Marcel Légaut, éveilleur d’humanité

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Marcel Légaut, éveilleur d’humanité - Théolib 38

 
Éditorial
Pierre-Yves RUFF
    “L’homme est une espérance de Dieu.” (Charles Wagner)
    Il peut sembler étrange que Théolib, revue de théologie libérale, ­marquée par ses racines protestantes, toujours en quête d’écrits alliant innovation et rigueur, ouvre ses colonnes à la mémoire d’un homme qui fut, pour commencer, un catholique, et surtout un spirituel. Ce dernier mot, pour nous, n’implique pas le désir de s’enfermer dans un isolement forcé. Car jamais la dimension spirituelle n’est aussi forte qu’au sein de la nature, dans la proximité d’une communauté de foi.
    Nul doute que Marcel Légaut, parmi d’autres figures marquantes du siècle dernier, n’ait été de ceux pour qui la question du divin s’est posée avec acuité. À bien des égards, la rédaction de Théolib ­ressent le besoin d’autre chose dans notre monde, à commencer par une intégration plus grande des mutations de notre temps.
    Mais ce n’est nullement une raison de se couper de ceux qui furent, dans l’histoire de nos voies spirituelles, des jalons, des sentinelles, permettant à beaucoup de reconnaître, en contemplant leur itinéraire, l’indication fugace d’un chemin praticable.
    En quelque sorte, ouvrir nos colonnes aux amis de Marcel Légaut, dans le même temps où nous préparons la réédition d’un ouvrage de Félix Pécaut — sans doute l’un des textes phares du protestantisme libéral à vocation universelle —, souligne notre volonté de concilier l’engagement théologique et l’intériorité de foi.
    “Ici, on enseigne l’humanité,” affirmait Charles Wagner. Avec Légaut, on cherche le divin dans l’homme, ou plutôt à partir de lui. Toute démarche qui le cherche demeure un signe d’espérance.

 
Marcel Légaut, libre chercheur de l’Invisible
 
Guy LECOMTE
    “Si le grain jeté en terre ne meurt pas”… Ces mots du ­quatrième évangile, Marcel Légaut les rappelait un jour que nous lui demandions de commenter la décision qu’il avait prise, après le choc de la guerre, de quitter sa situation protégée d’universitaire pour l’inconfort et le risque d’une vie de paysan montagnard.
    Sans un tel choix, qui était folie aux yeux de beaucoup, nous n’aurions pas aujourd’hui l’œuvre étonnante de ce pionnier de la vie spirituelle, de ce chrétien atypique ou, selon le mot de Bernard Feillet, de ce “provocateur de ­l’intériorité”…
    L’enfouissement de Légaut dans la terre du Diois est certes à l’origine d’une surprenante fécondité. Mais c’est dans la discrétion, loin de la fanfare des médias, qu’ont mûri les fruits nés de ce parcours hors normes, et il a fallu que cette œuvre s’avère un exceptionnel stimulant spirituel, puis qu’elle dépasse largement le cercle de ses amis, pour que cet homme apparaisse aujourd’hui, selon le titre du dernier Colloque Légaut, à St-Jacut-de-la-Mer, comme un “éveilleur d’humanité pour le XXIe siècle”.
    Avant la guerre, dans les rassemblements de l’été, puis après la guerre, dans le hameau des Granges où il vivait sa vie de paysan et de père de famille, ils sont venus nombreux, ces hommes et ces femmes qui souhaitaient partager son silence et recevoir de sa parole, non pas un enseignement, mais le témoignage d’un homme simplement attentif à vivre vrai et à penser juste.
    Ce libre chercheur de l’Invisible est arrivé en ce monde au début du XXe siècle, au sein de ce “grand dérangement” de ce qu’on appelle la “modernité”, en cette “époque-carrefour” qui est la nôtre. Héritier de la tradition judéo-chrétienne, au sein de l’Église catholique romaine qui l’a engendré à la vie spirituelle, et mû par un besoin impérieux d’authenticité de l’esprit comme d’honnêteté intellectuelle, cet homme s’est efforcé d’assimiler son héritage et de s’en nourrir. Puis, par fidélité à lui-même comme au meilleur de sa Tradition, il s’est trouvé conduit à s’interroger sur celle-ci, à la critiquer, à remettre en question les croyances traditionnelles diffusées dans les Églises qui se réclament de Jésus de Nazareth, ouvrant ainsi la voie à des révisions déchirantes et laissant à ceux qui viendront après lui le soin d’approfondir sans fin les mêmes interrogations fondamentales.
    Aujourd’hui, parmi les amis de Marcel Légaut, beaucoup s’efforcent de poursuivre une même quête spirituelle dans les perspectives exigeantes qu’il a ouvertes. Mais au sein de l’Association culturelle qui porte son nom, il va de soi que tous n’accueillent pas de la même manière l’œuvre de leur grand ancien. Les uns, de par leur histoire personnelle, sont portés à voir surtout en lui un catholique fidèle à son Église, et se trouvent confortés dans leur piété par la rencontre de cet homme de prière et de recueillement. D’autres, davantage sensibles aux questions fondamentales vécues par Légaut, mettent en question, à son exemple, les bases mêmes de la religion qu’ils ont reçue, et s’engagent, à leurs risques et périls, sur des pistes qu’il a ouvertes devant eux… Diversité de réception, attitudes divergentes mais souvent complémentaires, qu’il convient d’ailleurs de nuancer…
    Légaut eût sans doute apprécié d’être accueilli dans une revue comme Théolib et il n’eût pas été étonné de la diversité qui apparaît dans les pages qui suivent.
    Cherchant en effet à recueillir des témoignages divers sur la réception de l’œuvre de Marcel Légaut aujourd’hui, nous avons rassemblé des points de vue d’horizons divers, venant d’amis de Belgique, d’Espagne, du Québec et de France. Certains chercheurs, auteurs de travaux importants sur la pensée de Légaut ont proposé des réflexions plus longuement développées, comme Domingo Melero (Espagne) ou Jean-Claude Breton (Québec). Leurs témoignages sont joints à ceux de Thérèse De Scott, auteur de plusieurs ouvrages fondamentaux sur Légaut, et de Jacques Musset, actuel vice-président de l’Association culturelle Marcel Légaut.
    Le message de Légaut continue son chemin. Il revient à ceux qui l’accueillent de cultiver et faire mûrir ce qu’il a semé…
Un homme en marche, une percée vers l’avenir
    Marcel Légaut (1900-1990), normalien, universitaire et mathématicien de formation, professeur d’université à Rennes puis à Lyon, a d’abord animé de nombreux groupes spirituels dans le monde universitaire, dans une période de sa vie marquée par des rencontres décisives qui, dira-t-il, “participent au mystère de mon être” : celles du père Portal, de Gabriel Marcel, de Teilhard de Chardin, d’Édouard Le Roy...
    L’expérience de la guerre va le marquer profondément : elle lui montre combien les intellectuels, comme lui, peuvent être désarmés quand ils sont confrontés aux réalités ­cruelles de la vie. À quarante ans, l’appel à l’intériorité et à la vie spirituelle pousse Marcel Légaut à abandonner l’existence protégée de l’universitaire. Il se marie et le couple décide de vivre l’existence de paysans montagnards dans une ferme isolée du Haut-Diois. Cet isolement lui permet de venir en aide à des réfugiés, juifs, déserteurs et réfractaires. Loin des cercles universitaires et des médias, Légaut joint à ses tâches de cultivateur et de berger celles de père de famille (ils auront six enfants), poursuivant au long des années une activité spirituelle exigeante, parfois avec des amis qui affluent l’été dans son hameau des Granges, puis qu’il retrouvera périodiquement, au temps de sa retraite, à Mirmande, au siège de l’Association culturelle qui porte aujourd’hui son nom.
    Après vingt années de fidélité silencieuse, Marcel Légaut a perçu la nécessité de dire ce qu’il vivait et d’en témoigner : alors va se développer son œuvre majeure, au long d’une vingtaine d’ouvrages qui témoignent de l’itinéraire atypique d’un homme libre. Après Travail de la foi (1962), Légaut entreprend la rédaction d’un volumineux ouvrage, L’accomplissement humain, dont l’éditeur demandera le découpage en deux volumes. Ces deux livres vont ­connaître un grand succès : L’homme à la recherche de son humanité (1971), Introduction à l’intelligence du passé et de l’avenir du christianisme (1970). D’autres ouvrages suivront, parmi lesquels : Mutation de l’Église et conversion personnelle (1975), Patience et passion d’un croyant (1978), Devenir soi (1980), Prières d’homme (1978).
    L’écriture de Légaut, perçue parfois comme abstraite (pourtant non dénuée d’humour), témoigne de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelle indispensables à la recherche fondamentale (humaine et spirituelle) dont il a eu la passion toute sa vie. “Toute ma vie, j’ai cherché à connaître Jésus, à l’atteindre. On m’a parlé de lui et j’ai essayé de le comprendre avec mon intelligence. J’ai été ému et attiré par l’image que j’avais de lui. C’est ainsi que j’ai été ­conduit à une connaissance de Jésus qui est la communion de mon être à son être” (Patience et passion d’un croyant, p.73).
    Ainsi a vécu Marcel Légaut, portant son Église douloureusement (“Ma mère et ma croix” — exergue à son livre Mutation de l’Église et conversion personnelle), mais dans l’espérance, et poursuivant hardiment sa quête...
    Un tel disciple, à la parole libre, apparaît comme un phare pour les temps qui viennent. Car ce chrétien a foi en l’homme, et il pense que le chemin de la foi en Dieu passe par l’effort de chacun pour s’accomplir dans son humanité, surtout s’il lui advient de faire en vérité la rencontre de cet homme accompli que fut Jésus de Nazareth.

    Sommaire
     
    Éditorial, Un éveilleur d’humanité
    Marcel Légaut, libre chercheur de l’Invisible, par Guy Lecomte
    Marcel Légaut, un homme en marche — Une percée vers l’avenir, par Guy Lecomte
    Découvrir Marcel Légaut, par Thérèse de Scott
    Rencontrer un homme de foi, par Domingo Melero
    Un itinéraire avec Marcel Légaut, par Benoît Goffin
    Marcel Légaut et la théologie, par Jean-Claude Breton
    Marcel Légaut, éveilleur de mon humanité, par Jacques Musset
    Association culturelle Marcel Légaut
    De l’avenir du théisme chrétien considéré comme religion (extraits), par Félix Pécaut
    Appeler Dieu… par Félix Pécaut

 
     


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