs, je crois aussi à une sortie par le haut, c'est-à-dire à l'oeuvre de l'intelligence et de la culture : la culture, parce qu'elle est le moteur de l'envie et donc du changement social ; la culture, parce qu'en valorisant le symbolique, elle redonne à chaque homme du positif. Elle favorise les sentiments d'appartenance à un groupe, à un vivre-ensemble. Elle "crée du lien social en faisant du bien social". J'en appelle ainsi à une parole citoyenne. Ne pas attendre d'être expert pour protester ou pour proposer. Que nous soyons fils de concierge, instituteur, patron ou cuisinier, il faut dire ce que nous pensons ; après tout, c'est cela, l'opinion publique.
    Nous avons besoin d'intelligence des situations et de précision. Comme le disait Camus, "mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde". Mais je ne crois pas à une intelligence élitiste. Je crois au contraire à une intelligence qui est à la portée de tous, à condition qu'on la veuille. Bernard Palissy disait : "la vérité se donne à qui la cherche, mais pour la trouver il faut être veuillant, agile et laborieux". Je vous invite à être des questionneurs. Mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas, alors que personne ne vous demande rien. C'est alors que vous trouverez des choses intéressantes. Les scientifiques ne procèdent pas autrement dans leurs recherches. C'est ainsi qu'ils découvrent des gisements très rares. Alors, faites de même ! Dans la vie, ce qui est important ne vient pas sous le régime de l'évidence.
    Il convient de résister quand l'homme est opprimé. Mais résister, ce n'est pas toujours avoir un poing levé ou monter sur une barricade. Résister, c'est peut-être, tout simplement, lire un journal de manière critique ou, mieux encore, lire plusieurs journaux et en changer. Résister, ce peut être aussi, dans certaines circonstances, écouter Radio-Londres. C'est parfois un peu de rouge à lèvres et un crayon à paupières qui abolit la tyrannie sur le visage d'une femme iranienne entourée de son voile. Il y a toujours un coin d'espérance à fabriquer, dont on peut témoigner soi-même sur un bout de papier, sur un visage de femme ou dans une parole échangée.
    Voilà en quoi l'espérance est une intelligence qui est à la portée de la main. Voilà en quoi elle est à la fois une volonté et une oeuvre créatrice.
    2. L'espérance, ouverture sur un nouveau monde
    La deuxième caractéristique de l'espérance est qu'elle déclare un monde nouveau. Elle est constituée de la conviction qu'un monde nouveau est possible. Elle implique une vision positive de la vie. Mais sur quoi fonder cette positivité ? Je la crois fondée sur quatre facteurs : la foi, une certaine définition de l'homme, l'observation de l'histoire et quelques indicateurs sociaux.
    Premièrement, cette positivité, l'espérance la trouve dans la foi qu'elle suppose. Que cette foi soit chrétienne, humaniste ou autre, il n'y a pas d'espérance sans foi qui la porte.
    Deuxièmement, la positivité se trouve aussi dans une définition de l'homme, dans une vision qui dit que, par sa nature, l'homme peut changer et s'adapter à des buts plus précis qu'à ses intérêts égoïstes. L'homme est toujours l'auteur de lui-même. Il n'est pas figé. Cela inscrit l'espoir et des perspectives d'évolution.
    Le troisième facteur de positivité réside dans l'examen de l'histoire. On évoque souvent son aspect répétitif. Elle ajoute des massacres aux massacres, des ethnocides aux ethnocides et des cataclysmes aux cataclysmes. Mais dire cela dessert l'esprit critique. Dans l'histoire, il y a aussi des phases où l'on se retrouve, où l'humain reprend le dessus. C'est là qu'il nous faut lire des choses importantes.
    Enfin, sachez qu'il suffirait seulement de 4 % de la fortune des 225 personnes les plus riches du monde pour assurer à tous les habitants de la terre l'accès aux services de base (soins de santé, d'éducation, d'eau potable, de nourriture et d'infrastructures sanitaires). N'est-ce pas une ouverture ?
    Ne croyez pas que je sois contre les riches. Il est normal, et même bon, que chaque être humain ait envie de vivre de manière plus harmonieuse. De plus, certaines personnes, que la vie a beaucoup favorisées, ont une action remarquable pour autrui. Ce n'est donc pas en dressant les uns contre les autres que je voudrais poser le problème. Avant tout, je veux dire que le partage n'est pas d'abord une question individuelle et personnelle. Il procède d'une vision de la société, d'une règle collective que se donne une société pour éviter que certaines entités économiques possèdent tout au détriment des autres. C'est donc un système que je vise pour le réformer.
    3. L'espérance, un humanisme
    La troisième caractéristique de l'espérance est humaniste. Elle trouve son existence dans la relation humaine. Elle se construit dans la fragilité de nos vies, avec nos tâtonnements, nos doutes, comme une petite lumière dans la nuit, comme une sorte de confiance qui se cherche.
    La vraie richesse de demain, c'est la relation et la créativité. Mais la relation bienfaitrice entre les hommes est rendue difficile par l'individualisme triomphant, par l'éclatement de la famille, par tous les multiples nomadismes et les itinérances du monde moderne qui s'accroissent, par la mondialisation des échanges, par le caractère toujours plus virtuel des communications, qui fait qu'on ne se connaît plus.
    Pourtant, je voudrais affirmer avec le philosophe Paul Ricoeur que, malgré tout, le plus court chemin d'un homme à un autre, c'est encore la profondeur, c'est-à-dire l'authenticité et la vérité des rapports. Et si l'on décidait de croire, comme l'un de mes amis, André Chaulière, créateur de la Fondation Abbé Pierre, que l'étranger est un ami dont on n'a pas encore fait la connaissance ? Ne croyez-vous pas que beaucoup de choses changeraient ? L'amitié est une manière de transformer modestement le monde à sa mesure, mais une mesure à peu près à notre portée.
    Les Anglais disent que Dieu est dans les détails. Dans ce monde de performance et d'efficacité, habité par l'illusion que tout problème doit nécessairement avoir une solution, j'aimerais réhabiliter une autre dimension de la vie : celle de sa fragilité, de ses doutes, de ses hésitations, par lesquels on peut se montrer plus ouvert aux autres que ceux dont les convictions sont habitées par des dogmes inébranlables. Oui, il y a une dimension positive du regard qui cherche, de l'esprit qui questionne, une dimension spirituelle dont nous faisons peut-être fi trop souvent, mais qui, pourtant, est caractéristique de l'humanité de l'homme.
    Nos savoirs sont souvent incertains et, quand on fait l'histoire des sciences, on constate que ce qui est vérité à une époque devient obsolète à une autre. Mais au-delà de nos savoirs incertains, seule demeure cette parole de grâce qui sans cesse nous rappelle qu'avant d'avoir à tout choisir, nous avons été choisis.
    4. L'espérance, un accomplissement de l'amour
    Le lien relationnel, si important, me conduit à mon quatrième et dernier point : l'espérance, un accomplissement de l'amour. Elle est le fruit d'une vision du monde habitée par l'amour, et cette vision porte en elle les promesses d'une réconciliation et d'un renouveau.
    Le mal existe encore et il est difficile de le combattre, ce qui entraîne notre pessimisme. Néanmoins, un jour viendra où toutes les souffrances seront définitivement vaincues. Il y a un but, un port, où la paix sera rétablie. C'est notre foi, notre utopie peut-être, notre liberté en tout cas et, je le crois humblement, notre force. Nous avons - parmi d'autres et sans exclusive - une vocation et une responsabilité particulières pour l'action réformatrice de la société, une action établie sur des bases de partage et d'égalité. Je vous rappelle cette phrase de Clémenceau : "la révolution sera faite le jour où les chrétiens vivront leur christianisme".
    C'est cette pensée qui fonde le christianisme social. Wilfred Monod disait : "à choisir entre le christianisme religieux et le christianisme politique, je choisis délibérément le christianisme social". C'est de ce christianisme que nous essayons de vivre au Centre d'action sociale protestant, et c'est ce christianisme que je vous invite à partager.
    Vous connaissez la phrase célèbre d'Archimède : "donnez-moi un point d'appui et je soulèverai le monde". Ce point d'appui, je le trouve dans les derniers mots d'un écrit d'un poète polonais, Alexander Watt. Il parle d'un archer et de sa flèche. Tout est tourné vers l'efficacité, la précision, le résultat - une image de notre monde en quelque sorte. Mais au dernier vers surgit une nouveauté, qui introduit une dimension tout autre. Voici ce poème :
    La main dit à la corde : sois docile.
    La corde répond à la main : bande-toi hardiment.
    La corde dit à la flèche : vole comme l'éclair.
    La flèche répond à la corde : attise mon élan.
    La flèche dit au but : brille.
    Le but répond à la flèche : aime-moi.
    Voilà comment il me semble que l'amour ouvre l'avenir et engendre l'espérance ; et comment cet amour, nous le portons dans une sorte de vase d'argile. D'abord parce que la fragilité de la condition humaine le veut ainsi, mais aussi afin que tout revienne à Dieu, et que les hommes n'en conçoivent aucun orgueil. La théologie réformée protestante affirme : "Soli Deo gloria (à Dieu seul soit la gloire)". Voici comment, retournant à nos sources - je dirai "revenant à notre Dieu" -, ces sources peuvent nous conduire plus sûrement à la nouveauté, à la confiance renouvelée et à l'espérance fondatrice pour notre route dans ce monde, mais aussi dans notre combat pour la justice.
    "Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? - Je dis que la nuit vient et le matin aussi".
(Document theolib. Publié dans le numéro 23 de la revue)

[ L'accueil | retour à la revue]


Ecrire à l'auteur : redaction@theolib.com