Les religions sont-elles facteur de crise ou de stabilité?

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Les religions sont-elles facteur de crise ou de stabilité ?

Christian MAZEL

    Ce texte provient de l'enregistrement d'une conférence donnée dans un cadre familial. Le lecteur voudra bien excuser le caractère d'oralité du style et la simplification des argumentations d'une conversation entre amis réunis dans la confiance. Ce texte n'est pas une étude magistrale mais une introduction à un échange.

    Mon intervention comprendra six points.
    1. La question posée devant l'histoire
    Ce n'est pas simple. Voyez par exemple le Moyen Âge. En Occident pendant dix siècles, la société a connu une période de stabilité. Du fait de la religion, tout était réglé par l'Église catholique romaine : le clocher au centre de la vie publique, l'église centre du village ou du quartier, le calendrier, les saints, les fêtes obligatoires, la justice rendue, l'organisation sociale, la féodalité, tout cela était couronné par le droit divin et produisait donc une période de stabilité.
    Mais l'Église craignait de perdre son emprise. Il y avait cette sorte de violence doucereuse, avec l'Inquisition et ses centaines de milliers de bûchers. J'ai réalisé que Torquemada à lui tout seul avait fait cent mille procès.
    Les neuf croisades canalisent un flot de contestataires, de révoltés, de gens dangereux pour les institutions. La cinquième croisade est appelée celle des enfants - hélas. Certes les croisades sont contre les Musulmans, mais la quatrième croisade en 1204 en a profité pour faire le sac de Constantinople qui, si je ne méprends, était l'ancienne capitale des Chrétiens. Le christianisme s'accommode de l'esclavage, de la traite des Noirs. Cette stabilité-là est facile à dire, mais n'est pas facile à prouver.
    Et pourtant, s'il n'y avait pas eu l'Église chrétienne dans cet Occident, dans cette décadence de la civilisation Grecque et Romaine, comment aurait-on résisté à cette putréfaction totale de l'Occident et cette gangrène généralisée ? Heureusement, il y a eu le sel qui a préservé (je pense à Martin de Tours, François d'Assise, Vincent de Paul et des hommes comme Martin-Luther King, Schweitzer, Mère Teresa). Le christianisme a marqué cet Occident. Avec les noms dont je parle, mais aussi les anonymes qui ont bâti les cathédrales, recopié les textes, ont éduqué les générations suivantes. Je pense aux Vaudois, aux pères et mères, aux éducateurs. La stabilité de Moyen-âge n'a été possible que par la vigilance de personnes anonymes.
    2. Un nouveau millénaire
    Nous sommes situés à l'aube du XXIe siècle, et vous savez que les millénaires marquent des sortes de charnières. On dit que le premier millénaire de l'ère chrétienne a été celui de la Méditerranée, le second millénaire l'Atlantique, et que le troisième sera le Pacifique. Il est difficile de faire des pronostics. Seulement, si nous constatons ce qu'il se passe à l'heure actuelle, les religions ne sont pas tellement des occasions de stabilité, mais plutôt de crise. Les chrétiens entre eux : vous voyez la Croatie (les catholiques et les orthodoxes), vous voyez l'Irlande (encore qu'en Irlande les questions de possession de la terre et du pouvoir économique sont bien plus importantes que les appartenances religieuses). Vous voyez l'Islam et le christianisme (au Kosovo, le massacre d'un million de chrétiens du Sud du Soudan), vous voyez l'Arabie Saoudite (qui, cinquante ans après la Déclaration des Droits de l'homme n'a toujours pas admis un culte autre que Musulman sur son territoire). Vous voyez l'Islam contre lui-même (en Algérie, en Afghanistan, les Turcs sunnites contre les Kurdes. Vous voyez l'Hindouïsme et le christianisme. On imagine souvent l'Hindouisme comme une religion pacifique mais, à l'heure actuelle, les nationalistes Hindous qui sont au pouvoir massacrent beaucoup de chrétiens. On voit l'hindouisme et l'Islam, au moment de la séparation de l'Inde et du Pakistan, il y eut un million de morts. Le bouddhisme, de manière interne, connaît également des massacres. Nous avons là toutes sortes de violences visibles et de violences cachées.
    Je pense à l'Hindouïsme, en Inde. Il assure une certaine stabilité. Mais à quel prix ? Vous avez les castes exclues. Trente-cinq millions de veuves en Inde sont des parias. Elles sont rejetées par la société et ne vivent que de misère. Ce qui paraît une stabilité générale, regardée de près, est fait de luttes, de souffrances et d'injustices.
    3. Les trois grandes religions monothéistes sont-elles facteur de violence ?
    Les trois religions monothéistes, sont-elles des facteurs d'hostilité, de guerre, de désunion ? Le Judaïsme, au sixième siècle avant J.-C., connaît le retour de ses déportés de Babylonie. Ils reviennent à Jérusalem grâce à l'Édit de libération de Cyrus de 538 avant Jésus-Christ. Durant l'Exil, ils avaient rassemblés, mis par écrit les lois, les règlements, les souvenirs souvent légendaires de leur histoire, les fêtes et la liturgie. Au sixième siècle avant J.-C., on pense qu'ils n'étaient pas très nombreux à revenir à Jérusalem et Juda, peut-être quarante mille. Ils sont revenus d'Exil sur la terre d'Israël et Jérusalem. Cette communauté se considérait comme le vrai Israël par rapport à ceux qui étaient restés sur place. Elle eut une réaction très violente contre toute assimilation, tout compromis : pas de mariage avec les étrangères ! Les récits racontés de la conquête du pays par les ancêtres - qui s'était passé cinq ou six siècles plus tôt - sont décrits dans un climat de purification ethnique. Ces exilés qui reviennent sur la terre écrivent des livres (Gédéon, les Juges, Josué) qui rappellent cette volonté de purification ethnique et religieuse. Ces livres bibliques que nous lisons avec grand intérêt doivent être interprétés.
    Quand je suis allé à Jérusalem, j'ai réalisé que les Israélites avec Josué ont pris Jéricho. Ensuite, ils ont pris Jérusalem, l'antique Jébus. Il a fallu deux siècles ! Et il y a quelle distance entre Jéricho et Jérusalem ? Il y a vingt-cinq kilomètres. Il faut donc interpréter ces histoires de conquêtes par des armées ! C'était une pénétration, c'étaient des guérillas. Le drame est que les Juifs intégristes, ultra-orthodoxes, ont pris ces livres au pied de la lettre et déclarent que c'est la terre réservée aux Juifs. Vous savez qu'à Jérusalem, Houradia Hosserf, le chef spirituel du parti ultra-orthodoxe du Chas a fait scandale ces jours derniers en affirmant : "Les six millions de malheureux Juifs qu'ont tué les nazis ne l'ont pas été gratuitement ; ils étaient la réincarnation des âmes qui ont péché et on fait des choses qu'il ne fallait pas faire". L'idée même que les nazis furent des instruments divins auprès des Juifs suscite pas mal de réactions.
    Nous nous trouvons là devant un kidnapping de l'histoire d'Israël par les intégristes. Si nous lisons la Bible, nous trouvons au cinquième siècle avant J.-C. le prophète Amos qui dit : "pas d'élection au détriment des autres !" Quand nous lisons les histoires d'Abraham, c'est une vision universaliste de l'élection : "En toi toutes les familles de la terre seront bénies". Israël et Isaac sont bénis l'un et l'autre au même titre. Cette histoire d'élection doit être comprise comme nous le rappellent les théologiens. Il ne s'agit pas d'exclusive, mais d'un amour paternel. Le Judaïsme intégriste n'est pas respectueux du texte biblique étudié de près. Je ne crois pas que l'on puisse justifier la violence des ultra-orthodoxes Juifs par la Bible.
    Le christianisme est né du Sermon sur la Montagne et des paraboles, de la mort et la présence de Jésus après sa mort. Les premières communautés chrétiennes ont été des communautés de Juifs. Un des plus célèbres croyants a été le frère de Jésus, qui s'appelait Jacques, et qui a présidé la communauté de Jérusalem pendant un certain temps avant Pierre. Mais le christianisme a connu le drame de la prise de Jérusalem par Titus en 70. Le général romain a rendu la ville déserte. Le Judaïsme a été répandu partout et les chrétiens ont été dispersés un peu partout aussi. C'est à ce moment-là, dans les Églises chrétiennes, que l'Araméen a été remplacé par le grec, puis le grec a été remplacé par le latin. Il ne s'agit pas simplement d'un changement de langue. Il s'agit d'un changement de culture, d'une évolution de la pensée. J'aime rappeler que Constantin, du point de vue politique, a fait du christianisme une religion d'État obligatoire. Les gouverneurs romains et les préfets ont été remplacés par les évêques. Constantin a décidé des dogmes. Je suis toujours effaré (mais je suis un des rares), de penser que le Concile de Nicée en 321 a été convoqué par l'Empereur qui n'était pas chrétien. Il a été présidé par Constantin qui n'était pas chrétien. Constantin a décidé de l'origine du dogme de la Trinité alors qu'il n'était pas chrétien. On m'explique que c'était le Saint-Esprit qui l'a inspiré. Mais je ne me sens pas obligé d'accepter des doctrines qu'un non chrétien a eu l'idée d'imposer.
    Le christianisme est arrivé dans un certain contexte et a beaucoup évolué. Les théologiens distinguent l'evangelium christi (c'est-à-dire ce que Jésus a dit, la Bonne nouvelle qu'il a transmise) de l'evangelium de Christo (c'est-à-dire ce qu'on dit sur Jésus).Je crois qu'il faut maintenir cette distinction. Pour moi, est chrétien celui qui croit ce que Jésus a apporté. C'est cela l'évangile, et non pas ce que d'autres ont dit par la suite. Que Jésus n'ait rien écrit montre que nous ne devons pas nous enfermer dans la rigidité des textes. Les violences des chrétiens me paraissent des inconséquences.
    La troisième religion monothéiste est l'Islam. On dit que l'Islam est daté par la fuite de Mahomet en 622 ; le 16 juillet, il quitte la Mecque pour Yatrib devenu Médine. C'est l'Hégire. Il est vrai qu'en un siècle les Musulmans se sont trouvés à Poitiers, en 732. Les cinq piliers de l'Islam sont la profession de foi, les cinq prières quotidiennes, le ramadan, la charité et le pèlerinage à la Mecque. Mais l'Islam, qui se définit par le Coran, est perturbé par les islamistes qui prétendent imposer des textes postérieurs : la charria. Or, il y a des musulmans qui refusent la charria comme symbole de l'Islam. La foi de ce milliard de Musulmans répandus dans le monde (le prénom le plus répandu dans le monde n'est pas Pierre, Jean, c'est Mahomet) est basé sur le Coran et non pas sur la Charria. C'est ainsi que nous trouvons un Islam modéré et un Islam intégriste, sectaire et violent. Il ne faut pas les confondre. Il est inexact de penser que l'Islam est universellement violent : les Soufis sont une image du pacifisme musulman.
    4. La caricature des religions
    Je voudrais maintenant, après avoir expliqué que les trois religions monothéistes ne sont pas fondamentalement violentes, mais le sont devenues par déformation, arriver à ce qui est la caricature des religions.
    L'intégrisme et le fondamentalisme me semblent la caricature des religions. Quitte à vous surprendre, je dirai que l'intégrisme et le fondamentalisme n'ont pas une racine religieuse. Si vous voulez des exemples de ces intégrismes, vous avez Monseigneur Lefèvre et la communauté de Saint Pie X. Vous avez les protestants fondamentalistes. Vous avez les frères Musulmans dans l'Islam. Et vous avez les confréries Hindoues. La racine du fondamentalisme n'est pas religieuse, mais d'ordre psychologique : une espèce de rigidité, d'idée de pureté, de méfiance pour le corps et la sexualité, le refus du bonheur et du plaisir, le refus de la réalité, ainsi qu'une forme de peur et de violence.
    L'intégrisme et le fondamentalisme sont d'ordre idéologique : le monde est vu en blanc et noir, avec un refus du changement, un refus de l'évolution, un refus de la complexité, un refus de la démocratie et des Droits de l'homme. Dieu est invoqué comme souverain, parce que c'est une manière de simplifier les questions. Quand on dit "Dieu le veut", il n'y a rien à répondre. Mais en réalité, quand les catholiques invoquent la tradition, les protestants la lecture littéraliste de la Bible et les Musulmans la charria, ce sont des étendards qu'on brandit, qui servent de prétexte. Je vais en donner un exemple. Parmi les intégristes catholiques, certains se sont déclarés athées. Maurras et l'Action française : des catholiques intégristes et athées ! De même, on peut retrouver des catholiques qui passent à l'Islam, ou des communistes qui passent à l'orthodoxie. Ils retrouvent la même forme de pensée qui n'est pas foncièrement religieuse.
    Je ne m'étendrai pas trop longtemps sur tout le problème que représente cet esprit sectaire. Je dirai seulement que si les sectes foisonnent, il y a beaucoup de raisons financières. Si vous voulez vous enrichir, il y a divers moyens : vous pouvez vendre de la drogue, vous pouvez vous livrer à la prostitution (cela rapporte pas mal), mais une chose qui rapporte beaucoup d'argent, c'est de créer une secte.
    Je définirai la secte par quatre points. 1. Tout d'abord, on a un maître à penser, un gourou : au Guyana où mille suicides ont été ordonnés. Le Temple solaire, où des suicides ont aussi été imposés. Quelqu'un représente Dieu et dit ce qu'il faut faire. 2. Ensuite, une unité doctrinale très fermée. Je me souviendrai toujours, quand j'étais pasteur au Chambon-sur-Lignon, des darbistes. On racontait que l'un d'eux disait : "Moi, je n'en connais que deux qui sont dans la vérité. Et le second, je n'en suis pas sûr, c'est ma femme". 3. Le troisième point, c'est une communauté qui s'érige "contre", dans un esprit de jugement permanent et une sorte de justification de sa propre identité. On passe son temps à juger les autres, à définir le vrai et le faux. 4. Enfin, quatrième point : ce sont des communautés qui sont des serres chaudes, qui créent une dépendance affective et financière à l'égard de la communauté. Les Américains appellent cela le "love bombing", c'est-à-dire le "bombardement affectif". Nous avons là l'exemple de ce que peut donner l'intégrisme.
    Je réponds très brièvement à la question : si les religions sont cause de désunion, de guerres, de combats, de massacres, faut-il les supprimer ? Ce serait une garantie de paix universelle. Mais quand une religion disparaît, elle crée ce que les Allemands appellent des Ersatz, des produits de remplacements. Vous avez des dictatures qui deviennent des religions. Par exemple, le communisme stalinien retrouve des processions, des prières, des pèlerinages, des dogmes, des saints, des divinités. Le nazisme est une idéologie politique, mais aussi une idéologie religieuse. À propos du communisme, vous connaissez le livre qui parle de trois cents millions de morts. Les sacrifices qu'imposent ces religions politiques sont très lourds. Pensez au communisme de Fidel Castro, de la Corée du Nord, au fascime de Mussolini. Il faut être attentif à cette dérive, car la religion peut devenir politique.
    5. Comment définir la religion ?
    Et d'abord : qu'est-ce qu'une religion ? Voici quelques idées.
    - Pour commencer, Durckeim l'a définie par la notion du sacré. La distinction entre le sacré et le profane est l'origine des religions.
    - Deuxièmement, on dit aussi que la religion est la tradition, une continuité de croyances, de mythes, de tabous, de légendes.
    - Troisièmement, la religion peut se définir comme gestes et pratiques rituelles. Mon ami Henry Hatzfeld a écrit un livre sur l'origine des religions. Il explique que ce qui compte le plus est le geste et la pratique religieuse, davantage que les doctrines. Il dit par exemple que si quelqu'un amène un petit enfant pour être baptisé à l'Église, ce qui compte est le geste du baptême, et non un appareil doctrinal. La religion est faite de gestes, de rituels, plus qu'une espèce de définition intellectuelle.
    - Quatrièmement, la religion pourrait se définir par des valeurs fondamentales, et sur le sens de la vie. Pourquoi vivons-nous ? Quelles raisons avons-nous de vivre ? J'aime assez cette définition d'Emmanuel Kant. Qu'est-ce que la religion ? "La religion est la loi qui est en nous dans la mesure où elle reçoit sa force sur nous d'un Législateur et d'un Juge. C'est une morale appliquée à la connaissance de Dieu. Si la religion n'est pas liée à la moralité, elle n'est qu'une recherche de faveurs."
    Pour répondre à la question "comment définir la religion ?" je distinguerai deux réalités. Du point de vue sociologique, la religion est constituée d'une part par les croyants, avec une foi sincère, loyale. Je rappelle souvent ce grand évangéliste Félix Neff, d'une orthodoxie très marquée, enthousiaste. Il a prononcé cette prière : "Oh, Dieu ! Si tu existes..." Pour moi, la prière est le jaillissement de tout ce qu'il peut y avoir de plus sincère en nous. C'est pour cela que dans les psaumes il y a un peu de tout : c'est un cri. La foi est une continuelle recherche. Le doute fait partie de la foi.
    Et puis, à côté de la foi des croyants, il y a les institutions., des organisations, des establishments. Notez bien qu'on peut difficilement s'en passer. Pour en rester à un niveau très simple, beaucoup me disent : "Je ne vais jamais au culte. Les Églises ne m'intéressent pas. Je regarde la télévision et j'écoute la radio". Je leur réponds "oui, mais s'il n'y avait pas d'organisation, qui ferait les émissions de la radio ou de la télévision ?" On ne peut pas se passer totalement de structures.
    6. La religion dans la société
    Le journaliste Tincq dans "Le Monde" étudie avec perspicacité l'évolution dans notre société occidentale. On a répété, ressassé qu'André Malraux aurait dit : "Le vingt-et-unième siècle sera religieux ou ne sera pas". André Malraux a répondu : "On m'a fait dire que le vingt-et-unième siècle sera religieux. Je n'ai jamais dit cela, bien entendu. Car je n'en sais rien. Ce que je dis est plus incertain : je n'exclue pas la possibilité d'un événement spirituel à l'échelle planétaire". Et pour l'auteur de la Condition humaine, le rapport de l'homme avec Dieu est cyclique. Après l'antique terreur de l'absolu divin, suivi de la suprématie d'un humanisme sans Dieu, Malraux pensait qu'on reviendrait au "droit régalien de l'Éternel". Par une sorte de prescience n'avait-il pas écrit : "le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux". En 1955, il écrivait : "Il s'agit de réintégrer les dieux en face de la plus terrible menace qu'ait connue l'humanité".
    À la fin des années soixante, Dieu était mort et enterré. Bien après Nietzsche, Marx, Freud et bien d'autres "maîtres du soupçon", les philosophes et sociologues croyaient à la mort de Dieu et au désenchantement de la société moderne, comme dit Marcel Gauchet. Et comment aurait-on pu à l'époque leur donner tort ? Tout convergeait : l'urbanisation et la fin de la civilisation paroissiale symbolisée par le clocher du village, le déclin des grandes Églises et confessions historiques, l'assimilation aux sociétés modernes d'un Judaïsme en diaspora, la domination dans les pays Musulmans d'un nationalisme laïc Arabe ou Turc, l'envahissement dans les pays riches des modèles de consommation matériel, la transformation du statut de la femme, l'émergence d'une société de loisirs, l'omniprésence des médias qui façonnent les esprits... La mort de Dieu était évidente...
    Mais les mêmes qui avaient observé cette montée massive de l'individualisme, de la sécularisation, de l'indifférence religieuse confessaient peu après la revanche de Dieu. Un exemple : le sociologue américain Harvey Cox en 1968 écrit La cité séculière ; en 1994, Le retour de Dieu. Je vous indique cela pour illustrer ma manière de voir.
    C'est dans La revanche de Dieu qu'il souligne l'extraordinaire concomitance, à la fin des années 70, des phénomènes religieux identitaires : dans le Judaïsme, l'action de courants très orthodoxes, dans l'Islam la révolution iranienne, et dans le christianisme les courants évangéliques protestants. Le vingt-et-unième siècle ne sera sans doute pas un siècle d'affaissement spirituel, mais au contraire de prolifération des croyances au sein de ces sociétés pauvres religieusement.
    Je terminerai par trois dernières remarques à propos de la société actuelle.
    1. La nébuleuse du Nouvel Âge.
    Le Nouvel Âge est plus qu'une mode passagère. Il reflète bien un état religieux où la spiritualité et la mystique voisinent avec la technique moderne et le développement du potentiel humain. C'est pour le New Âge le passage de l'ère astronomique des Poissons à celle du Verseau. Dans toutes les civilisations, des chamans de Sibérie aux religions Amérindiennes ou au bouddhisme Tibétain, les chercheurs cherchent des traditions immémoriales à côté des Églises.
    2. Le "fast religieux" du pentecôtisme
    On voit une évolution extraordinaire du pentecôtisme, en particulier en Amérique du Sud. De l'avis des spécialistes, la religion du vingtième-et-unième siècle serait le pentecôtisme. Je le qualifiais de "fast religion" parce que c'est une religion vite assimilée, vulnérable aux entreprises financières et politiques, ainsi qu'à toutes les formes d'instrumentalisation du religieux par le bricolage actuel.
    3. La trancendance sans Dieu
    La laïcisation n'a pas plus apporté le bonheur à l'homme que la raison. La mythologie du progrès à tout prix a trouvé ses limites. Les inquiétudes demeurent face à l'épuisement des ressources énergétiques, à l'accumulation des armements nucléaires, aux catastrophes financières. Claude Jeffret observe le développement de ces spiritualités qui répugnent à confesser un Dieu personnel, mais ont un sens aigu de la transcendance. Il est vrai que l'Hindouïsme, le bouddhisme, le taoïsme traversent les rives de l'Orient vers notre l'Occident. Ces religions sans Dieu s'adaptent parfaitement à notre modernité.
    Malraux ne se trompait pas quand il annonçait le retour au galop de la question religieuse, mais peut-on parler pour autant de religions ? La religion ne disparaît pas du monde moderne ; elle se métamorphose.
    Et je conclurai par deux citations.
    Tout d'abord, une citation de Ricoeur : "Les religions, si elles doivent survivre, devront satisfaire à de nombreuses exigences. Il leur faudra en premier lieu renoncer à toute espèce de pouvoir autre que celui d'une parole désarmée. Elles devront en outre faire prévaloir la compassion sur la raison doctrinale. Il faudra surtout chercher au fond même de leur enseignement ce surplus non dit grâce à quoi chacun peut espérer rejoindre les autres. Car ce n'est pas à l'occasion de superficielles manifestations qui restent des compétitions que les vrais rapprochements se font. C'est en profondeur seulement que les distances se raccourcissent".
    Et Théodore Monod, que je cite souvent : "Pour moi, il y a une montagne unique, la même pour tous, que nous gravissons les uns et les autres par des sentiers différents. Les uns montent par ici, les autres par là. Mais nous avons tous, les uns et les autres, l'ambition et l'espoir de nous retrouver au sommet dans la lumière, au-dessus des nuages".

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