Pierre-Yves Ruff. Qu'est-ce que le libéralisme théologique?

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Qu'est-ce que le libéralisme théologique ?

Pierre-Yves RUFF
    La plus ancienne mention du libéralisme en théologie que je connaisse (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas eu auparavant) se trouve dans l'oeuvre de Kant. Elle apparaît dans un ouvrage assez méconnu, mais que j'affectionne tout particulièrement : La religion.
    A l'époque de Kant, la notion d'orthodoxie n'a pas encore revêtu les connotations que nous lui connaissons. "Orthodoxie" désigne, conformément à l'étymologie du mot, un point de vue en quête de vérité et de cohérence. Il s'agit d'une opinion droite ou qui, du moins, tente de l'être. Il n'y a là, a priori, rien à redire. Kant va toutefois distinguer entre une orthodoxie despotique (qu'il qualifie également de brutale et une orthodoxie libérale.
    Par commodité, on opposera ensuite libéralisme et orthodoxie. Orthodoxie deviendra synonyme de dogmatisme. L'expression "orthodoxie libérale" est pour nous un monstre conceptuel.
    Mais au-delà des termes, la distinction opérée par Kant me paraît extrêmement pertinente. Parler de libéralisme théologique, ce n'est pas vouloir opposer une doctrine à une autre. La véritable différence entre "orthodoxie" et "libéralisme" ne se situe pas dans l'existence de contenus de pensée obligatoirement divergents (même s'ils le sont souvent). Elle réside, de façon radicale, dans une relation différente à l'usage du pouvoir.
    Mais précisons : il ne s'agit pas, seulement, de désigner par là le recours si fréquent des orthodoxies de toutes sortes au bras séculier, avec son cortège d'inquisitions, de censures et d'exclusives. Il s'agit, tout autant, de préciser si la vérité, pour nous, est un donné préétabli qu'il s'agirait simplement de répandre - ou si la vérité qui est la nôtre, étant l'horizon de notre condition humaine, se construit dans le débat.
    Le partage s'effectue alors entre les partisans d'un devoir-croire (quelle que soit la croyance à laquelle ils sont attachés), et ceux pour lesquels la vérité, hors de portée de l'homme, lui ouvre cependant le chemin d'une recherche sans certitudes. Entre affirmation dogmatique et espérance. Entre croyance et foi.
    De fait, la croyance est le contraire de la foi, l'opposé de l'espérance. Espérer, ce n'est pas en premier lieu espérer "en ceci" ou "en cela". C'est découvrir et traverser l'expérience de l'espérance. Jamais le Maître de l'Evangile ne dira : "Voici ce en quoi vous devez espérer". Jamais il n'induira, que la vérité résiderait en un discours, fût-ce le sien. Il eût été abrupt de prétendre : "Je dis la vérité". Mais il a dit : "Je suis la vérité". La vérité se situe donc dans l'être, non dans le discours. Or, l'être est précisément ce qui est là, sans qu'on puisse jamais répondre à la question : "Qu'est-ce donc ?"
    C'est pourquoi la question de Pilate ("qu'est-ce que la vérité ?") est mal posée. Or, il est très amusant de constater que c'est la seule à laquelle l'orthodoxie prétend répondre !
    Partisan d'une foi sans religion, d'une conviction sans certitudes, d'une espérance placée sous l'horizon de la promesse, je n'admettrai jamais pour vrai ce qui n'apparaîtra pas tel à ma conscience. Je me défie de tout discours, qui n'ouvre sur une altérité. Je ne peux faire mien qu'un propos visant l'universel, se risquant au débat, acceptant toute forme de dialogue. Par souci d'universalité, à l'appellation "protestantisme libéral", je préfère donc "libéralisme théologique". Sans doute fallait-il ici quelque nouveau concept.
(Document theolib)

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