Penser librement - la religion- Théolib 48

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Penser librement - la religion- Théolib 48

 
 

 
Éditorial. Quand le protestantisme libéral renoue avec la libre-pensée
Pierre-Yves RUFF
 
    L’histoire de la libre-pensée est plus complexe qu’on ne le croit parfois. Née en 1848 dans l’élan de la République, la libre-pensée fut à la fois un espace de réflexion et de préparation à l’action.
    Fille du protestantisme, elle l’est aussi de la philosophie, mais d’une philosophie délaissant les salons pour aller à la rencontre de l’autre, préparant avec lui un autre devenir. Laissant à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, elle fut ainsi le creuset de rencontres fécondes : si d’aucuns apprécient avant tout les dialogues entre chrétiens, d’autres trouvent plus riche la confrontation entre la foi et la révolte, entre le “malgré tout” et le refus, qui peut-être se rencontrent en toute âme profonde...
    Quoi qu’il en soit, fondée par des spiritualistes, la libre-pensée a réussi jadis à rassembler les grands penseurs et les savants aux côtés des personnes du peuple, dans la volonté de fonder une véritable laïcité : celle qui, dans le plus grand respect des personnes, détache de la sphère religieuse les institutions de la République.
    Théolib, bien entendu, se situe dans la ligne des spiritualistes, de ces protestants libéraux qui marquèrent l’histoire de la libre-pensée. Mais aujourd’hui comme jadis le dialogue est possible. Ce numéro de notre revue l’atteste, comme l’atteste la réédition prochaine des Actes du Congrès de la Libre-Pensée à Rome, en 1904, prélude à l’adoption de la loi de 1905, et où nos devanciers jouèrent un rôle de tout premier plan.
    Interrompu durant longtemps, le dialogue reprend. Rien de nouveau sous le soleil : la pensée ne s’invente pas, elle s’approfondit et, ainsi, elle avance...

 
De la tolérance à la liberté de conscience
Christian EYSCHEN,
Secrétaire général de la Fédération nationale de la Libre-Pensée
 
    Tout d’abord, je voudrais vous apporter  le salut fraternel de la Fédération nationale de la Libre Pensée à votre colloque. Vous êtes ici dans l’emplacement de l’ancien hôtel des Mousquetaires du Roy. Il y a une certaine dose d’ironie de recevoir des protestants au siège de la Libre Pensée sous l’ombre ombrageuse de Richelieu, qui rode toujours un peu dans ce quartier.
    Nous sommes heureux de vous recevoir et de débattre avec vous cet après-midi. C’est en quelque sorte un retour aux sources pour nos deux histoires.
    La Libre Pensée est à la fois une histoire et un présent. Elle est idée, elle est organisation. Comme mouvement philosophique, elle puise ses racines
    des milliers d’années avant, excusez-moi du propos qui pourrait blesser des chrétiens, la pseudo existence de Jésus Christ. Dans l’Inde, des milliers d’années avant l’ère vulgaire, on se réclamait de l’athéisme.
    Notre histoire commence avec la civilisation gréco-latine, notre véritable matrice. Sous le polythéisme, il y avait des dieux, des demi-dieux, des quarts de dieux.  Il y avait des hommes qui se faisaient dieux, des dieux qui se faisaient hommes.
    Les dieux avaient une activité essentielle : se faire la guerre entre  eux. Au passage, cela leur prenait tellement de temps, qu’ils foutaient une paix royale à l’Humanité.
    En ce temps-là, personne n’était tenu de croire aux divinités et aux livres saints qui n’existaient pas. Il fallait simplement rendre hommage aux dieux par le tribut. Dès cette époque, religion a rimé avec pognon. Le pouvoir n’a jamais rigolé avec l’impôt et les taxes. Mais pour le reste, pas de guerre sainte, pas de clergé. Le bonheur, en quelque sorte…
    Pour notre malheur, le monothéisme est apparu. C’est le début de nos problèmes.
    La Libre Pensée est aussi organisation. Les premiers cercles de libres penseurs apparaissent en 1848. Comme organisation nationale, elle se fédère en 1866, à la veille de la Commune de Paris. C’est elle, qui dans un mouvement fédérateur, fait aboutir le vote des lois laïques de Jules Ferry et la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État.
    Pour nous, un libre penseur, c’est d’abord un libre exaministe. Celui qui utilise librement sa raison pour penser. À la limite, peut importe ce qu’il pense, au point de départ. L’essentiel est qu’il ait un usage raisonné et raisonnable de sa pensée. À partir de là, il pousse des portes, il gravit des marches, il avance. On connaît la formule célèbre : “Un protestant, c’est une Bible, plus un fusil.” S’il y a quelque chose de profond dans cette affirmation, c’est la revendication de la liberté absolue de l’individu. Elle devient la source  de toutes les libertés. La lecture personnelle, de quoi que ce soit, est l’ouverture au monde, car elle met au centre la libre interprétation. Une chaîne vient de se briser alors. Le Livre pour savoir, le fusil pour pouvoir.
    C’est pourquoi la Libre Pensée récuse, comme une conception totalitaire par essence, de faire porter à une époque donnée, un jugement et des valeurs d’une autre époque. Il faut toujours respecter ce qu’appellent les historiens “le contexte”. On ne juge pas le Moyen-âge à l’aune du XXIe siècle. Il faut savoir mesurer, peser, jauger les pas de libertés avec la mesure de l’époque.
    C’est pourquoi être un libre penseur n’a pas toujours eu le même contenu, même s’il a toujours eu le même sens.  Les époques n’étaient pas les mêmes. Bayle, Vanini, Dolet, Servet, Bruno, Hugo, Buisson, Ferry, Briand, Jaurès, Rostand ; tous étaient libres penseurs. Mais cela n’avait pas la même signification.
    Au temps de l’Inquisition, les libres penseurs étaient athées “jusqu’au bûcher exclusivement”. Ils avaient bien raison. Sauve ta peau, tu sauveras ton intelligence. Avec la Renaissance, la redécouverte du monde gréco-latin, avec les Lumières, le monde va s’éclairer à nouveau. La Libre Pensée va renaître.
    Apparaît alors dans ce mouvement, la Réforme de Luther. Il faut le dire clairement, la Libre Pensée est la fille du protestantisme, c’est-à-dire du libre examen. Quand Luther préconise une lecture personnelle de la Bible, une approche directe et personnelle avec Dieu, il ouvre une porte, il démolit un barrage. Il développe une certaine idée de l’individu et du choix libre de l’individu. Il est facteur de libertés. Quand on commence à raisonner librement sur la foi, on finit par raisonner librement sur le reste.
    Le libre penseur est en germe sous le libre croyant.
    Dans ce mouvement, plus tard, Pierre Bayle conduira une charge féroce contre saint-Augustin. Celui-ci est un triste sire. C’est lui qui a théorisé la place incontournable du péché originel. Ève est  source de tous nos ennuis. Cela fait des siècles que les femmes subissent cet ostracisme. Pierre Bayle fera surtout le procès du compelle intrare le “forcez-les d’entrer”. Qu’importe qu’ils croient ou pas, par la force, la torture, et la répression, il faut qu’ils rentrent dans la religion chrétienne.
    Saint-Augustin est la mère de l’Inquisition, par le péché originel et son père par le compelle intrare. Il est l’androgyne inquisitorial de la répression intellectuelle, de l’apologie de l’asservissement par le dogme totalitaire. Il est la mère de tous les fascismes. Il résonne comme un bruit de bottes.
    Comme nous nous réunissons avec les protestants, il me semble nécessaire de tordre le cou, une nouvelle fois, avec cette stupidité de l’expression : “il y a une exception française !  Monsieur…” Il n’y a pas d’exception française. Il y a une voie particulière, en France, vers la modernité. Nous pensons fortement que celle-ci avait, politiquement, économiquement, culturellement, religieusement une voie naturelle : le protestantisme. “La religion naturelle du capitalisme” disait Max Weber.
    La France devait être protestante. Mais si cela était, alors tout le sud de l’Europe basculait. Il fallait, pour le Vatican, contenir la vague réformée. Et au prix de guerres de religions sanglantes, comme il y a peu d’exemples à l’époque, la France n’a pas basculé dans le libre examen. Le prix à payer pour notre pays fut lourd. Des centaines de milliers d’huguenots en exil, une économie dévastée, un champ de ruines de savoirs disparus. Le Vatican avait gagné, mais il a ensuite tout perdu. Vaincu par son péché d’orgueil.
    Quand la modernité ne pouvait plus attendre, elle a trouvé un autre chemin que le protestantisme. Ce fut celui de la Révolution française. Quand on empêche un fleuve de couler, avec sa force, dans son lit naturel, il déborde, rompt les digues, noie les terres. La modernité ne pouvant passer par le protestantisme, il passera par d’autres chemins.
    C’est ce qui explique l’originalité de la Révolution française. Elle fut puissante, parce que trop contenue. Elle eut un caractère non seulement républicain, démocratique, laïque, anticlérical, mais aussi antireligieux, profondément. Quand se constituent les départements, il n’y en a pas un en référence au religieux. Tous s’appellent de noms de fleuves, de montagnes. Un hymne à la nature, la vengeance du paganisme. Il faudra attendre 1964 pour qu’un département s’appelle “Seine Saint-Denis”.
    La Révolution française fut profondément anticléricale et antireligieuse, car elle devait cogner plus fort pour briser le mur du catholicisme. Comme dans les arts martiaux, elle devait viser plus loin pour frapper plus fort. Elle devint le marteau de Thor de la modernité.
    Le principe de la séparation des Églises et de l’État fut inventé dans le mouvement des Lumières. Elle fut pensée comme la volonté de marquer l’autonomie de la pensée sur la foi, de la raison sur le dogme, du temporel sur le spirituel.
    Sa première application fut décidée en 1789 dans la jeune Républicaine Nord-Américaine, appliquée en 1791. Puis ce fut au tour du Mexique en 1857. En France, elle fut mise en œuvre en 1795, 1871 et 1905. La Russie soviétique, par le Décret de Lénine, l’a mise en œuvre en 1918. La Turquie l’appliqua en 1937. Depuis, un grand nombre de pays l’a mise en pratique.
    La séparation des religions et des États est la réponse universelle à l’affirmation et la garantie de la liberté absolue de conscience. Et ce, quelles que soient la culture, la religion ou laforme politique des États. C’est la solution à tous les problèmes de conscience.
    C’est pourquoi nous ne pensons pas, à la Libre Pensée, qu’il y a une exception française, surtout dans une économie mondialisée. Nous ne sommes pas une tribu de gaulois encerclée par les Romains. Sinon, on est condamné à disparaître. Au contraire, nous participons à un mouvement universel de sécularisation croissante. Ce sont les idéaux de la Libre Pensée qui sont aux commandes et certainement pas ceux des religions.
    C’est pourquoi la lutte pour la Séparation a été, est et sera toujours le combat fondamental de la Libre Pensée sur tous les continents. C’est notre marque de fabrique, celle qui nous distingue résolument de tous les autres courants philosophiques. Mais soyons clairs, nous sommes pour la séparation sur le plan des institutions. Sur le plan philosophique, nous sommes plutôt aujourd’hui sur le registre de l’athéisme. Nous sommes cependant heureux de renouer avec le courant des protestants libéraux qui a toute sa place dans la Libre Pensée organisée.
    Nous voulons l’État neutre, mais la conscience ne l’est jamais. Nous ne sommes pas partisans de l’aphorisme de Pierre Dac, que nous aimons pourtant beaucoup : “Je suis ni pour, ni contre, bien au contraire.” Nous avons un point de vue, et nous le défendons. Vous avez un point de vue, défendez-le.
    Pour terminer, et peut- être, pour traiter le sujet de ce colloque, je voudrais aborder la question : “Y a-t-il un retour du religieux ?” À mon sens, ceci est une tartuferie et la dernière concession à la bêtise humaine ambiante. Le développement des sectes est, comme disent les Américains :“ It’s a joke”. Il y a 200.000 adeptes des sectes et 100.000 sympathisants, dont la plupart sont des joyeux hurluberlus. Le “mouvement” vers les sectes n’a aucun rapport avec la désaffection des grandes religions.
    Il y a une crise du religieux qui se caractérise par la fracture profonde entre les “modernistes” et les “intégristes”. Quand le religieux domine toute la société, cette fracture n’existe pas. Cette différenciation est le produit du recul et de la crise du religieux. À ce moment là de la crise, certains disent : “il faut tout changer, pour que tout reste comme avant,” ce sont les modernistes. Et d’autres disent : “il ne faut rien changer et revenir à un passé glorieux,” ce sont les intégristes.
    Mais, par contre, il y a incontestablement une radicalisation d’une frange du religieux. Due, notamment, à des besoins politiques. Cela fait du bruit et cela se voit, mais en terme sociologique, les études le montrent, le processus de sécularisation s’accroît partout. Et, quand cela se conjugue à l’intervention des grandes puissances, notamment les USA, qui veulent imposer leur loi partout, cette radicalisation ne peut que s’accentuer.
    Cela devient un problème politique sous un habillage religieux. L’arbre ne doit pas cacher la forêt, pas plus que le doigt ne remplacera jamais la lune.

    Sommaire
     
    Éditorial, Quand le protestantisme libéral renoue avec la libre-pensée
    Pierre-Yves Ruff, Ouverture du colloque
    Jean-Marc Schiappa, René Rémond et l’anticléricalisme
    Christian Eyschen, De la tolérance à la liberté de conscience
    Jean-Loup Seban, Le déisme de Tindal ou la religion du libre penseur
    Pierre-Yves Ruff, L’intuition religieuse
    Ferdinand Buisson, Religion
    Gabriel Séailles, Le Dogme et la Science (extraits)

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