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un itinéraire spirituel et théologique de quarante ans

testament spirituel d'André Malet

 
 
André Malet
    Le titre même de cet exposé pourrait laisser croire qu'un itinéraire religieux du type intellectuel n'implique guère de tribulations et de souffrances. Ce serait une erreur. Je ne saurais mieux comparer ce que j'ai subi qu'à un divorce. Vous admettrez sans peine qu'un divorce s'accompagne presque toujours de grands et parfois longs tourments, qu'il peut créer une dépression grave chez l'un ou chez l'autre des conjoints, et même conduire au suicide (j'en ai justement des cas récents en mémoire). Mon histoire est aussi celle d'un divorce, divorce d'une Église pour entrer dans une autre. Et il ne s'est pas agi d'un passage qui, comme les divorces ordinaires, aurait été relativement bref : il a duré la majeure partie de ma vie. Certes les joies ont été nombreuses mais, surtout dans les premières années, je les ai chèrement payées, jusqu'à ce que vienne la paix définitive. Je vous prie donc de ne pas oublier que derrière un itinéraire intellectuel se cache presque toujours un drame plus ou moins profond. J'arrête là ces confidences affectives pour n'y plus revenir. Elles sont destinées à faire comprendre que la recherche de la vérité n'est généralement pas un paisible cheminement mais un perpétuel - et souvent lancinant - combat dans lequel la "tête" et le "coeur" sont totalement engagés.
    Je suis né dans une région de France profondément catholique et j'ai été dans mon enfance et dans mon adolescence le type même de ce qu'on appelait à l'époque un "enfant pieux". Mon sens critique religieux ne s'est éveillé que lors de mon entrée dans l'enseignement catholique supérieur. Chose étrange, il est né de la sincérité même de cet enseignement. À cette époque lointaine, on utilisait des manuels de théologie rédigés en latin et on lisait la Bible en latin dans la vénérable traduction de saint Jérôme (iiie -ive s.). Les cours étaient faits en latin et en classe les étudiants parlaient et écrivaient toujours en latin. Nous faisions aussi beaucoup de grec et il y avait en outre un excellent cours d'hébreu. Toutefois comme le latin était la langue officielle de l'Église, c'était un devoir de lire l'Ancien et le Nouveau Testament en latin quand nous le prenions comme thème de prière et de méditation. Mais revenons aux manuels (une vaste série de volumes d'environ un millier de pages chacun). J'ai dit que ces ouvrages étaient naïvement sincères. J'entends par là que les auteurs étaient tellement convaincus de l'évidence de leur foi qu'ils n'hésitaient pas à exposer - parfois longuement et toujours fort exactement - toutes les objections dirigées au cours des siècles contre le dogme catholique. Ils poussaient l'honnêteté jusqu'à citer, en note, les noms des adversaires et les titres de leurs livres. Chaque chapitre de chaque manuel s'ouvrait par le mot latin : adversarii ou objectiones, puis venaient les responsiones, quelquefois plus courtes que les objections. C'est alors qu'il m'arriva (et pas seulement à moi) une chose troublante : j'étais presque toujours plus frappé par la profondeur des objections que par celle des réponses.
    Par exemple, en ce qui concerne la Bible, l'interprétation catholique me jetait dans la plus cruelle perplexité, tandis que les autres lectures, celles notamment des protestants libéraux, me paraissaient beaucoup plus justes. C'est alors que je me résolus à prendre à bras le corps le problème, pour moi fondamental, de la critique biblique. Parmi les adversaires cités au bas des pages, j'avais été frappé du grand nombre d'auteurs allemands jamais traduits en français. Or, parmi les langues modernes, je ne lisais que l'anglais. Je me mis donc avec acharnement à l'étude de l'allemand, jusqu'à ce que j'arrivasse à le lire aussi bien que le latin. Du coup, je pus me plonger dans la pléiade des historiens allemands libéraux du xixe et du xxe siècle qui bouleversèrent ma conception de la Bible. J'appris ainsi que les évangiles étaient faits de pièces et de morceaux postérieurement reliés en des ensembles plus ou moins cohérents, et souvent retouchés. J'appris à distinguer entre la tradition orale et la tradition écrite, entre ce que Jésus avait dit et fait et entre ce qu'on lui avait fait dire et faire, après coup. J'appris que les récits de l'enfance dans Matthieu et Luc étaient des légendes, que Jésus n'avait fait presque aucun des miracles que les évangélistes lui ont attribués, que sa passion et plus encore sa résurrection telles qu'elles sont racontées dans les textes, étaient puissamment colorées d'imagination pieuse, que la Cène n'avait pas été instituée par lui comme le racontent les évangiles, et mille autres choses encore. Je respirais enfin car il me semblait que j'avais toujours inconsciemment soupçonné tout cela. Je respirai surtout quand je fus tout à fait assuré que la papauté, telle qu'elle se comprend elle -même était une colossale imposture historique, imposture au demeurant nullement machiavélique, mais imposture quand même. Certes, l'Église papale est une des choses les plus grandioses du monde, à laquelle on doit beaucoup en matière de foi, de spiritualité, de culture et de civilisation, en matière aussi de scandale et d'oppression. Il reste que le fameux "Tu es Petrus" de Matthieu 10,18 -19 n'est pas une parole authentique de Jésus, et le serait -elle, comme l'admettent quelques savants protestants, que cela ne signifie aucunement, pour eux, que le pouvoir confié à Pierre l'a aussi été à ses successeurs, surtout si on se souvient que Jésus et les siens attendaient avec impatience la fin toute prochaine du monde. Certains de ceux qui ont lu mes livres croient parfois que je dois la découverte de tout ce que je viens de dire à Rudolf Bultmann (1884 -1976), sur lequel j'ai effectivement beaucoup écrit. C'est inexact. Je n'ai abordé Bultmann que relativement tard. J'ai commencé mes recherches par le célèbre David Friedrich Strauss (1808 -1874) et c'est le magnifique ensemble des critiques allemands du xixe et du xxe siècle, que j'ai assidûment fréquenté. Mais il reste vrai que c'est Bultmann que je considère comme le plus génial.
    Vous m'objecterez, peut -être, que les sciences historiques sont loin d'être parfaites et qu'elles commettent nombre d'erreurs. C'est évident. La meilleure preuve en est que tous les critiques libéraux du Nouveau Testament sont loin d'être d'accord entre eux sur les questions importantes. Mais, premièrement, ils sont unanimes dans leur refus de l'interprétation conservatrice (catholique ou protestante) et, deuxièmement, est -ce que les biologistes, les sociologues, les physiciens, les chimistes, voire les mathématiciens, sont tous à l'unisson dans leurs domaines respectifs ? N'est -ce pas la discussion autour de points centraux qui fait progresser toutes les sciences ?
    Vous m'objecterez peut -être encore que la critique des livres bibliques est dangereuse pour la vie spirituelle. C'est exact, et plus d'un y a perdu la foi, mais il y en a d'autres qu'elle a empêchés de la perdre. Je suis loin d'être le seul dans ce cas. Je ne puis respirer, je ne puis vivre avec Dieu que dans un climat de totale véridicité... Je serais devenu athée - ou agnostique - si je n'avais pu déboucher sur une religion ouverte. Étant donné tout ce qui précède, vous comprendrez sans peine que cette religion ouverte se soit présentée à moi sous la forme du protestantisme libéral, au sens le plus large.
    Il faut maintenant expliciter l'itinéraire que j'ai brièvement décrit. Comme je ne veux pas dépasser une heure de parole, je me bornerai à vous dire comment je comprends Jésus de Nazareth, et par là vous saurez ce que j'entends par l'expression : croire en Dieu. Toutefois, avant de chercher qui est Jésus, il me semble qu'il faut s'interroger sur ce qu'est l'homme dans son être le plus profond. On a donné de ce dernier les définitions les plus diverses, en sorte qu'on peut se demander s'il existe à son sujet un point fondamental qui soit admis par toutes les cultures et toutes les civilisations, sans exception aucune. Eh bien, il y en a un. Si incroyablement différents, voire opposés, que soient les êtres humains, il existe une réalité qui, de gré ou de force, rallie tous les suffrages, à savoir la finitude humaine. Il n'y a jamais eu, il n'y a pas, il n'y aura jamais d'homme qui n'éprouve son irrémédiable limitation et qui ne dise avec Faust : "Je ne suis pas l'égal des dieux, je ne le sens que trop". L'homme est un être limité de tous les côtés. Religieux ou non, tout individu humain sait qu'il n'est pas infini. Il constate qu'il n'est pas le Tout, l'Absolu, le Tout -Puissant.
    En ce sens je dirais que tous les hommes sans exception connaissent Dieu, c'est -à -dire le Grand Limitateur, ou la grande limitation, qu'ils peuvent appeler d'une multitude de noms ou ne pas nommer du tout, mais qui, de toute façon, les empêche de se comprendre comme des êtres illimités. Ils connaissent Dieu "en creux". Toutefois, si en ce sens, tous les hommes connaissent Dieu, il s'en faut que tous le reconnaissent au sens religieux de ce terme. On peut très bien expérimenter sa propre et irrémédiable finitude sans pour autant s'y résigner : on peut la maudire, ou on peut au contraire se dire avec philosophie "C'est un fait, l'homme est un être contingent, mortel, et il n'y a pas à chercher autre chose". L'attitude de celui qui reconnaît Dieu est toute différente : il admet sa dépendance par rapport à une Toute Indépendance. Dans le christianisme, cela peut s'exprimer par certaines paroles de Jésus telles que celle -ci : "Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux" (Mc 14,36) ou cette autre : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit" (Lc 23,46).
    Je viens de dire : dans le christianisme, mais qu'en est -il dans les autres religions ? J'ai été ainsi conduit à un problème qui fut longtemps crucial pour moi, à savoir le caractère absolu et exclusif de l'Évangile. Apparemment, la Bonne Nouvelle se donne pour absolue et unique. On lit dans le Livre des Actes 4,12 : "Il n'y a de salut en aucun autre" (que Jésus). Or une telle prétention semble aujourd'hui exorbitante, voire enfantine. Prenons une échelle de grandeur. Si on représente un millénaire par une longueur d'un centimètre, si par ailleurs on admet que l'homme date au minimum d'un million d'années et même certainement beaucoup plus, on obtient alors dix mètres correspondant à la vie en général, en sorte que ce qu'on appelle couramment l'"histoire sainte" ne représente que cinq à six centimètres sur l'échelle choisie. Et cela ne concerne que le passé. Selon les spécialistes, l'avenir de l'humanité doit être compté non par millions mais par milliards d'années. Une telle mesure des temps semble rendre vaine toute considération sur le caractère absolu et exclusif du christianisme. Vous ne pouvez pas savoir à quel point cette question a tourmenté les théologiens catholiques, malgré leur petite échelle des temps (3000 à 4000 ans). Ils lui ont consacré des centaines de traités sous ce titre : "Le problème du salut des infidèles". Le protestantisme s'est également intéressé à la chose et, pour ne prendre qu'un exemple, Auguste Sabatier, tout protestant libéral qu'il était, a écrit : "Le christianisme est la religion absolue et définitive de l'humanité", ce à quoi je ne puis souscrire purement et simplement.
    Voici comment j'ai été amené à concevoir les choses. Ce qu'il semble y avoir d'extravagant dans l'absoluité et l'exclusivité du christianisme disparaît dès lors que l'on parle de caractère absolu et exclusif de Dieu. Or n'est -ce pas précisément ce Dieu absolu et exclusif qui a envoyé Jésus. Jésus - pour moi - n'est pas Dieu au sens où le dit le concile de Nicée, ainsi que toute la tradition dogmatique. Il n'est pas la deuxième personne éternelle de la Trinité, il n'est pas Dieu, il est- ce qui signifie tout autre chose- la révélation de Dieu, c'est -à -dire celui qui a entièrement renoncé à soi pour faire la volonté de Dieu. Ce n'est pas dans ce qu'il est par lui -même que Jésus est absolu et exclusif, c'est au contraire en tant qu'il n'est plus lui -même. Il a renoncé à tout caractère exclusif propre pour se soumettre à l'absoluité et à l'exclusivité du Dieu unique. Ce n'est pas Jésus qui est absolu et exclusif, c'est la révélation que Dieu nous fait par lui : "Qu'ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé" (Jean 17,8). Jésus n'est donc pas Dieu mais seulement sa révélation.
    La même chose se passe d'ailleurs en chaque chrétien : quand chacun de nous témoigne de Dieu, il est la révélation de Dieu puisque, nous l'avons vu, la foi est obéissance de l'homme fini au Dieu infini. Mais, quoique chrétiens, quoique envoyés de Dieu, nous ne sommes pas un autre Dieu, nous ne sommes pas Dieu par nature : lorsque nous confessons Dieu devant les hommes, en réalité, c'est l'unique Dieu qui témoigne en nous, et, s'il arrive que quelqu'un se convertisse à notre contact, il ne se convertit pas à Jésus mais à Dieu au contact de Jésus. Pour pouvoir confirmer le caractère absolu et exclusif de Dieu, il a fallu que Jésus renonçât à toute absoluité et exclusivité propres, sans quoi il n'aurait pas dit la révélation de Dieu mais la seule sienne.
    Cela est vrai non seulement de Jésus et de chaque chrétien mais de n'importe quel être humain. Soit le cas d'un "primitif" qui vénère un rocher ou un arbre sacrés : que fait -il d'autre- s'il ne s'agit pas de magie et s'il croit réellement en Dieu- qu'accepter sa finitude pour adorer l'Être infini, quel que soit le nom qu'il lui donne ? Dans ce cas, Dieu s'est révélé à lui. Point n'est donc besoin de Jésus pour que Dieu trouve l'homme et celui -ci celui -là. Au demeurant, je n'affirme là rien de bien nouveau. Dans l'Épître aux Romains (1,19 -20) Paul affirme catégoriquement que l'humanité d'avant Jésus -Christ aurait dû, en voyant le monde (le monde, pas Jésus !), reconnaître et adorer le Créateur. En d'autres termes, le monde contemplé dans un esprit de soumission et d'obéissance, mène à Dieu. Pour les coeurs purs, c'est depuis toujours, bien avant l'apparition de Jésus, que comme le dit si bien le Psaume 19,2 : "Les Cieux racontent la gloire de Dieu". C'est ce que le fondateur du protestantisme a aussi parfaitement compris. Henry Strohl, peut -être le meilleur spécialiste de Luther, écrit dans son Luther jusqu'en 1520 : "Luther a d'abord connu Dieu par un ensemble d'expériences qui se rattachent exclusivement aux organes de la révélation chrétienne, à Christ et à la Parole. Mais, ayant découvert le coeur de Dieu, il a vu ce même Dieu à l'oeuvre dans le reste de la création. Il a constaté dans la sphère profane également un ordre. L'ordre naturel, l'ordre dans le monde profane, la loi naturelle sont une seconde (je souligne) manifestation de la potestas ordinata (ce terme latin signifie la libre volonté et même l'arbitraire de Dieu) à côté de (je souligne) la révélation chrétienne". Autrement dit, non seulement le firmament étoilé mais la vie de l'homme en ce monde à travers la famille, la profession (le "devoir d'état"), la société, est aussi une révélation de Dieu. Luther va jusqu'à écrire : "Les autorités laïques font mieux leur devoir que les autorités ecclésiastiques" (wa 56, 478, 7 -10) et encore ceci : "Dieu préférera peut -être une mère de famille à un saint orgueilleux" (wa 55, 426.6). Un saint orgueilleux, c'est précisément un pseudo -croyant qui refuse d'admettre sa finitude et qui joue en quelque sorte d'égal à égal avec Dieu. Selon le monachisme de toujours et notamment de l'époque de Luther, il fallait fuir le monde pour mieux trouver Dieu. Pour Luther, c'est au contraire le monde qui révèle Dieu aux coeurs droits.
    Pour ces coeurs droits, il existe une troisième révélation de Dieu, à savoir la loi morale inscrite dans le coeur de tous les hommes, sans exception aucune. Luther proclame littéralement que ceux qui ne connaissent pas Christ "n'ont aucune obligation envers l'Évangile et le Christ, pas plus que les Juifs, car quiconque accomplit la loi morale est en Christ et la grâce lui est accordée" (wa 56, 198, 20 -28). Voilà donc qui relativise et "désabsolutise" le christianisme : que devient -il donc ? Henry Strohl, dans sa Pensée de la Réforme, fait remarquer que Luther dit parfois que l'Évangile (c'est -à -dire, l'incarnation, la mort et la résurrection de Jésus) est moins une réalité objective qu'une "interprétation adaptée à la mentalité humaine" (je souligne). Interprétation de quoi ? Interprétation de la coordination entre la Sainteté et la Miséricorde divine. Donc l'ensemble de la révélation chrétienne est, pour Luther, plutôt une façon de faire comprendre aux hommes ce qu'est le salut qu'une réalité objective. L'essentiel est de croire en Dieu en reconnaissant que nous sommes des êtres limités qui s'abandonnent à la miséricorde divine. Il y a donc, premièrement, la révélation en Jésus de Nazareth, deuxièmement, la révélation par les Cieux qui racontent la gloire de Dieu et, troisièmement, la révélation par la loi morale, ces trois choses revenant toujours à l'acceptation de notre finitude et à la reconnaissance du Grand Limitateur. Luther donne quelques exemples de païens rachetés en dehors de toute connaissance de l'Évangile : tel fut le cas de Jéthro, le beau -père de Moïse, de Naaman le Syrien, Luther terminant sa phrase latine par un etc (wa 56, 198, 20 -28). C'est donc par sa potestas ordinata (de façon contingente, arbitraire) que Dieu a institué l'Évangile. Il aurait aussi pu agir et, de fait, il a effectivement agi autrement à l'égard de ceux qui ont ignoré Christ et de ceux qui l'ignorent. Le Réformateur note enfin que "nos petits enfants" seront sauvés sans passer par Christ (wa 56, 159, 2 ss).
    On trouve aussi chez Calvin l'idée que tout le monde n'est pas racheté par le seul Jésus. Je cite un texte de 1559 : "Il y a quelque apparence de contrariété (en Français moderne : de contradiction) de dire que Dieu nous a prévenus de sa miséricorde et qu'il nous ait été ennemi jusqu'à ce qu'il nous a été réconcilié par Jésus -Christ"(Calvin cité par Strohl dans la Pensée de la Réforme). La miséricorde de Dieu sauvera donc en dehors de Christ, l'immensité de ceux qui ne l'ont jamais connu et ne le connaîtront jamais : il suffit pour cela que les hommes de tous les lieux et de tous les temps reconnaissent leur finitude et leur péché devant une Puissance qu'on appelle Dieu mais qu'on peut nommer autrement. Il faut donc dire (avec Pascal) que si Dieu est le Dieu de Jésus -Christ, il est aussi (contre Pascal) le Dieu de tous ceux qui, sans connaître le Christ, auront, soit en contemplant le firmament, soit en pratiquant la Loi morale, vénéré l'auteur des deux. En ce sens, on peut adopter le dicton populaire selon lequel "toutes les religions se valent". Un des meilleurs théologiens catholiques actuels, Michel de Certeau (1925 -1986), écrit dans son livre Le christianisme éclaté (1974) : "Je ne dis pas que l'Évangile c'est la vérité, ni que c'est pour tous le chemin obligé". Ce sont des paroles audacieuses chez un catholique et dans une Église dirigée par le pape actuel, mais elles sont très intéressantes du point de vue de la thèse que j'expose dans cette conférence.
    Arrivé à ce point, au cours de mes années de recherche, surgit un grave problème : y aurait -il donc pour Dieu, non pas plusieurs manières de se révéler (nous avons répondu par l'affirmative), mais des révélations de nature différente ? Ma réflexion à ce sujet fut aidée d'abord par un grand penseur médiéval- Thomas d'Aquin- auquel j'ai consacré mon premier livre dont le fil directeur est la distinction entre le id que et le id quod, c'est -à -dire, en termes français très simples, le plan des idées religieuses et le plan du contenu de ces idées. Je fus ensuite aidé par les plus grands théologiens protestants modernes notamment Friedrich Schleiermacher (1768 -1834), Friedrich Gogarten (1887 -1967) et Rudolf Bultmann. À la question posée : y a -t -il de la part du Dieu unique des révélations de nature différente, je réponds par oui et par non. Oui sur le plan des idées religieuses, le plan du contenu de la révélation. Il est évident qu'à cet égard le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l'islam, le catholicisme, le protestantisme et toutes les autres religions- petites ou grandes- ne sont pas une seule et même chose : les mythes, les rites, les dogmes, les cultes, les notions, les concepts, les représentations, les images, les doctrines, les définitions, les enseignements, bref les catéchismes et les théologies varient de religion à religion. Il y a donc sur ce plan diversité des révélations. Mais- et c'est ici que se situe mon non- il y a quelque chose qui ne varie jamais : c'est l'acte de foi, je ne dis pas le contenu de l'acte de foi, je dis l'acte pur et nu de la foi pure et nue, l'événement pur et nu. J'entends par là le fait (le id quod en latin, le Dass en allemand) que j'ai décrit longuement, à savoir qu'un homme quelconque d'une époque quelconque (des origines à nos jours) re -connaisse et accepte sa finitude et sa "misère" (au sens de Pascal), confesse soit dans le silence, soit dans n'importe quelle langue, le "non pas ce que je veux mais ce que tu veux" ou le "entre tes mains je remets mon esprit", ou toute autre confession analogue par laquelle il reconnaît sa finitude, c'est -à -dire se refuse, devant Dieu, à toute autonomie propre et se refuse également à ériger l'humanité et les humanismes comme normes absolues.
    Pour dire les choses un peu autrement, l'acte de foi proprement dit ne relève pas de l'intelligence (qui est le domaine de ce que j'ai appelé contenu, idées, notions, concepts, images, enseignement, doctrines, définitions, dogmes, etc) mais de la volonté. Jésus n'a pas dit : ma nourriture est de faire l'intelligence de mon Père, il a dit : "Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé" (Jean 4,34). Or l'acte de volonté et d'obéissance par lequel un homme se soumet à plus grand que soi, au Grand Limitateur, est le même pour tous les hommes sans exception. Et c'est cela la foi. Il n'y a pas des soumissions de nature différente des volontés humaines à Dieu : il n'y en a qu'une. Quand je réponds à l'interpellation de Dieu, que ce soit dans le christianisme, dans les autres religions ou en dehors de toute religion établie, je sais qu'il n'y a pour tous les croyants qu'une révélation. Dieu étant un, sa révélation est également une. De même, du côté de l'homme, il n'y a qu'un acte de foi : celui que je décris depuis le début : la soumission du fini à l'Infini. Quelles que soient les formes historiques, psychologiques, sociologiques, linguistiques, bref mentales que prenne l'acte de foi, selon les cultures et les civilisations, il faut qu'il soit eschatologique, c'est -à -dire que tout croyant de n'importe quelle religion doit, non pas connaître et dire, mais faire et accomplir le "non pas ce que je veux mais ce que tu veux", et ce oui à Dieu est nécessairement unique : "Que votre parole soit oui si c'est oui, non si c'est non" (Mt, 5,37). Ce texte montre bien l'opposition entre l'idée et l'acte : le oui relève de la volonté, de la décision, et il a la même valeur factuelle (je ne dis pas idéelle) dans la bouche de n'importe quel être humain. Le oui dit à Dieu montre qu'on le reconnaît comme le seul Absolu. Et dès lors l'objection qui nous avait paru troublante, à savoir que la foi chrétienne n'occupe que cinq ou six centimètres par rapport aux dix mètres qui symbolisent, sur l'échelle choisie, le million d'années de l'humanité passée, n'a aucune importance : dès lors qu'il y a eu des hommes, Dieu était là, et tant qu'il y en aura, Dieu (je ne dis pas Bouddha, ni Moïse, ni Jésus), Dieu, dis -je, sera là, en sorte que tout être humain pourra reconnaître et accepter sa finitude devant son Créateur et Seigneur.
    Tout ce qui précède vous laisse entendre (j'y ai d'ailleurs fait expressément allusion) que je ne peux tenir Jésus de Nazareth pour Dieu. Jésus, pour moi, n'est pas Dieu, mais la révélation de Dieu, et encore seulement l'une de ses révélations. Autrement dit, je ne crois pas au dogme trinitaire. Je suis unitarien. Il est symptomatique de mon évolution spirituelle que le premier ouvrage que j'aie publié était entièrement consacré au dogme trinitaire sous sa forme catholique et que ma longue réflexion m'ait conduit à ne plus croire en un Dieu en trois personnes et en une autre, mais en Dieu "tout court". Et là je m'éloigne un peu de Luther- qui m'est pourtant si cher. Cet écart n'est d'ailleurs pas tellement grand car, si vous fréquentiez assidûment Luther, vous verriez que sa théologie de la Trinité est modaliste et le rapproche bien plus des unitariens que des trinitariens orthodoxes. Les unitariens ont commencé à exister à l'époque même du Réformateur et on trouve en Pologne une Église unitarienne dès la moitié du xvie siècle. Il y avait aussi de nombreux unitariens en Transylvanie, et il y en a encore aujourd'hui dans la Roumanie communiste. Mais c'est surtout en Angleterre que l'unitarisme prit forme avec notamment Théophile Lindsey qui fonda à Londres en 1874 l'Église unitarienne d'Essen -Street. Il y en eut aussi une en Écosse sous l'impulsion du grand chimiste Joseph Priestley, lequel se réfugia dans la Nouvelle Angleterre, en 1774, et rencontra, dans ce qui devait devenir en 1783 les États -Unis, des groupes unitariens qui se faisaient aussi appeler "chrétiens libéraux". Au bout de peu de temps, il y eut 126 communautés unitariennes dans la Nouvelle Angleterre et en 1925, plus de 440. Je rappelle quelques noms illustres : Channing (1780 -1847) qui disait : "Une Église établie, c'est le tombeau de l'intelligence", Théodore Parker (1810 -1860) et surtout Ralph -Waldo Emerson (1803 -1882) dont le nom se situe auprès de ceux de Carlyle, Ruskin et Nietzsche. Ce dernier s'est souvenu d'Emerson- en l'outrant fortement, il est vrai- dans sa théorie du surhomme.
    Personnellement, il y a un point sur lequel je diffère grandement d'Emerson : il croit peu au mal et au péché, alors que j'y attache la plus grande importance. Là dessus, je reste luthérien ou johannique : "Mundus totus in maligno positus est" (le monde tout entier est plongé dans le mal), dit la première épître de Jean (iJn 5,19). C'est peut -être excessif ; toutefois ce sens du péché manque trop à Emerson. Mais reprenons notre bref propos sur l'histoire de l'unitarisme. En 1928 se forma "l'assemblée générale des Églises chrétiennes unitariennes et libérales". Il a paru en 1970 un livre américain, non traduit en français et dont le titre qui, à lui seul, dit tout est : Les chrétiens libéraux, Essais sur l'histoire de l'unitarisme américain. Vous voyez que, pour l'auteur, christianisme libéral et unitarisme ne font qu'un. Je signale aussi Les Églises aux États -Unis, dans la collection "Que sais -je ?" À la page 92, l'auteur, un universitaire français, conclut sa brève étude de l'unitarisme par ces mots : "Absence de prosélytisme, haut niveau intellectuel et grand libéralisme socio -politique expliquent que la dénomination reste petite, mais son influence a été grande. Les unitariens ont compté dans leurs rangs les Américains les plus éminents".
    J'ai, au demeurant, connu l'unitarisme dès mes vingt ans environ, toujours grâce à mes manuels de théologie qui reproduisaient très exactement les arguments des unitariens. Je n'en retiens que deux. Premièrement, dans la Bible hébraïque (l'Ancien Testament des chrétiens) Dieu dit des centaines de fois : "Je suis votre Dieu". En revanche, Jésus n'a jamais dit : "Je suis Dieu..." bien qu'il ait souvent commencé ses phrases par un "Je suis" : "Je suis le bon berger" (Jn 10, 11) ou "Je suis venu..." (Jn 10, 10). Je vous rappelle que, selon l'orthodoxie trinitaire, le Dieu Fils est en tout absolument égal au Dieu Père et que cette orthodoxie fait des prodiges de subtilité pour montrer que la qualité de Fils n'entraîne pas le moindre soupçon de subordination, vu qu'il n'y a qu'une nature divine, totalement commune aux trois Personnes. Deuxièmement, disaient les Unitariens, Jésus a constamment exhorté les hommes à honorer Dieu, mais il s'est soigneusement gardé de réclamer quoi que ce soit d'analogue pour lui. Il est raconté, dans Luc 18,18 -23, qu'un notable interroge Jésus en commençant sa phrase par "Bon Maître". Et Jésus lui dit : "Pourquoi m'appelles -tu bon ? Nul n'est bon, sinon Dieu seul". L'auteur du Manuel concédait ces deux points, mais vous devinez que sa réfutation de l'unitarisme était terriblement décevante. Seulement j'étais encore trop imprégné de catholicisme pour saisir la portée de cette controverse.
    Je voudrais conclure sur une observation fondamentale : quand j'ai un de mes étudiants en philosophie qui est, disons, platonicien, je lui demande : "Est -ce la lecture de Platon qui vous a rendu platonicien ?" Surpris par le "simplicisme" de ma question, il me répond, un peu gêné : "Mais oui, Monsieur". Je lui dis alors que ce n'est pas la vraie réponse et qu'il faut formuler les choses ainsi : "Je ne suis pas devenu platonicien parce que j'ai lu Platon, c'est au contraire parce que j'étais déjà platonicien que j'ai lu Platon". Il en va ainsi de chacun d'entre nous : si vous lisez Calvin avec plaisir, par exemple, ce n'est pas un hasard : c'est parce que vous étiez déjà, sans le savoir, calviniste. Il y avait une secrète complicité entre vous et Calvin. Il en est de même pour moi. Je vous ai dit les multiples influences que j'avais subies : celle de l'exégèse scientifique de la Bible, celle de Luther, celle de Schleiermacher, celle de Bultmann, celle des unitariens, et cent autres encore. Mais je ne me suis pas laissé faire violence par elles. Par exemple, c'est parce que je suis né avec une exigence aiguë en matière de vérité historique que j'ai été délivré par la critique biblique libérale ou indépendante. C'est parce que j'étais né congénitalement luthérien que j'ai fréquenté avec passion le Réformateur. C'est parce que j'étais né à la fois historien, philosophe et théologien que je me suis fait presque l'apôtre de Bultmann qui se situe justement au carrefour de ces trois disciplines. Il en a été de même à l'égard des innombrables influences qui se sont fait sentir sur moi. En sorte que, loin de nuire à ma personnalité, tous ces courants de pensée m'ont aidé à devenir moi -même. Vous aurez d'ailleurs remarqué que j'ai fait des choix : dans la Bible (et singulièrement le Nouveau Testament), dans Luther, dans Schleiermacher, dans Bultmann, dans Emerson, etc. Un grand penseur du Moyen Âge, Duns Scot, a dit avec profondeur que la personne humaine était ultima solitudo (ultimement solitude). Par quoi il faut entendre que les influences reçues n'abolissent jamais, chez les hommes, leur identité, leur originalité, bref leur ultime solitude. À mon avis, il n'y a de vie réussie que celle qui parvient à cela, humblement et dans la plus grande mesure possible.


    Auteurs des citations (hormis les textes bibliques) :
    J.C. Bertrand, Les Églises aux États -Unis, Paris 1975
    Duns Scot, Opus Oxonense, 111, Distinct. 1, qu. 1 numéro 17 :
    "Ad personnalitatem requiritur ultima solitudo" (Ed. Quaracchi 1910)
    M. Luther, Kritische Gesamtausgabe, Weimar, 1883 ss (en abrégé W.A.)
    A. Malet, Personne et Amour dans la théologie trinitaire de saint Thomas d'Aquin, Paris 1956.
    A. Sabatier, Esquisse d'une philosophie de la religion d'après la psychologie et l'histoire, Paris 1897, p. 186
    H. Strohl, Luther jusqu'en 1520, 2e édition, 1962.
    H. Strohl, La pensée de la Réforme, 1951
    C. Wright, The Liberal Christians, Essays on American Unitarian History, Boston, 1970.
    L'éditeur remercie très chaleureusement Madame Nicole Malet qui a autorisé la publication de ce texte, qui avait été précédemment publié dans Évangile et Liberté, en 1984 (cette conférence fut prononcée à Marseille aux journées du protestantisme libéral en octobre 1983) et dans André Malet ou un homme en quête de Dieu, Éditions Universitaires de Dijon, 1991.
    Nota : André Malet nous a laissé de nombreux inédits. Parmi eux figure son oeuvre maîtresse : un remarquable Cours sur Heidegger. Ce manuscrit est en cours d'établissement. Pierre-Yves Ruff effectue ce travail. Deux des quatre volumes sont déjà parus...

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