Theodore Monod. Une foi à repenser

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Une foi à repenser

 
Théodore Monod

    Le titre de cet article est emprunté à l'un des chapitres de mon livre Sortie de secours. Je désire vous soumettre quelques remarques relatives à la façon dont un apprenti chrétien tente de vivre sa foi, au milieu de difficultés certaines (des points de vue intellectuel et historique par exemple), mais aussi avec le souci de rester fidèle à l'enseignement du Jésus des évangiles. Celui-ci reste pour moi le centre, autour duquel sont venus se greffer un certain nombre de formules ou de développements ultérieurs.
    Nous verrons que les textes bibliques soulèvent, pour l'historien comme pour l'exégète, un certain nombre de questions. Il est bon de savoir les aborder avec courage, comme il est bon, quand nous n'avons aucun savoir, d'oser avouer que l'on ne sait pas. Trop de personnages, au cours des siècles, ont affirmé avec beaucoup d'autorité des choses qu'ils estimaient connaître mais qui, en réalité, n'étaient pas mieux connues d'eux que de nous-mêmes !
    Nous sommes d'humbles croyants ; mais, quand nous nous heurtons à une difficulté majeure, nous sommes tentés de l'aborder de front, même si notre ignorance est totale. En bien des domaines le mystère prédomine. Il serait plus courageux d'avouer que les mots humains sont incapables d'exprimer l'inexprimable, que le silence est la seule réponse à certains grands problèmes. Je voudrais ici non pas les résoudre mais les évoquer rapidement.
    Il y va d'une démarche toute personnelle. La foi est une construction individuelle, dont nous sommes responsables. Si nous sommes libres, c'est pour utiliser cette liberté et en user. De même, la raison doit également être utilisée, peut-être en un domaine tout différent. Il faut distinguer deux styles de découverte de la vérité : d'une part, l'intuition, d'autre part, la déduction raisonnante. Il n'est pas question de négliger celle-ci. Elle doit avoir sa place dans l'édifice que nous construisons, celui de nos convictions religieuses.

1. Du bon usage des Ecritures

    J'aborde à présent un thème essentiel : le bon usage des Écritures. Nous, protestants, nous sommes imbibés de ce que nous appelons "l'Écriture Sainte". Nous y faisons fréquemment référence. Mais pour bien comprendre (ou tenter de comprendre) les Écritures, il faut essayer de les replacer dans le cadre historique qui fut le leur. Notre Bible n'est pas tombée du ciel comme le Coran. Pour commencer, ce n'est pas un livre : c'est une bibliothèque. La rédaction des différents textes qui la composent s'échelonne sur de nombreux siècles.
    Je sais bien que, dans le passé, il y eut des chrétiens pour penser que l'Écriture Sainte était inspirée par Dieu jusque dans le moindre détail. Une formule avait alors été proposée : "Jésus christ tout entier dans la Bible toute entière." Chacun a le droit d'accepter les formules qui lui semblent convenir. Mais je trouve celle-ci un peu risquée, car trouver Jésus christ dans le livre des Juges, en une période particulièrement barbare de l'histoire d'Israël, voilà qui me paraît difficile. De même, dans le livre d'Esther, l'histoire de cette jeune femme que l'on fait macérer dans des aromates avant de la livrer au sultan, cela ne me plaît guère. C'est un récit particulièrement violent et immoral. Il finit d'ailleurs par un pogrom exercé (une fois n'est pas coutume) sur les ennemis des Juifs.
    A la différence du Coran, le Nouveau Testament présente des variantes. Tels passages n'existent que dans certaines versions. C'est manifeste dans les évangiles. Prenons l'exemple de la première Béatitude. Dans la version de Matthieu, nous pouvons lire ceci : "Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !" Mais dans l'évangile de Luc, le texte est différent : "Heureux vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous !". Voilà deux phrases dont le sens est très différent. Jésus a-t-il prononcé la formule que lui prête Matthieu ou celle qui figure dans l'évangile de Luc ? Personne ne le saura jamais. Cela ne présente peut-être pas une importance décisive. Nous pouvons cultiver une vie spirituelle intense, sans nous intéresser à de tels problèmes d'exégèse, de grammaire grecque ou hébraïque, mais l'existence de plusieurs versions nous autorise à effectuer un choix. Des textes comparables peuvent être différents. Il faut le garder en mémoire. Car on ne m'empêchera pas de chercher à connaître la vérité, de tenter de découvrir l'histoire des Écritures.
    1. a la question éthique
    La question éthique n'est pas moins importante. Ouvrons le Nouveau Testament et lisons : il est curieux de constater que l'on n'y trouve pas une parole pour condamner la guerre en tant qu'institution, pas un mot condamnant l'esclavage. Lisons l'épître de Paul à Philémon, propriétaire de l'esclave Onésime : Paul renvoie cet esclave à son maître en des termes certes charmants, tendres et évangéliques, mais l'institution elle-même de l'esclavage n'est nullement mise en cause.
    La guerre, l'esclavage, la torture, la cruauté envers les hommes et envers les animaux : pas un mot n'en est dit dans le Nouveau Testament. C'est un phénomène inexplicable, mais il en est ainsi : les rédacteurs de ces textes sacrés avaient adopté les idées de leur temps, du moins en certains domaines...
    Toutefois, imaginez que le Sermon sur la Montagne devienne la règle de vie de tous les humains, à commencer par les chrétiens : le lendemain, il n'y aurait plus ni guerre, ni esclavage, ni torture, ni cruauté. C'est là l'évidence. Mais bien des choses en nous nous empêchent d'appliquer à la lettre le Sermon sur la Montagne.
    Voilà pourquoi je n'ai jamais dit que le christianisme avait échoué ; j'ai toujours dit qu'il n'avait pas encore été essayé. Le jour où nous essaierons le christianisme, ce jour-là quelque chose se produira ; le monde changera. Pour l'instant, ce n'est pas le cas. Alors, soyons modestes !
    1. b la vie de Jésus
    Une autre difficulté, pour l'historien, concerne l'existence de Jésus lui-même. En fait, nous ne savons que bien peu de choses sur la vie de notre Seigneur. Dans L'homme venu de Nazareth, Daniel Marguerat écrit ceci : "Quel homme était Jésus ? petit ou élancé ? avait-il le parler sec, le geste rond ? était-il chauve ou barbu ? avait-on du plaisir à discuter avec lui ? savait-il qu'il allait mourir, et qu'on le ferait Dieu ? avait-il prévu que l'Église viendrait ?" Nous n'en savons rien...
    Voici un autre exemple : les évangiles de l'enfance ne sont présents que dans Matthieu et Luc. Marc, Jean et Paul n'en parlent pas. André Malet affirme : "Les évangiles de Noël semblent faits de trois traditions différentes, deux judaïques, la troisième hellénistique, rapprochées pour constituer un texte unique."
    Certains affirment que les récits de Noël sont dangereux pour la foi. C'est en effet parmi les chrétiens élevés dans la stricte orthodoxie que l'incroyance exerce principalement ses ravages. Pour nous, nous ne prétendons ni enseigner ni menacer la foi. Elle appartient à un autre ordre.
    1. c la relation de l'homme et du monde animal
    Un autre sujet difficile concerne l'attitude des Églises chrétiennes à l'égard du monde animal. Consultons la Bible : les animaux y sont mentionnés environ deux mille fois. On pourrait espérer y trouver des préceptes interdisant la cruauté à l'encontre des animaux. On y rencontre des maximes utilitaires : "Tu n'emmuselleras pas le boeuf qui foule le grain" ; "Quand tu déniches des oiseaux, prends soin d'épargner la mère" ; il n'est pas conseillé d'agir ainsi par pitié pour l'oiseau, mais dans l'espoir de disposer d'une autre nichée... Deux versets seulement suggèrent des devoirs possibles à l'égard des animaux. Le premier se trouve dans l'Ecclésiaste : "Qui pourrait prétendre que l'esprit de l'homme monte alors que l'esprit de l'animal descend ?" ; le second dans Jonas, lorsque Dieu questionne : "Comment pourrais-je ne pas pardonner à cette ville où il y a un nombre incroyable d'habitants et des animaux en grand nombre ?" Mais l'animal est le plus souvent considéré comme un objet.
    Autrefois, j'ai mené une recherche sur l'animal face à la pensée et à la morale chrétienne. J'ai étudié les Pères de l'Église dans l'abondante littérature patristique. Il existe deux patrologies, l'une grecque, l'autre latine. Elles représentent deux cents volumes. Les Pères de l'Église connaissaient fort bien la Bible.
    L'un d'eux, Isaac de Ninive, a dit au sixième siècle quelque chose d'admirable : "Je veux un coeur qui s'enflamme de charité pour la création entière, pour les hommes, pour les oiseaux, pour les bêtes, pour les démons, pour toutes les créatures. Priez aussi pour les animaux et même pour les reptiles, dignes eux aussi d'une pitié infinie."
    Mais peu de disciples, dans les Églises chrétiennes, se sont intéressés à ce problème. Les théologiens se montrent gênés par tout ce qui tend à créer une sympathie avec l'ensemble des êtres vivants, à réduire l'ampleur du gouffre qu'ils ont établi entre l'homme et les autres animaux. L'homme est, paraît-il, le roi de la création ; par conséquent il a tous les droits. Bien entendu, le roi n'est pas toujours un tyran. Il peut être bénéfique. Dans la pratique, il n'en fut pourtant pas ainsi.
    Dans la tradition biblique, au chapitre 9 de la Genèse, après la fin de l'épisode de l'Arche de Noé, on trouve ce terrible verset : "Soyez la terreur des êtres vivants, ils sont livrés entre vos mains..." Là commence, d'après la tradition judaïque, la carnivorité. Dans le jardin d'Éden, on ne mangeait pas les animaux ; on les nommait, ce n'était déjà pas si mal. Tout change à partir de ce moment relativement tardif. S'agit-il d'un commandement ou d'une constatation ?
    C'est un phénomène étrange, que les Églises chrétiennes refusent de s'intéresser à la condition animale. On a trouvé un évêque pour défendre la corrida, alors que plusieurs de ses prédécesseurs l'avaient courageusement combattue. L'un d'eux avait même décelé la honteuse complicité qu'apporte à la corrida la rencontre entre le sadisme et l'érotisme. Mais il est vrai que l'amateur de corrida est évêque de Nîmes...
    On a trouvé un autre évêque pour approuver la chasse, un théologien lyonnais pour approuver la chasse à courre, pourtant supprimée en Allemagne dès 1934, devant l'être prochainement en Belgique et, probablement, bientôt en Angleterre. L'Europe avance quand même peu à peu, mais la France reste cependant la lanterne rouge du continent.

2. Dieu, mais lequel ?

    J'aborde un autre sujet. Quand quelqu'un disait à mon père, Wilfred Monod : "Je ne crois pas en Dieu," il répondait : "Mais en quel Dieu ne croyez-vous pas ?" C'est un problème considérable. On a vu des penseurs convaincus de la difficulté que représente l'emploi de ce nom. Marcel Hébert, prêtre symboliste mort en 1916, fut excommunié par l'Église romaine. Il avait adopté l'expression "Le Divin". R. Jefferies, athée mystique anglais, connu pour son livre La tristesse de mon coeur, affirma : "Il me faudrait quelqu'un de plus haut que Dieu."
    Ce problème ne peut être résolu à l'échelle du croyant individuel. Toutefois, ce dernier a le droit de réfléchir. Il s'agit de savoir si le Dieu de l'Univers, du Cosmos, de la nature est identique au Dieu de l'évangile, au Père de Jésus christ. Pour la plupart d'entre nous, la question ne se pose pas. Elle s'est posée à beaucoup de penseurs, donnant lieu à une réflexion approfondie sur le problème du dualisme. Celui-ci n'est pas nouveau : si l'armée perse avait vaincu à Salamines, l'Europe serait probablement acquise à une religion zoroastrienne, dualiste par définition, puisqu'admettant deux principes, un bon et un mauvais, se disputant l'empire du monde. Marcion, un penseur du début de l'ère chrétienne, se demandait si le Dieu de l'Ancien Testament était le même que celui du Nouveau. Ce fut un grand hérétique (du moins aux yeux de ceux qui ne le sont pas !).
    Mon père a également beaucoup médité ce problème. Il écrivit : "Le Dieu de la nature ne doit pas être identifié soit au point de vue moral, soit au point de vue métaphysique, avec le Dieu de l'évangile. Celui-ci est autre chose que l'Univers ; il est même quelqu'un d'autre que le créateur du firmament si on le déclare parfaitement bon. Il ne peut être omnipotent, du moins dans le monde soumis à notre observation."
    Les grands travaux théologiques sont les cathédrales de la pensée. Il n'en manque pas. Je songe à la Somme de Saint Thomas d'Aquin, à L'institution de Calvin, à la Dogmatique de Karl Barth, ou encore au Problème du Bien de Wilfred Monod. Cet ouvrage comprend trois volumes, totalisant 2718 pages. En sous-titre, on peut lire "Essai de Théodicée" et "Journal d'un Pasteur". C'est un livre qui mérite d'être étudié par ceux que préoccupe le problème de Dieu.
    Pourquoi Dieu serait-il nécessairement représenté par un vieillard à barbe blanche ? Il n'y a là aucune raison apparente. D'ailleurs, ni les Juifs, ni les Musulmans ne tolèrent la représentation de la divinité. Les chrétiens ont adopté tardivement une telle représentation. La Chapelle Sixtine a consenti à représenter l'irreprésentable : Dieu est devenu un vieillard à barbe blanche. Il aurait pu être totalement différent. Il est singulier que nous en soyons arrivés à de pareilles conceptions, indéfendables pour quiconque réfléchit. Cette image n'a aucune raison d'être, hormis la proximité du monde palestinien et du monde nomade, dans lequel l'autorité du chef est celle du vieillard, puisque le vieillard est le chef de la tribu. Pourquoi ne pas faire de Dieu un vieillard à l'image du chef tribal ? C'est probablement ainsi que cette idée est apparue. Mais pour quelle raison devrions-nous croire que Dieu est un personnage de cette sorte ?
    Devant des difficultés si nombreuses et si amples, le silence est peut-être la seule réponse possible. Étonnant effort de l'homme pour tenter de nommer l'innommable et de décrire l'indescriptible ! Pathétique destinée, puisqu'aucun effort de l'homme ne lui permettra de définir la divinité ! Lorsque nous sommes dans l'ignorance, ne serait-il pas plus honnête, plus courageux, d'avouer que nous ne savons pas ? L'au-delà, par exemple, la vie éternelle après la mort, qu'en savons-nous de précis ?
    Je distingue pour ma part savoir et espérer. Nos destins individuels nous diront quelque chose de l'au-delà. Mais il est possible d'espérer même lorsqu'on ne sait rien.
    Thoreau, l'auteur de Walden, avait construit une petite cabane au fond d'une forêt. Il vécut longtemps au milieu de la nature et décrivit ce qu'il voyait autour de lui. Comme il était en train de mourir, les bonnes gens de la petite ville de Concord le harcelèrent de questions sur l'au-delà. Il leur répondit simplement, avec infiniment d'esprit : "Un monde à la fois." On ne saurait mieux dire.

3. Pour une théologie de la nature

    Quelle doctrine théologique devons-nous construire ? Beaucoup d'efforts ont été consacrés à cette tâche descriptive. Certains furent singuliers. Le Pasteur Babel de Genève a publié une Théologie de l'énergie. C'est un aspect de la question. Mais je voudrais qu'on travaille à une théologie de la nature. Ce sujet fut fortement négligé par la pensée chrétienne. Les apologistes ont abusé d'une description idyllique de la nature. Ils nous ont beaucoup parlé des petits oiseaux, des papillons, des fleurs ; voilà qui était charmant ! Cependant, ceux qui connaissent la nature savent qu'elle n'a rien d'idyllique. Il s'agit d'un monde particulièrement cruel, empli de sang et de brutalité.
    Les animaux herbivores sont constamment menacés par des prédateurs, lesquels n'hésitent pas à les dépecer vivants quand ils le peuvent. Nous disposons par exemple de terribles documents sur la chasse des lions. La nature est emplie d'horreur, de souffrance et de sang. Jeune encore, lorsque je commençais à m'intéresser à l'histoire naturelle, j'ai rencontré en Normandie un malheureux crapaud, dont le visage, la face était partiellement détruite par la croissance d'une larve de diptère. Certaines pondent dans les fosses nasale des crapauds ; la larve, en se développant, détruit une partie de la tête de ce malheureux animal. Songeons aussi aux parasites ! Les apologistes n'y pensaient pas. Ils ne savaient peut-être pas qu'il en existait. Or, les parasites composent un monde incroyable. Il s'en trouve partout. Il n'est pas une espèce animale qui ne connaisse ses parasites externes ou internes. Ces derniers peuvent causer des ravages physiques considérables, provoquant des souffrances qui ne le sont pas moins.
    Imaginer que tout provient de la volonté d'un Dieu miséricordieux, compatissant à l'égard de ses créatures, voilà qui paraît difficile à admettre, quand on contemple la vérité physique de l'affreux spectacle de la nature. Pour aborder de tels problèmes, peut-être faudrait-il posséder des connaissances, dont ne disposent pas la plupart d'entre nous.

Conclusion. "Liberté" et "conscience", deux mots pour résumer la foi

    Je voudrais pour conclure insister sur deux mots qui représentent pour moi le coeur de la vie chrétienne : il s'agit des mots liberté et conscience.
    Alexandre Vinet disait : "Quand tous les périls seraient dans la liberté, toute la tranquillité dans la servitude, je préférerais encore la liberté, car la liberté c'est la vie et la servitude c'est la mort. Mais la liberté ne tire toute sa dignité que de son union avec l'obéissance." Comme Saint Paul, Vinet "veut l'homme libre, et pouvoir se donner librement à une juste cause au service d'un haut idéal. Une liberté qui n'obéit pas est un pur non-sens car c'est pour obéir que nous sommes libres." Liberté pour obéir aux injonctions de la conscience : voilà les mots-clefs pour le chrétien.
    Un épisode du voyage du Prince de Beauvau, visitant la prison de la Tour de Constance à Aigues-Mortes, illustre ce sujet. Le Chevalier de Bouflers fit à l'Académie française l'éloge du Prince. Voici le récit qu'il donna de ce voyage :
    "Nous voyons une grande salle privée d'air et de jour. Quatorze femmes y languissaient dans la misère, l'infection et les larmes. Le commandant eut peine à contenir son émotion et, pour la première fois, ces infortunées aperçurent la compassion sur un visage. je les vois encore, à cette apparition subite, tomber toutes à ses pieds, les inonder de pleurs, essayer des paroles, ne trouver que des sanglots ; puis enhardies par nos consolations, raconter toutes ensemble leur commune douleur. Hélas ! tout leur crime était d'avoir été élevées dans la même religion qu'Henry iv. La plus jeune de ces martyres avait cinquante ans. Elle en avait huit lorsqu'on l'avait arrêtée allant au prêche avec sa mère... Et la punition durait encore ! "Vous êtes libres !" leur dit d'une voix forte mais altérée celui à qui, dans un pareil moment, j'étais fier d'appartenir. Mais comme la plupart d'entre elles étaient sans ressources, sans expériences, sans famille peut-être, et ces pauvres captives, étonnées de la liberté comme des yeux opérés de la cataracte pourraient l'être du jour, comme elles risquaient d'être exposées à un autre genre d'infortune, leur libérateur ému d'une nouvelle compassion fit sur le champ pourvoir à leur besoins.
    Dirais-je le reste ? Monsieur de Beauvau avait obtenu comme une grâce singulière la permission de délivrer trois ou quatre de ces victimes. Il en délivra quatorze. Crime énorme selon certaines jurisprudences... Et voici le compte qu'il rendit au ministre : "La justice et l'humanité parlant également en faveur de ces infortunées, je ne me suis pas permis de choisir entre elles. Et après leur sortie de la Tour, je l'ai fait fermer dans l'espérance qu'elle ne s'ouvrira plus pour une semblable cause." Le ministre blâma cette conduite qu'il traitait d'abus de confiance et enjoignit au commandant de réparer sur le champ le bien qu'il venait de faire, faute de quoi il ne lui répondait pas de la conservation de sa place. La réponse du commandant fut que "le roi était maître de lui ôter le commandement que sa Majesté avait bien voulu lui confier mais non de l'empêcher de remplir ses devoirs selon sa conscience et selon son honneur." Voilà un bel exemple du respect de la conscience par un haut fonctionnaire. Il aurait pu accorder ses gestes à la raison d'État. C'eût été plus simple et probablement plus profitable. Mais il eut le courage de résister à la puissance royale, en l'occurrence celle de Louis XVI, en 1763-64. Il était libre ; il a obéi à sa conscience. C'est un exemple peu commun qui, par la juxtaposition des notions de liberté et de conscience, résume l'ensemble des thèmes concernant le protestant d'aujourd'hui.
    Ces deux piliers peuvent résumer notre adhésion aux vérités évangéliques et à la foi chrétienne la plus authentique, celle du Sermon sur la Montagne.

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