Le Ferdinand Buisson de Vincent Peillon - Théolib 49

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Le Ferdinand Buisson de Vincent Peillon - Théolib 49

 
 

 
Ouverture du colloque
Pierre-Yves RUFF
 
    Je voudrais commencer ce colloque par une affirmation, qui pourrait paraître brutale : pour nous, protestants libéraux, théologie et politique, c’est tout un.
    Nous n’admettons pas la doctrine des “amphibies spirituels” – pour reprendre la belle formule de Réville – qui estiment que l’existence est faite de compartiments. Pour eux, l’humain doit ressembler à un buffet, dans lequel sont rangées, ou plus ou moins rangées, des affaires diverses : un tiroir pour la foi, autre portant l’étiquette “raison”, un autre encore étiqueté “sentiments”, et sans doute bien d’autres encore, qu’il serait lassant de chercher à énumérer.
    Politique et théologie ne sauraient être cloisonnés, car le souci de l’autre et la recherche intérieure ne font qu’un.
    Mais, dans un même mouvement, nous ne saurions admettre la logique totalitaire qui voudrait que nos engagements se vérifient à l’occasion d’un bulletin de vote.
    Le Congrès de 1904 a été, à mes yeux, un sommet de l’histoire de la libre-pensée, mais aussi un sommet de l’histoire de notre protestantisme libéral. Parmi ceux qui s’y sont exprimés, dans un entier parti-pris de respect, on put trouver des radicaux, des socialistes, des anarchistes, des laïques marqués à droite, et même des monarchistes libéraux.
    Ce congrès a montré que des personnes de tendances politiques très diverses pouvaient se retrouver dans un projet commun : celui de la laïcité.
    C’est donc dans la parfaite cohérence avec notre famille de pensée que nous tenons, aujourd’hui, ce colloque. Vincent Peillon ne cache pas son drapeau politique. Ferdinand Buisson n’a jamais estimé devoir mettre le sien sous le boisseau. Et si jamais, demain, de part l’œuvre inédite de l’Esprit-Saint, Marine Le Pen dédiait un livre à Buisson, nous pourrions, de la même façon, consacrer un colloque à son livre, sans parti-pris ni concession. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.
    Et je voudrais, avant que d’ouvrir ce colloque, rappeler les principes qui furent ceux de tous les colloques tenus sous l’égide de Théolib.
    Pour commencer, nous avons toujours recherché la spontanéité de la parole. Un colloque n’est pas la mise en scène d’un spectacle, où chacun doit jouer le rôle dont quelque obscur metteur en scène aurait décidé des paroles.
    À l’occasion de l’un de nos colloques, André Gounelle débutait par ses mots : “Le mot ‘culture’ a, en français, deux sens.” Prenant la parole après lui, je n’ai en aucun cas changé mon texte, qui commençait ainsi : “Le mot ‘culture’ revêt, dans notre langue, trois sens très différents.”
    Marquer les différences, ou encore pouvoir constater d’étonnantes proximités, voilà qui fait partie, pour nous, d’une sorte de règle du jeu, ou, pour mieux dire, du jeu de la pensée.
    Ensuite, nous ne sommes pas, ici, dans la situation d’un jury de thèse. Si tel avait été le cas, je n’aurais pas été sans relever, non sans malice, la perle la plus amusante du livre de Vincent Peillon. Constatant que Buisson parle des libéraux comme d’une “extrême gauche théologique”, il déduit qu’il s’agit d’un langage métaphorique, pour embrayer sur les sympathies de Buisson envers certains des grands acteurs de la Première Internationale. Or, en ce temps, “gauche” et “droite” ne sont en aucun cas des métaphores. Dans le domaine religieux, en tout cas protestant, les termes “droite” et “gauche” sont explicitement revendiqués par des pasteurs. Les libéraux – qui n’ont pas peur de dire ce qu’ils pensent – façonnent alors l’“extrême gauche théologique”.
    C’est ainsi que Félix Pécaut peut de toute évidence, et dans un même mouvement, se réclamer de l’“extrême gauche théologique”, tout en s’affirmant “ni anarchiste, ni socialiste”.
    Protestants libéraux, nous représentons à ce jour l’“extrême gauche théologique”, même s’il est possible – probable, et, pourquoi pas, souhaitable ? – que nos orientations en matière de vote couvrent tout l’éventail du Congrès de 1904.
    Enfin – et je terminerai sur ce point l’ouverture de ce colloque – l’Église catholique a parfois une manie fâcheuse – qu’elle partage, au demeurant, avec les calvinistes. Sur terre, elle voit volontiers des saints, ou des hommes promis au bûcher.
    Laissant à d’autres les canonisations et les autodafés, nous chercherons, en présence d’un livre, au-delà même du constat de ses faiblesses et de sa force, ce en quoi il ouvre un débat.
    Après tout, un colloque, n’est-ce pas toujours se décider, entre un “oui” et un “non”, mais aussi tenter d’œuvrer en vue d’ouvrir des voies nouvelles ?

Petite généalogie du Ferdinand Buisson de Vincent Peillon
Antoine Peillon
 
    Pour commencer, je ne parlerai pas seulement d’un livre, mais aussi de quelque chose qui m’est très proche, pas seulement intellectuellement, mais aussi affectivement. C’est quand même un livre de mon frère et, au-delà du livre, il s’agit de son engagement intellectuel et politique. Pour reprendre la métaphore à laquelle a eu recours Pierre-Yves, Vincent Peillon n’est pas un homme-buffet.
    C’est donc l’engagement entier d’un homme qui transparaît à travers ce livre, comme à travers d’autres choses, mais qui sont en relation et en adéquation avec ce qu’il a publié dans ce dernier livre.
    Cette proximité particulière ne m’aide pas spécialement à me situer dans une position neutre, objective ou scientifique. Mais peu importe : cela peut faire aussi partie de la vie d’exprimer des points de vue plus chaleureux que celui de l’entomologiste.
    Deuxième point. Pierre-Yves, dans l’invitation qu’il avait rédigée, indiquait que je proposerai une première intervention autour des grands thèmes du livre. Cela ne m’est pas apparu comme constituant le principal, car le livre n’est pas très compliqué. Il ne comporte pas de grands thèmes (au pluriel), car le seul grand thème est Ferdinand Buisson, la foi laïque, ce que représente Ferdinand Buisson dans son époque, et c’est tout un. Puis, en déclinaison de ce thème principal, il y a évidemment une série de réflexions qui sont de deux ordres… et demi !
    Philosophie, politique et religion
    Le premier ordre est l’ordre historique, ou encore d’histoire de la philosophie. Attaché à la personne de Ferdinand Buisson, le premier ordre de réflexions ausculte son œuvre en tant qu’intellectuel et en tant que personne engagée dans l’œuvre républicaine. Il s’attache ainsi à l’idée spirituelle de la République que Buisson défendait. Le premier travail de l’historien des idées était de faire ressortir cette idée. Le titre du livre indique d’emblée quelle est cette grande idée. C’est celle d’une religion pour la République. Cela introduit une contradiction forte avec l’ambiance morale contemporaine (certains disent “postmoderne” ou “ultramoderne”…) et la compréhension actuelle la plus fréquente de l’histoire de la République. Car Vincent Peillon soutient l’idée que non seulement il peut y avoir une religion pour la République, mais aussi qu’il y a eu bel et bien une telle religion, et qu’elle était très bien incarnée par Ferdinand Buisson, son œuvre et, bien entendu, portée aussi par ses amis et ses camarades, fondateurs de la République laïque.
    Le deuxième ordre de réflexions du livre est le versant politique. L’auteur est à la fois un philosophe, au sens universitaire du terme, mais il est aussi un homme politique, engagé depuis longtemps dans l’action, dans la Cité et même – heureusement pour lui, et peut-être pas seulement pour lui –, dans des mandats électifs. Il n’a jamais caché que, là encore, le buffet n’a pas deux grands tiroirs. Il y a une unité, de son point de vue, entre son travail d’intellectuel, de philosophe et d’historien de la philosophie, et son activité politique. D’un côté, son action politique est sous l’influence forte – en tout cas il l’espère et y travaille – de son travail philosophique, et réciproquement, son travail intellectuel est sous l’influence, ou est compris dans son action politique.
    J’ai amené quelques-uns de ses livres précédents, parce que je vais tracer tout à l’heure la généalogie rapide de son dernier travail, le flux intellectuel conduisant de son premier travail, qui fut peut-être le plus universitaire puisqu’issu de sa thèse, son travail sur Merleau-Ponty, jusqu’à Ferdinand Buisson. Dès ce premier travail, il est difficile de ne pas voir que l’engagement, la préoccupation des temps actuels, la position qui est la sienne, n’a pas un écho fort, n’est pas même quelque part organisateur de son travail de philosophe et d’historien de la philosophie. On trouve donc, pas seulement en filigrane, une proposition politique.
    Et puis, je dirai que la demie-partie – puisque j’ai annoncé qu’il y avait deux ordres et demi de réflexions – qui reste, c’est celle qui est la plus déterminée à susciter le débat, non seulement sur les concepts mais aussi quant au vécu existentiel de chacun ; c’est la dimension religieuse, théologique du livre, car il y a dans le Ferdinand Buisson de Vincent Peillon une discussion théologique. Dans cette part spirituelle de l’ouvrage, il y a à la fois le propos de l’historien-philosophe ou historien de la philosophie, ayant donc une certaine distance – mais non pas une distance certaine –, le propos de l’homme politique, qui sait très bien que le débat laïque, aujourd’hui, est à la fois très vif et très complexe, mais aussi le propos d’un homme qui a sa propre vie spirituelle et qui est en chemin. Il y a donc là, peut-être, de nombreux points d’interrogation, de nombreux points de suspension, de nombreuses protestations parfois contre de potentiels embrigadements, de potentielles récupérations ou simplifications, relatives à la question religieuse. Voilà en gros les deux grands versants et demi de ce livre.
    Vingt-cinq ans avec Buisson
    Ensuite, comme tout livre sérieux d’histoire de la philosophie, et peut-être Pierre-Yves ne le sait-il pas encore, ce livre est le résultat d’un travail de l’auteur, mais aussi du travail considérable de l’éditeur, Maurice Olender, directeur de la collection “La librairie du XXIe siècle” au Seuil. Maurice Olender est un universitaire, historien de la culture contemporaine, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales et éditeur. C’est un véritable éditeur, qui s’est montré très engagé dans les années 80 contre toutes les résurgences révisionnistes, non seulement relatives à la question de l’Anéantissement des Juifs, mais également sur nombre d’autres questions. C’est donc également un véritable chercheur engagé. Son héros est Jean-Pierre Vernant, qui est aussi le héros de Vincent Peillon, ce qui produit une rencontre importante.
    Le temps me manque pour vous parler de Jean-Pierre Vernant. Ceux qui le connaissent savent qu’il fut un très grand intellectuel et une très grande figure de la Résistance, gardant son esprit de résistance bien au-delà de la Seconde Guerre Mondiale. Il fut un fondateur de l’anthropologie totale de la Grèce antique et de la philosophie grecque, inscrivant l’histoire politique de l’Occident dans une tradition philosophique qu’il a toujours présentée comme vivante.
    Le travail de Maurice Olender a été aussi, très prosaïquement, de publier 285 pages à partir d’un manuscrit qui aurait donné, sur le même format, plus de 900 pages…
    Vincent Peillon a travaillé sur Ferdinand Buisson de façon pointilliste, ayant d’autres travaux en cours, mais surtout d’autres occupations très accaparantes. Cependant, le personnage hantait sa table de travail et sa bibliothèque depuis environ 25 ans. De façon continue, il a cherché les œuvres peu accessibles, fouillé dans les textes, réfléchi à son Ferdinand Buisson.
    De Révolution en République : la religion de l’Humanité
    Je voulais surtout vous situer le livre dans une rapide généalogie de l’ensemble du travail de Vincent Peillon. Comme avec toute généalogie, nous commencerons avec le dernier enfant, pour remonter, peu à peu, jusqu’au premier – rassurez-vous : il ne s’agit pas de générations familiales, mais de générations de livres, et ces derniers sont relativement peu nombreux.
    Dans le sens rétro-chronologique, le dernier est celui-ci, Une religion pour la République.
    Juste avant, publié par le même éditeur un an auparavant, et ayant rencontré la même indifférence médiatique que ce dernier livre, il y avait ce livre, La Révolution française n’est pas terminée. Déjà les réflexions sur la laïcité, sur le libéralisme ou le socialisme libéral de l’époque, y sont très présentes, ainsi que la question religieuse… À son sujet, Vincent Peillon a clairement dit : “La morale sociale qui nous a servi de corpus de valeurs collectives a un nom, la laïcité, qui n’est ni la neutralité ni la tolérance. C’est ce ciment-là, paradoxalement religieux, qui est en crise. La France manque de cette dimension civique et spirituelle que les Anglo-Saxons ont. La légitimité s’apprécie et se juge au travers et grâce à une culture, des normes, des valeurs. La reconnaissance de l’autre homme ou de l’autre citoyen comme mon frère et mon semblable doit s’apprendre, et si ce n’est pas le rabbin, le prêtre, l’imam ou le pasteur qui s’en chargent – ce que nous ne souhaitons pas –, c’est bien à la République de s’en occuper.” (Philosophie magazine n° 22, juillet-août 2008.)
    Auparavant encore, Vincent Peillon avait effectué une recherche très importante pour lui, dont l’édition ne fut pas parfaite et dont le travail n’était certainement pas complètement abouti, en tout cas par rapport à ses réflexions actuelles sur la laïcité, la religion pour la République, ou encore la religion en général, mais où l’on trouve déjà beaucoup d’éléments faisant écho. Ce fut son Pierre Leroux et le socialisme républicain. Une tradition philosophique, publié en 2003, par les éditions Le Bord de l’Eau.
    Robert Redeker a très bien relevé l’enjeu essentiel de ce livre. Je le cite un peu longuement, mais beaucoup de choses sont dites ici qui nous importent spécialement aujourd’hui : “Le souvenir de Pierre Leroux (1797-1871) a été effacé – sa figure a été renvoyée à la préhistoire du socialisme, à son enfance autant dire à sa puérilité. Il n’était plus qu’un nom dans les dictionnaires, celui du philosophe qui, le premier, mit en circulation le vocable ‘socialisme’. Cet effacement n’a nullement été un oubli, mais une occultation dont l’enjeu fut de permettre la mainmise du marxisme, de son dogmatisme et sa vision totalitaire du monde, sur le socialisme. (…) La Révolution française s’est abîmée dans l’échec du fait de son incapacité à fournir une religion en relais au christianisme. La religion est l’instance unissant de l’intérieur chaque être à l’humanité en actualisant un ‘lien invisible’. Chaque homme puise la sève de sa vie à la tradition, dont la religion est souvent le vecteur principal, et dans laquelle il importe de voir l’humanité nourrissant chacun d’entre nous de ses produits antérieurs, enrichissant, une génération par dessus l’autre, une innéité dynamique. Tradition : ‘c’est véritablement de sa vie que nous nous nourrissons, que nous vivons ; seulement, nous nous en nourrissons en proportion de la force assimilatrice qui est en nous’, écrit Leroux ; c’est pourquoi connaître ‘est réellement se nourrir de la vie d’un homme antérieur’. (…) Par suite, il importe pour la réalisation même du socialisme (l’égalité et la reconnaissance de l’autre comme mon semblable) que s’édifie une religion de l’humanité dans laquelle s’accomplirait l’essence commune de toutes les religions passées. Le socialisme républicain, écarté aussi bien de l’individualisme absolu (Bentham) que du socialisme absolu (Saint-Simon), devrait prendre cette religion de l’humanité pour assises.” (Supplément du Tageblatt - 16 janvier 2004.)
    Souscrivant à ce propos de Robert Redeker, je passerai donc rapidement sur Pierre Leroux. Je vous renvoie, non pas seulement au livre de Vincent Peillon, dans lequel il a surtout développé tout ce qui, dans ce socialisme quarante-huitard, était un socialisme humanitaire, cette religion de l’humanité, mais aussi à Pierre Leroux lui-même, parce que vous pouvez trouver aujourd’hui en librairie les textes même de Pierre Leroux. Il y a tout d’abord ce monument absolument incontournable, le De l’humanité, réédité dans la collection Corpus chez Fayard. C’est une véritable bible. Si le socialisme français a eu une bible, c’est bien ce De l’Humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vraie définition de la religion et où l’on explique le sens, la suite et l’enchaînement du Mosaïsme et du Christianisme (Perrotin, 1840). Cet auteur quasiment oublié était une véritable célébrité. Il est l’inspirateur politique, mais également philosophique, moral, de nombreuses personnalités. On peut citer George Sand et Victor Hugo, et tous les écrivains socialistes de la deuxième moitié du XIXe siècle. On peut citer des hommes politiques, jusqu’à Jean Jaurès, mais aussi, plus tardivement, Léon Blum… Est également disponible une remarquable anthologie de Pierre Leroux, publiée par Bruno Viard aux éditions Le Bord de l’Eau, dans une collection intitulée la Bibliothèque républicaine.
    Travaillant sur Pierre Leroux, Vincent Peillon a pressenti l’importance cruciale de la question religieuse dans le socialisme. Il l’a évidemment vue. Mais, à cette époque-là, il ne s’y est peut-être pas assez intéressé. Personnellement, je connaissais alors Pierre Leroux par un côté que l’historien de la philosophie, à l’époque, ne connaissait pas très bien : Pierre Leroux a été un authentique franc-maçon, un grand ésotériste. Il avait un engagement profond dans ce que représente la maçonnerie égyptienne, avec tout ce que cela comporte comme idée de la tradition.
    Initié à la loge Les Artistes Réunis, à l’Orient de Limoges, le 4 avril 1848, au troisième grade (Maître) dès le 12 du même mois, Pierre Leroux y présente un exposé des principes de la Maçonnerie qui lui semblent contenir le germe de toutes vérités “puisqu’ils composent le dogme fondamental de la Trinité : sentiment, sensation, connaissance”... Pour plus de détails sur ce point très important, je vous renvoie vers le travail de Mme Simone Czapek, publié par le site de l’Association des amis de Pierre Leroux et par celui du Cercle social Edgar Quinet, sous le titre “Itinéraire maçonnique de Pierre Leroux”.
    De même, si la face cachée ésotérique et mystique de l’inventeur du socialisme républicain vous intéresse, sujet passionnant qu’il serait bien trop long de développer ici, je vous invite à lire l’extraordinaire article que Jacques Viard (le père de Bruno) lui a consacré dans le Politica Hermetica n° 9 (L’Âge d’Homme, 1995), livraison titrée “Ésotérisme et politique”.
    Jaurès et la religion du socialisme
    En 2000, Vincent Peillon avait déjà révélé un Jaurès religieux (Jean Jaurès et la religion du socialisme, Grasset), qui fit presqu’un peu scandale “à gauche”… La question initiale du jeune philosophe était bien : “Qui sait que Jaurès considérait que le socialisme se devait de répondre à l’aspiration religieuse présente en chaque homme” ?
    À propos de ce livre qui fut reçu par certains gardiens matérialistes de l’histoire de la République comme une provocation, Joël Le Deroff a eu la pertinence d’écrire dans Esprit critique que ces chasses gardées historiographiques “ignorent les aspirations spirituelles et religieuses propres à de longues lignées de républicains, dont Edgar Quinet, Victor Hugo, Ferdinand Buisson, Charles Renouvier, voire Jean Jaurès lui-même qui voyait dans le socialisme républicain une exigence de ‘spiritualité réelle et concrète’.” Avant de souligner très justement : “En réalité, la laïcité ne se confond pas avec la seule exigence de neutralité entre les religions et elle n’est surtout pas la négation de l’aspiration humaine à l’absolu – d’ailleurs, ce serait laisser celle-ci aux prêtres. Avec la laïcité, la République a construit un nouveau régime d’historicité, un nouveau mode d’instauration du social, et reformulé le lien entre politique et religieux. Jules Michelet écrivait que la Révolution devait devenir sa propre religion… Vincent Peillon, plus proche d’Edgar Quinet, nous rappelle opportunément comment la République ‘humanitaire’ doit aussi reposer sur une foi commune en l’humanité de chaque personne, par delà toutes les différences, créant une véritable ‘religion de l’humanité’ opposée aux religions d’autorité et aux dogmes. Religion, ou irréligion pour certains, mais pas a-religion .”
    Vincent Peillon avait choisi de faire ce travail décapant sur Jaurès pour un motif politique. Quand on est engagé dans le socialisme, s’il y a une statue qui fait l’unanimité aujourd’hui, de l’extrême-gauche à la Fondation Jean Jaurès (dont les socialistes d’extrême-gauche dénoncent le libéralisme), c’est bien celle de Jean Jaurès. En travaillant sur Jaurès, il fait cette découverte : toute l’historiographie de Jaurès est une captation d’héritage, tirant Jaurès, qui l’a quelque part un peu mérité, du côté du matérialisme historique, de l’analyse de l’histoire humaine par la lutte des classes, pour schématiser.
    La découverte que fait Vincent Peillon l’expose d’ailleurs à de fortes pressions qui viennent de son entourage politique. Même certains de ses camarades, qui pensent comme lui, lui disent qu’il ne faut pas en parler, que mieux vaut rester des clandestins de l’idée libérale de Jaurès. Ceux qui penchent encore pour une nouvelle Union de la Gauche ont peur de choquer leurs camarades communistes, sans doute… L’historien de la philosophie, par ailleurs homme politique déjà connu, brisait donc une sorte de tabou. Pour lui, personnellement, c’était aussi un véritable choc intellectuel, car il trouvait un mystique sous le combattant socialiste. Jaurès n’était pas protestant. Sa mère était profondément catholique, et lui-même avait une pensée qui était toujours en jeu avec le christianisme. Vincent Peillon aborde un Jaurès dont le socialisme ne fait aucun doute, de par son combat social, républicain, dont l’idée laïque ne fait aussi aucun doute. Jaurès est l’un des principaux partisans de la loi de 1905. Pour lui, il n’y a aucune nuance possible par rapport au cléricalisme, par rapport à la séparation des Églises et de l’État (bien que, quand on disait alors “des” Églises, on savait très bien laquelle on visait), demandant la séparation du domaine de la foi privée et de celui de la République. Ces éléments ne souffrent aucune nuance chez Jaurès.
    Mais il y a chez lui, et y compris dans ses textes pédagogiques, comme il fut un grand professeur, une foi. Il y a une animation spirituelle profonde. Beaucoup de ses livres sont emplis d’une poésie quasiment mystique. Son talent d’orateur lui vient comme une inspiration prophétique. Il l’a plusieurs fois dit lui-même. Beaucoup de ses contemporains le disaient aussi. Ce fut pour Vincent Peillon une grande découverte, que celle d’un versant religieux chez Jaurès. Il découvrait qu’il n’était pas, lui non plus, un homme-buffet : il n’y avait pas chez Jaurès d’un côté l’homme d’action politique, républicain, socialiste et laïque, et d’un autre côté l’homme intime, ayant une foi dans l’humanité et un élan prophétique.
    Vincent Peillon constate quand même aussi qu’en 1905 – c’est une ironie des synchronies – a lieu la fondation de l’Union socialiste. Le socialisme français s’unifie alors dans la fusion des courants guesdiste, blanquiste, réformiste..., accouchant de la nouvelle Section française de l’internationale ouvrière (SFIO). Tout ce que représente la tradition socialiste républicaine française, issue de 1830, de 1848, de Pierre Leroux, qui fut une pierre énorme dans l’esprit et dans le cœur de Jaurès, toute cette tradition se retrouve confrontée à un mariage forcé avec la tradition allemande, évidemment représentée par Guesde, le principal importateur de Marx et d’Engels. Dans le mouvement ouvrier de l’époque, il existe une nécessité historique, presque tous le pensent, à l’émergence d’une union socialiste. Cette union se réalise, au corps défendant de Jaurès, avec une majorité guesdiste, souscrivant au matérialisme historique et aux thèses marxistes. Jaurès se plie, non par discipline, mais par stratégie politique, pour donner force au mouvement ouvrier et au socialisme. Il se plie à cette union, à la subordination – c’est en tout cas la lecture de Vincent Peillon – du socialisme libéral et spiritualiste français au socialisme matérialiste allemand. La conséquence en est qu’il efface le nom de Pierre Leroux de l’ensemble de ses références, alors que, si on lit les deux, on est toujours frappé par la ressemblance, la proximité, la filiation évidente des pensées de Pierre Leroux et de Jean Jaurès.
    Un grand maître du spiritualisme français
    Pour finir cette rapide généalogie intellectuelle, il y a un ouvrage qui a connu deux éditions, La tradition de l’Esprit. Itinéraire de Merleau-Ponty, édité chez Grasset. Avec ce livre, nous remontons encore plus loin, non pas réellement aux racines de son travail (il faudrait parler alors aussi de Michel Foucault), mais déjà très en amont, en 1994, mais très près de la source, tout de même. Ce travail inscrivait Merleau-Ponty dans la tradition du spiritualisme français, à partir de Jules Lagneau et de Bergson entre autres.
    À propos de sa lecture politique de Merleau-Ponty, Vincent Peillon a eu à s’expliquer ces derniers temps. D’où venait son livre et quelle était sa position par rapport à la question libérale ? Il n’est jamais interrogé sans qu’on mélange, évidemment, le questionnement philosophique ou historique et le questionnement politique. En janvier 2009, dans une réponse à une diatribe du gauchiste Philippe Corcuff, il écrivait : “Merleau-Ponty vise à définir le socialisme du XXe siècle. Que dit-il ? À la fois peu de choses et beaucoup : “L’essentiel c’est que l’ensemble du fonctionnement économique et politique soit mis au service de l’intérêt public.” Ce n’est donc ni la dictature du prolétariat ni, comme avec la SFIO, un langage marxiste couvrant des politiques opportunistes, pas non plus “une forme édulcorée du marxisme”, qui pourront être le socialisme de l’avenir. Et Merleau-Ponty d’aller plus loin : ce qu’il faut rechercher, c’est la “régulation du marché” par la mise en place de “mécanismes artificiels” ; et c’est aussi assurer la “direction démocratique” de ces mécanismes. Cela fait me semble-t-il un programme politique toujours d’actualité. Et il est clair sur les fondements de ce réformisme : “Quant aux fondements philosophiques, ce socialisme, me semble-t-il est distinct de la philosophie prolétarienne de l’histoire.” Parcours II,p. 244.
    Personnellement, j’aurais trouvé plus intéressant d’interroger Vincent Peillon sur ce qu’il comprend de la “religion” de Merleau-Ponty, sujet autrement plus surprenant peut-être que celui du libéralisme du grand philosophe. Permettez-moi de vous citer, par exemple, cette page sublime de La Prose du monde (écrit en 1952, édition posthume en 1969), où il me semble que l’idée implicite de kénose donne au christianisme de Merleau-Ponty des accents très lévinassiens : “Voilà plus de vingt siècles que l’Europe a renoncé à la transcendance dite verticale et il est un peu fort d’oublier que le Christianisme est pour une bonne part la reconnaissance d’un mystère dans le rapport de l’homme et de Dieu : justement le Dieu chrétien ne veut pas d’un rapport vertical de subordination, il n’est pas seulement un principe dont nous serions les instruments, il y a comme une impuissance de Dieu sans nous et Claudel va jusqu’à dire que Dieu n’est pas au-dessus de nous, mais au-dessous, voulant dire que nous ne le trouvons pas comme un modèle suprasensible auquel il faudrait se soumettre, mais comme un autre nous-mêmes, qui épouse et authentifie toute notre obscurité. La transcendance, alors, ne surplombe pas l’homme, il en est étrangement le porteur privilégié”
    Je signale, de plus, que ces lignes sont citées dans le livre de Vincent Peillon, La Tradition de l’Esprit ; Itinéraire de Merleau-Ponty (Grasset, collection Le Collège de Philosophie, 1994, pp. 155-160, et Le Livre de Poche, 2008, pp. 170-177), au cœur d’un chapitre très significativement intitulé “La religion de l’Esprit”.
    Nous trouvons là un texte de Merleau-Ponty qui est à proprement parler théologique. De façon très précise, quand on l’étudie sous cet angle-là, ce qui n’a pas été fait, il est difficile de ne pas y retrouver une théologie très proche de la théologie de la liberté, chère à mes amis de Théolib, ou un écho de ce que la kabbale juive et notamment lourianique, avec son concept de tsimtsoum, mais aussi la tradition chrétienne avec son concept de kénose, a mis en avant comme idée d’un retrait, d’une abstention de Dieu, comme premier moteur et première raison de la liberté humaine.
    Tradition de l’esprit... Il est tout de même un peu étrange de rencontrer un titre comme celui-ci, à l’époque où il a été publié, au début des années quatre-vingt-dix. On pourrait presque se demander s’il s’agit d’un livre guénonien. La résonance se situe dans le titre, mais les titres ne sont jamais innocents… À l’époque, quand il travaille sur Merleau-Ponty, Vincent Peillon est encore attaché à l’Université, préparant sa thèse, et ayant une directrice de thèse aussi charmante qu’engagée dans le sens du positivisme et du matérialisme historique (bien qu’ayant beaucoup travaillé sur les mouvements ésotériques de la Renaissance et sur Giordano Bruno entre d’autres). Il vise d’abord à rattacher Merleau-Ponty à la tradition du spiritualisme philosophique français. Cela n’incluait pas complètement, à l’époque, la question religieuse.
    Le travail critique sur la religion chez Bergson, par exemple, quand il date d’avant cette époque, est un travail de récupération par les catholiques. Il existe des livres excellents, mais ils nous parlent de la religion de Bergson avec l’amertume de constater que Bergson ne s’est pas converti, in fine, au catholicisme. Bergson a suspendu sa conversion, son baptême, car on entrait dans l’Occupation. Par fidélité à l’égard de son peuple, il décida d’attendre que ces événements soient passés. Il est décédé en janvier 1941.
    Esprit ou barbarie
    Je conclurai en revenant sur le livre Une religion pour la République. Vincent Peillon a rappelé lui-même qu’il avait découvert Ferdinand Buisson il y a déjà vingt-cinq ans ; que dès cette époque, au cours de laquelle il finissait ses études de philosophie à la Sorbonne – il venait d’obtenir l’agrégation et était en cours d’achever son doctorat consacré à Merleau-Ponty –, il avait été extrêmement surpris. C’était pour lui une véritable découverte, plutôt révolutionnaire : le premier et le plus proche conseiller de Jules Ferry, l’auteur des programmes scolaires, avait des accents de théologien. Il lisait alors principalement La foi laïque (1912). Il trouvait chez Buisson une sorte de chaleur, voire d’enthousiasme religieux et théologique. Évidemment, cela heurtait notre culture de l’époque. Paris I (la Sorbonne), au tout début des années quatre-vingts, était une université qui n’osait plus vraiment se dire marxiste, mais dont le véritable centre de gravité idéologique était le matérialisme historique. En Histoire, c’était par exemple le règne sans partage de l’école des Annales, qui jurait ses grands dieux – je vous prie de m’excuser pour cette formule – qu’elle était tout simplement scientifique, faisant de l’histoire sérielle et ne s’intéressant qu’aux chiffres, affirmant qu’il n’y avait ni Dieu de l’histoire, ni philosophie de l’histoire. On trouvait là à la fois la mamelle positiviste, déclinaison simplifiée de la philosophie de l’Histoire d’Auguste Comte, et la mamelle du matérialisme historique : infrastructures et superstructures, l’économique, le social, et ensuite le culturel (je ne vous dessine pas dans quel sens était dirigée la pyramide). Tout cela ne souffrait aucune contestation. Il n’y avait aucun questionnement.
    Lire Ferdinand Buisson, en quelque sorte père tutélaire d’une République laïque que nous célébrions, dont nous étions les héritiers, s’apercevoir que le mot “Dieu” ne l’effrayait pas, le mot “religion” encore moins, qu’il y avait même, dans son projet pédagogique, une véritable volonté d’instituer, non seulement une morale (ce qui va de soi), mais également un Esprit, au sens spiritualiste du terme, cela décoiffait un peu.
    Un deuxième élément, violent, s’est ajouté à cette contradiction historiographique. Je ne veux pas m’étendre sur notre histoire familiale, mais nous avons été, de façon très proche, en contact avec l’histoire de l’Union soviétique, l’histoire du communisme en France mais également dans son étendue internationale. Nous en avons beaucoup entendu parler dans notre enfance.
    Jean-Pierre Vernant faisait partie de la famille. Notre propre père, par ses activités professionnelles et ses anciens engagements, avait de très grands liens avec ce monde-là. Nous vivions dans ce contexte qui fait que la dissidence, la révolte contre le communisme soviétique, contre tout ce que représentait le système institué derrière le rideau de fer, a eu une puissance énorme dans notre éducation.
    Pour ne mentionner qu’un détail, Jean-Pierre Vernant, qui avait des facilités du fait de sa position professionnelle et de son aura d’ancien chef de la Résistance, effectuait de nombreux voyages en Union soviétique. Il entretenait des relations coupables avec ceux qu’on appelait les refuzniks. Il y avait là, véritablement, une activité de résistance. Il y avait des dangers. Cela représentait des engagements difficiles. Nous en avons été les témoins.
    Nous avons reçue en héritage cette énorme contradiction entre un monde qui s’était engagé généreusement, héroïquement, pour des lendemains qui chantent, qui s’était de surcroît engagé dans des circonstances historiques particulières, lors de la Seconde Guerre Mondiale – ce qui n’était pas évident à l’époque – et un même monde qui, très rapidement, dès 1956, Budapest, puis de façon définitive en 1968, Prague, est entré en résistance vis-à-vis de ce système. Ce fut une contradiction critique, fondamentale, dramatique.
    Tel est le contexte dans lequel s’inscrit cette découverte de Ferdinand Buisson et de sa dimension religieuse.
    Une source kabbalistique ?
    Au cœur du livre, figure un chapitre relatif à la théologie de la liberté (pp. 191-211), qui est presque une paraphrase de la thèse de Ferdinand Buisson consacrée à Castellion, auteur d’une traduction de la Bible d’une certaine importance, qui vécut surtout une histoire très particulière, ayant été en relation, dans le milieu lyonnais, avec des organisations plus ou moins secrètes, ésotériques parce que compagnonniques et peut-être kabbalistiques.
    On ne peut nier qu’il y a eu chez Castellion, qui est au cœur du travail intellectuel de Ferdinand Buisson, un écho de cette kabbale qui a été tout autant chrétienne que juive. Cela a peut-être été le cœur spirituel de toute cette tradition et de toute cette généalogie.
    Vincent Peillon lui-même fait aujourd’hui allusion à la kabbale, par exemple dans une interview qu’il a donnée tout dernièrement au Monde des Religions. Il est d’ailleurs ami avec un universitaire, historien de la pensée, Lucien Jaume, qui a beaucoup travaillé sur le libéralisme, et qui vient de publier chez Flammarion (collection Champs, 2010) un livre intitulé Qu’est-ce que l’esprit européen ? (encore un titre comprenant le mot “esprit” !), qui lui-même ne peut s’empêcher de dire : “La parole de Dieu selon Pic de la Mirandole fait écho à l’Europe actuelle de la mondialisation et de la pluralité des cultures en concurrence, même si son ouvrage (De la dignité de l’homme) reste lié aux croyances du XVIesiècle ; par exemple, ce texte joue avec la vision des rapports entre microcosme et macrocosme et avec l’esprit de la Kabbale…”
    Je crois pouvoir vous dire qu’il y a là une source véritable de notre histoire philosophique et politique. Vincent Peillon en trouvera-t-il une preuve supplémentaire dans une prochaine étude ? Prenons dès aujourd’hui rendez-vous pour en reparler le moment venu.
    J’ai dit.
    Sommaire
     
    Pierre-Yves Ruff, Ouverture du colloque
    Antoine Peillon, Petite généalogie du Ferdinand Buisson de Vincent Peillon
    Pierre-Yves Ruff, Le Ferdinand Buisson de Vincent Peillon
    Pierre-Yves Ruff, Une politique de l’amitié (aux sources méthodistes de la pensée de Ferdinand Buisson
    Ferdinand Buisson, Déclaration de principe de la Libre-Pensée
    Alfred Dreyfus, Lettre à Lucie (12 dé,cembre 1894).


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