Pierre-Yves Ruff. Paul et les femmes

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Paul et les catégories culturelles de son temps

 
 
Pierre-Yves RUFF

    Depuis des siècles, quelques paroles de l'apôtre reviennent régulièrement dans nos débats. Le spectre de Paul hante la conscience des chrétiens. Il apparaît, le plus souvent, quand il est question de morale ou de phénomènes de société.
    Je vous parlerai ici de ces débats, des interrogations légitimes produites par les paroles de Paul. J'aborderai ensuite les objectifs de l'apôtre, dont l'interprétation fut parfois très unilatérale. Pour finir, je soulignerai que Paul n'a peut-être pas toujours été à la hauteur de son idéal. Mais il reste porteur d'un formidable message d'espérance.

1. Le spectre de l'apôtre

    Commençons par les débats. Il est impossible d'aborder le rôle des femmes dans l'Église, sans que notre mémoire soit immédiatement traversée par telle ou telle injonction de Paul. On les connaît depuis des siècles. On les répète abondamment. Si bien qu'en recommandant aux femmes le silence, Paul a été à l'origine d'un bavardage incessant de la part des théologiens.
    De la même manière, comment parler de notre relation avec les autorités, sans songer aussitôt à l'épître aux Romains ? Faut-il être soumis devant le pouvoir ? Oui, semble avoir répondu Paul. Oui, répondirent après lui ceux qui étaient proches du pouvoir. Un verset justifia le rôle déterminant de l'empereur dans la définition de la foi chrétienne. On affirma qu'il décrit la relation normale entre les chrétiens et le pouvoir civil.
    Je pourrais encore aborder l'éthique familiale, l'esclavage ou l'homosexualité. L'apôtre est toujours convoqué quand il en est question. Ses propos ne vont pas vraiment dans le sens de l'ouverture ou de l'émancipation. Certains estiment donc que Paul a fait peser sur nous une tradition deux fois millénaire d'immobilisme. On ne peut pas dire qu'ils ont pleinement tort.
    Mais soyons justes. La pensée de Paul ne nourrit pas toujours la réflexion des chrétiens. Quelques versets, triés sur le volet, résument parfois ce que l'on sait de lui ou, en tout cas, ce qu'on en dit. Quelques paroles de Paul servent de mots d'ordre, quand ce n'est pas de slogans. Elles justifient des prises de position, rarement très originales d'ailleurs.
    Cependant, les écrits de l'apôtre ne vont pas tous dans le même sens. À propos des femmes, certaines de ses paroles prônent clairement une égalité de droit. D'autres disent le contraire. Paul a affirmé que devant Dieu, il n'y avait ni homme ni femme. Il a pourtant écrit que les femmes devaient se taire dans les assemblées, et interroger leur mari une fois de retour à la maison.
    Il est donc possible, légitimement, de se demander quelle est la cohérence de la pensée de Paul. On trouve chez lui des intuitions parfois sublimes en matière de foi. On y rencontre aussi les préjugés de son époque. A-t-il évolué ? Peut-être. Mais cela reste difficile à établir.
    On peut alors se résigner. On dira que chacun peut trouver dans la bible ce qui l'arrange. L'apôtre rassemble à lui seul la quasi-totalité des opinions possibles. A chacun de s'en arranger du mieux qu'il peut. On peut également se réjouir. Parfois, l'apôtre Paul a pu dire des bêtises. Si nous parlons à notre tour, nous en dirons certainement. Mais nous aurons un illustre devancier. On peut encore essayer de trouver, au-delà de l'incohérence apparente des propos de l'apôtre, le fil conducteur de ses écrits. Cela m'intéresse davantage.

2. Dans le monde et au-delà de ses catégories culturelles

    À bien le lire, Paul distingue soigneusement deux niveaux. Il y a, pour lui, notre place devant Dieu ; il y a, également, la marche du monde, les usages, les lois, les coutumes.
    Le premier niveau est déterminant. Il concerne directement les chrétiens. L'événement de la résurrection est devenu le noyau de la foi. Il fonde des principes nouveaux, sur lesquels nul ne doit transiger. Désormais, devant Dieu, il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni maître ni esclave, ni homme ni femme. L'égalité de droit est inscrite dans l'univers ouvert par la résurrection. Elle est la marque de l'humanité conduite par Dieu au-delà de la loi. Paul a découvert que les catégories culturelles n'ont aucun sens devant Dieu.
    Cependant, nous vivons dans le monde. C'est un autre niveau. Nous vivons dans le monde, et nous voulons y transmettre le message de la foi. Nous devons donc le prendre en compte. Il ne s'agit pas d'accorder une importance décisive à ce qui existe. Rien n'est définitif, en matière de moeurs, de coutume ou de tradition. La circoncision, par exemple, n'est pas voulue par Dieu pour toujours. La valeur des usages est provisoire. Mais la question est de savoir comment transmettre le message, dans le monde tel qu'il est. Paul choisira de s'adapter. Soyons Juifs avec les Juifs, Grecs avec les Grecs, pour mieux annoncer la parole. S'adapter, pour l'apôtre, ce sera à la fois ne pas s'emprisonner dans les usages, mais ne pas non plus développer une pratique que le monde ne comprendrait pas.
    C'était là un pari très risqué. Paul n'a probablement pas perçu le danger. Car deux lectures, fondamentalement opposées à son objectif, vont alors apparaître.
    La première oubliera que l'opportunisme de Paul est un opportunisme tactique. On se contentera d'avoir de beaux principes, en oubliant que le monde existe. On séparera le spirituel du temporel. On se réfugiera dans une piété intérieure et abstraite. On oubliera les contemporains. On s'enfermera dans les églises ou dans les temples. Mais Paul n'était pas l'apôtre d'un romantisme désincarné. Il ne voulait nullement séparer la foi de la vie. Il cherchait comment proclamer la résurrection, au coeur de notre monde.
    La seconde erreur, tout aussi répandue, confondra le niveau de la foi et celui des usages. Paul affirme qu'il est des points sur lesquels nous ne devons pas transiger. Quand il s'agit de la proclamation de notre message, il ne faut jamais renoncer. Mais notre rôle n'est pas de vouloir maintenir ce qui existe dans une culture, à un moment donné. La vocation de l'Église est d'annoncer l'événement-Christ ; elle n'est pas de préserver une morale relative et datée.
    En résumé, Paul savait que les réflexes culturels changent. Il ne rêvait pas d'imposer une organisation particulière. Il voulait que le monde s'ouvre au message de la foi. Il a donc tenté de s'adapter, autant qu'il le pouvait, afin de transmettre l'évangile.
    Mais l'époque n'était pas facile. Chaque communauté développait une pratique en harmonie avec les peuples qui la composaient. Chacune prétendait être un modèle pour les autres. Les usages envahissaient les préoccupations. On parlait davantage de morale que de foi. On interrogeait l'apôtre sur des questions qui n'étaient pas pour lui centrales. Parfois, il a voulu calmer le jeu. Parfois, il a eu peur de voir les chrétiens s'éloigner trop vite du monde.
    Il a alors tenté de répondre. A l'occasion, il a fait preuve de maladresse. Il a peut-être répondu trop vite. Mais il est resté le porteur d'une formidable interrogation : quelle importance peuvent avoir les éléments qui nous séparent, devant Dieu, à la lumière de la résurrection ? Cette question se retourne contre lui-même. Mais qu'importe ! Paul a concilié un attachement sans réserve à la résurrection, avec un certain relativisme culturel. En cela, il nous a véritablement ouvert la voie.

3. La liberté, inaccessible et néanmoins offerte

    La résurrection du Christ offre la possibilité d'une humanité nouvelle. A la lumière de cette vie renouvelée, les approches sociales, morales, culturelles, ne sont pas fondamentales. Devant Dieu, nos oppositions perdent leur valeur. Les différences de culture ne sont plus essentielles. Nous pouvons accepter que d'autres vivent et pensent différemment.
    Si je perçois l'importance de la résurrection, je peux en effet regarder le monde avec un regard nouveau. Je n'en attends pas l'essentiel. Mais je ne le contemple pas non plus avec antipathie. Je peux accompagner son mouvement : ma foi n'en sera pas atteinte. Je peux rester en dialogue avec ma culture : ma relation à Dieu sera intacte. Je peux utiliser les techniques les plus modernes, m'adapter sans problème à l'évolution du monde : cela n'altérera en rien ma relation avec le Christ vivant.
    Un chemin de liberté s'ouvre alors à nos pas. Évidemment, cette liberté restera toujours un peu inaccessible. Nos habitudes nous retiendront. Elles nous empêcheront d'aller entièrement de l'avant. Mais l'église est appelée à se situer au-delà des contingences. Allons à la rencontre de notre Dieu. Nous ne serons plus prisonniers de notre culture ou de nos conventions. Dieu nous a apporté des possibilités inattendues. Aujourd'hui encore, il nous propose des perspectives inédites. Il ouvre des brèches dans nos certitudes. Il nous offre cette étrange liberté que seule la foi peut procurer.
    L'apôtre en parlait très souvent. Ailleurs, il affirme ceci : "C'est pour la liberté que Christ nous a affranchis. Demeurez donc fermes, et ne vous laissez pas mettre de nouveau sous le joug de la servitude." Toute l'oeuvre de Paul, toutes nos existences sont à lire à la lumière de cette affirmation. Comme l'apôtre, nous ne serons jamais à la hauteur d'un tel idéal. Mais c'est une raison de plus pour le maintenir coûte que coûte. La liberté qui nous vient de la foi est, désormais, notre ultime vérité, notre raison d'être et le sens de notre existence devant Dieu.

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