Dans quelques heures tu verras le jour

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Dans quelques heures tu verras le jour

Au premier petit d’homme de l’an nouveau

Pierre-Yves NIEDERHAUSER

    Mon petit ou ma petite,
    Dans quelques heures tu verras le jour. Premier enfant de l’an 2010, près d’ici ou dans un ailleurs lointain tu prendras ton premier souffle. Tu n’auras rien fait pour être le numéro un, mais ici tu sais, depuis que l’on a inventé le temps, il faut toujours qu’il y ait un premier. Ce n’est pas la seule étrangeté que tu rencontreras ici-bas, loin s’en faut.
    Par exemple, tu verras qu’à peine débarqué il va te pousser de curieuses pensées qui envahiront ton esprit encore engourdi. Qui ? Quoi ? Comment ? Où ? Mais pourquoi ? Ne t’inquiète pas, c’est normal. Cela s’appelle des questions. Ceux qui ont oublié qu’ils ont eu ton âge ne les apprécient pas toujours. Quand ils se posent des questions quand même, ils appellent ça de la prévoyance… Quand c’est toi qui iras les taquiner, ils appelleront ça un vilain défaut… Ceux-là, ces tristes sires, je les appelle les grinchants. C’est un mot à moi que j’ai inventé exprès pour eux. Un peu pour les faire enrager. Parce que les grinchants, tu sais ils n’aiment pas qu’on invente des mots qui ne sont pas déjà inscrits quelque part. À se demander comment les premiers grinchants du monde ont accepté de commencer à parler, alors que rien n’existait nulle part pour les rassurer et leur montrer que les mots qu’ils utilisaient avaient déjà été prononcés par le passé. Oui, je me demande… Tu vois, nous voilà déjà embarqués sur le dos d’une question… ah ! la curiosité… quelle histoire.
    Tiens, à propos d’histoire, il faut que je t’en raconte une qui m’est arrivée il y a quelques temps. En fait il y a pas mal de temps déjà… J’habitais ailleurs, un endroit plutôt paisible, jusqu’à ce que de nouveaux locataires viennent y emménager. La cohabitation aussi c’est tout une histoire. Là où tu es, à moins que tu n’aies un jumeau, tu ignores évidemment ce que c’est. Je t’envie. Où en étais-je déjà ? Ah oui, l’histoire. Eh bien, cette histoire se passe dans un endroit où la curiosité n’existait pas. Les choses se déroulaient sans surprise… réglées comme du papier à musique. Non, même pas comme du papier à musique. Parce que la musique tu sais, c’est pas si réglé que ça en a l’air. Quand tu chantes, par exemple, tu te dévoiles. Même si tu ne dis que ce qui est écrit, même si tu ne chantes que les notes qui sont sous tes yeux. Il y a un peu de toi qui s’envole avec elles… C’est magique. Dans certains endroits, les mêmes grinchants qui n’aiment pas les questions, n’aiment pas non plus la musique. Trop beau, trop imprévisible, trop séduisant. Trop d’émotion. Les grinchants, eux, ce qu’ils aiment c’est le karaoké. Quoi ? Le karaoké ? Qu’est-ce que c’est ? Dis donc, tu ne perds pas de temps toi. Tu n’es pas encore né que tes questions arrivent déjà… Le karaoké, c’est une sorte de chant. Mais un chant où on a enlevé tout ce que les grinchants n’aiment pas, ce qu’ils détestent par-dessus tout : l’imprévisible. Pour être sûr de chanter sans la moindre surprise, les grinchants passent des heures à observer une vedette de la chanson, à capter ses moindres gestes, ses plus infimes intonations et le soir, dans une salle bien remplie, avec les paroles sous les yeux et juste la même musique qui accompagne leur vedette préférée ils refont tout pareil. Plus c’est pareil et plus ils sont applaudis. Ils sont heureux. Pas de surprise, pas d’émotion, juste tout comme prévu.
    Ça y est avec tout ça, j’ai perdu le fil de mon histoire… je suis incorrigible, ça fait longtemps qu’on me le dit. Voyons… Ah oui, ça y est… donc j’étais dans cet endroit qui aurait plu à un grinchant. Tout était organisé, tout était délimité, tout était étiqueté. Il y avait un homme, une sorte de concierge ou de gardien qui avait mis un nom sur chaque chose, sur chaque plante, sur chaque animal qu’il avait croisé au fil de ses journées sans surprise. Il aimait ça ce bonhomme. Ranger, classer, nommer… Peut-être avait-il le sentiment de maîtriser ce qu’il avait identifié. Même moi, il devait m’avoir collé un nom à rallonge pour me mettre dans une petite case de son classement.
    En fait, je n’aurais jamais du le rencontrer. Nous n’avions pas les mêmes horaires, nous ne fréquentions pas les mêmes lieux et n’avions pas les mêmes amis. Bref, nous n’avions pas les mêmes questions. Encore ces fameuses questions, me diras-tu… Tu sais les questions il ne suffit pas d’en avoir, il en existe de plusieurs sortes. Quand tu auras fait un bout de chemin dans ce monde, tu verras que tu t’entendras bien avec les gens qui ont les mêmes sortes de questions que les tiennes. Moi mes questions préférées, c’est celles qui commencent par “pourquoi”. D’autres préfèrent les “comment”. Ce n’est pas du tout la même chose. Essaie un peu pour voir : “la vie, comment ?”, “l’amour comment ?”, “le passé, l’avenir comment ?”, “choisir, comment ?” ou alors… “la vie, pourquoi ?”, “l’amour, pourquoi”, “le passé, l’avenir, pourquoi ?”, “choisir, pourquoi ?”, ça change, non ? Même les grinchants ont leurs questions. Eux, c’est souvent des questions de la famille “combien” ou “quand”. Moi, je crois que j’aime bien les questions en “pourquoi” parce que c’est celles auxquelles on n’arrive jamais à répondre. Elles nous échappent, elles se faufilent, on croit les coincer et hop, elles sont déjà plus loin. Parfois elles explosent en milliers de petites questions et cela fait un magnifique feu d’artifice de “pourquoi ?”.
    J’en reviens à mon bonhomme, celui qui aimait bien mettre des noms sur tout. Ses questions n’allaient pas plus loin que “qui” ou “quoi”, qui sont vraiment les plus tristounettes de toute la famille des questions. C’est à peine s’il les posait d’ailleurs. En fait elles ne lui servaient qu’à trouver très vite une réponse. De cette manière il avait l’impression de faire reculer chaque jour l’incertitude, l’imprévisible et l’inconnu.
    Tu imagines bien que je ne le trouvais pas très passionnant. Nous n’avions pas grand-chose à nous dire et nos rares conversations tournaient court. Je me souviens de notre premier, et pratiquement seul contact. Il s’était avancé vers moi et il m’avait dit “bonjour, qui êtes-vous”, je lui avais répondu “bonjour, pourquoi ce jour est-il bon ?” Il m’avait alors jeté un regard bizarre et avait marmonné “quelle étrange question”, j’avais aussitôt rétorqué “pourquoi ?”. Il m’avait alors tourné le dos et je crois que nous ne nous sommes plus que salué de loin depuis ce jour-là.
    Voilà j’ai encore perdu le fil… sacré radoteur que je suis… impossible de mettre une idée devant l’autre sans me laisser emporter par mes “pourquoi”.
    Un jour comme un autre, il était occupé à mesurer, étiqueter, inventorier et répertorier. Il avait pris l’habitude de noter le résultat de ses cogitations dans un grand cahier qu’il emportait partout et qu’il remplissait soigneusement de son écriture fine et élégante. En fait, je dis qu’il avait une écriture fine et élégante, mais je n’en sais rien du tout. Il ne m’aurait jamais laissé y jeter un œil, à son si précieux cahier. J’imagine juste qu’il avait une écriture fine parce que, dans ma tête, ça lui correspond bien. Je me demande bien pourquoi on arrive toujours à faire ce genre d’association, oui pourquoi faut-il que… oh pardon… si je recommence avec mes pourquoi… tu seras né avant que j’aie terminé…
    En tout cas, je sais qu’il suivait parfaitement les lignes de son fameux cahier, car il écrivait avec une telle application. Il s’était inventé une sorte de devise qu’il répétait chaque fois que la moindre occasion se présentait. En prenant un air grave, il disait “en toute chose, il faut sui-vre la ligne, sinon c’est le retour au chaos. Suivre la ligne, point à la ligne”. Il partait ensuite d’un petit gloussement qui était peut-être un rire, je n’ai jamais très bien su. T’es-tu jamais demandé pourquoi les rires des gens étaient si différents ?
    Ce jour était un jour d’hiver. Absorbé dans ses pensées, le nez dans son cahier, il marchait le long de l’étang, au fond du jardin. Ce qui devait arriver arriva. Juste avant le pont de bois, il ne vit pas la glace qui s’est formée à l’ombre du vieux tilleul. Son pied glisse, plouf, dans l’étang. Au lieu de penser à sauver sa peau, le voilà qui hurle après son cahier et plonge pour le récupérer. Sa femme arrive en courant, lui crie de sortir immédiatement. “Tu vas attraper la mort !”, lui lance-t-elle horrifiée. Lui ne pense qu’à son fameux cahier. Finalement, il parvient à l’attraper du bout des doigts et consent enfin à saisir la main que sa femme lui tend. Et le voilà, grelottant sur le bord de l’étang. Grelottant de peur rétrospective ? De froid ? Pas du tout. Il grelotte d’épouvante devant le spectacle qui s’offre à ses yeux. Sur les pages de son précieux cahier, l’encre à coulé, les mots se sont dilués, mélangés, brouillés. Les pages sont couvertes de taches informes, insignifiantes et provisoires. Il ne reste rien de l’œuvre de sa vie.
    Réalisant ce qui se passe dans la tête de son mari, elle tente de le consoler. “Ce n’est rien, dit-elle, tu le récriras.
    - Rien ? hurle-t-il soudain. Comment ferais-je, pour retrouver les noms que j’avais écrits la première fois ? On ne peut pas réinventer le monde comme ça. Une chose ne peut porter un nom un jour et un autre le lendemain. Il faut de la rigueur et de la constance ! Qui me dira si je suis dans la droite ligne de ce qui figurait sur ces pages, qui ?”
    C’est la dernière fois que je l’ai vu. Lui et sa femme ont quitté le quartier depuis. Il ne supportait tout simplement plus de vivre dans cet environnement qu’il avait eu l’impression de connaître si bien pour l’avoir si bien décrit et qui brusquement lui avait échappé.
    Voilà c’est tout. Je ne sais pas pourquoi je t’ai raconté cette histoire, elle n’est peut être pas très gaie pour fêter ton arrivée… ou peut-être que si, quand même.
    Moi en tout cas, j’ai récupéré le cahier. Je le joins à cette lettre en espérant qu’il te procurera autant de bonheur qu’à moi. Ah, les heures que j’ai pu passer à feuilleter ses pages froissées et vides, juste marquées par l’humidité. Quelle jouissance de ne plus y voir ni mot, ni phrases ! Quelle jubilation devant ces pages qui avaient cru contenir l’univers et qui avaient fini par le laisser échapper ! Prends-en bien soin petit. Ce cahier blanc et illisible, c’est la carte de ton itinéraire sur cette terre. Il ne fait que porter la trace de ce qu’il prétendait enfermer, même les lignes droites s’en sont effacées. Il est l’image du doute et de l’incertitude que tu connaîtras. Ô comme je l’ai aimé ce cahier. Dans mes moments de douleur ou de bonheur intense, chaque fois que le vertige me prenait devant ma propre vie, je l’ai feuilleté en me disant : voilà, plus rien n’est écrit, tout reste à inventer. Je suis libre. Les mots qui me décrivaient, qui me délimitaient, qui m’enfermaient sont partis. Je suis qui je veux être.
    La vie, petit, c’est un voyage sans carte. Sans carte, mais avec une boussole… une boussole en forme de pourquoi.
    Signé : un ami qui te veut du bien, le serpent du jardin d’Eden.
    P.S. : Puisque d’ici quelques heures tu te mettras en route, sois gentil… Au grand moment du seuil de ta vie, rentre la tête dans les épaules, fais-toi tout petit, discret. Aide ta maman dans cet instant. Prend sur toi de ne rien blesser d’inutile, de ne pas déchirer plus que strictement nécessaire. Quoique l’on ait pu dire ou écrire, quelques nerfs maltraités n’ajouteront rien à son mérite ni au tien. De toute manière, elle mettra toute sa vie pour t’accoucher. Au fil des jours et des nuits elle n’en finira pas de t’enfanter… au soir même de sa propre vie, alors que tu seras peut-être à son chevet, toi-même grisonnant et les épaules voûtées elle te dira encore une dernière fois “mon gamin, mon gosse, mon petit”. Respecte-la. Profondément. Là où je ne t’offre que des pourquoi pour guider ton chemin, elle, elle t’apprendra le sens du mot aimer. Elle, Ève, qui a partagé mes pourquoi et qui a déjà commencé à te donner la vie.
Document theolib

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