Pierre-Yves Ruff. Qu'est-ce que la foi ?

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Qu'est-ce que la foi ?

 
 
Pierre-Yves RUFF

    Un ami m'a demandé d'aborder un jour cette question : Qu'est-ce que la foi ? Je ne crois pas qu'il aura trouvé une réponse à la fin de la lecture des ces quelques réflexions. Mais peut-être pouvons-nous avancer dans la question.
    Soyons clairs : elle est difficile. Si l'on pouvait aisément y répondre, on l'aurait fait depuis longtemps. S'il existait une réponse, tout le monde l'adopterait. Un large consensus, comme on dit aujourd'hui, régnerait parmi les croyants. Il occasionnerait une voix unanime. Nous vivrions ainsi dans l'accomplissement du rêve ou du phantasme des hommes de religion.

    1. La difficulté de la question
    Des réponses, parfois, paraissent convaincantes. Vous connaissez celle de l'épître aux Hébreux : "La foi est une ferme assurance des choses qu'on espère, une démonstration de celles qu'on ne voit pas". Elle semble éclairante. Elle l'est autant qu'une définition de dictionnaire. Au lieu d'un mot difficile à comprendre, nous en avons une flopée. Vous me pardonnerez un humour mal placé. Mais qu'induit l'épître aux Hébreux ? L'évangile est-il un courtage ? Jésus de Nazareth est-il venu nous proposer l'assurance-vie éternelle ? Que veut dire : espérer une chose ? Qu'est-ce donc qu'une démonstration d'une chose qu'on ne voit pas ? J'ai parfois une ferme assurance. Elle peut être parfaitement absurde. Je peux aussi admettre une démonstration de quelque chose que je ne vois pas. Ce n'est pas forcément une preuve de foi. Par exemple, je n'ai jamais vu un microbe. J'admets qu'il en existe. Je conçois que c'est là une forme de croyance. Je n'appellerai pas cela la foi. De même, je sais intimement qu'il existe un lien étroit entre la foi et l'espérance. Mais je peux espérer des choses très banales. Je ne crois pas que Dieu soit toujours impliqué. Par exemple, j'espère vivement que vous serez nombreux lors du prochain colloque Théolib. J'espère aussi qu'il fera beau. J'exprime ainsi une espérance. Ce n'est pas pour autant ce que j'appellerai la foi.
    Parler de la foi, c'est toujours aborder une question complexe. D'un côté, il existe un discours unanimiste. Il est à la limite du fusionnel. Nous le connaissons bien : "nous avons tous le même Dieu" ; "nous partageons la même foi" ; "nous sommes unis par ce qui nous rassemble". Ces paroles témoignent, souvent, d'une réelle générosité. Elles comportent pourtant un risque. Car elles peuvent n'être que de simples slogans.
    Nous avons tous le même Dieu. Mais quel Dieu avons-nous ? Quel visage lui prêtons-nous ? Notre manière de le concevoir est-elle compatible ? On ne peut éluder de telles interrogations. Par ailleurs, nous partageons la même foi. Mais que veut dire le mot "foi" ? Pouvons-nous, d'une même voix, exprimer ce que nous entendons par là ? Ou bien n'est-ce qu'un mot, auquel chacun donne un sens différent ?
    Enfin, nous sommes unis par ce qui nous rassemble. Mais que veut dire : "être unis" ? S'agit-il d'une fusion, d'une union en vue d'une action, ou bien de taire les divergences pour offrir le spectacle - ou le masque - d'une apparente uniformité ?
    Le terme "communion" n'est pas, non plus, exempt d'ambiguïté. Il nous paraît, spontanément, recéler une valeur positive. Mais le besoin de communier est un besoin primaire de l'humain. Certains communient dans l'enthousiasme devant un match de foot. Dans l'usage des drogues, on appelle "joint" l'objet que l'on transmet d'un geste circulaire. La circulation de la drogue reproduit, bel et bien, l'image séculaire de la communion des chrétiens.
    On a pu parler de la foi comme d'un opium du genre humain. Il est vrai que la foi calme les blessures. Il est vrai qu'elle peut être un antidote à la difficulté de vivre. Il est vrai qu'elle offre une force dans la faiblesse et nous aide face aux difficultés de la vie. Mais il y a, peut-être, autre chose à explorer. Demander, aujourd'hui, "Qu'est-ce que la foi ?", c'est tenter de comprendre ce qu'il en est. Car la foi est encore autre chose qu'un remède, ou qu'un poison. Et nous ne savons pas vraiment d'où elle vient.
    J'ai évoqué la complexité de notre question. À présent, je vous propose deux études. Tout d'abord, une évocation historique : comment Jésus lui-même nous a-t-il parlé de la foi ? Et puis, deuxième temps, comment le christianisme, ensuite, a-t-il abordé la question ?
    Je parlerai alors d'un doute. La question de la foi est peut-être, précisément, celle que le christianisme a tout fait pour nier, pour oublier, pour étouffer. Les chrétiens ont souvent affirmé le primat de la foi. En même temps, ils ont tout fait pour la réduire, pour la domestiquer et s'en débarrasser. Enfin, dans un troisième temps, j'essaierai de poser des jalons. Je vous dirai comment il me paraît possible, aujourd'hui, de reprendre la question de la foi, pour tenter de comprendre son enracinement au coeur de l'être humain. Elle existe, malgré ce qu'on a pu en dire, malgré les déformations et les distorsions apportées par l'histoire.
    2. La foi dans l'évangile
    Mais je commence avec les paroles du Maître. Qu'est-ce que la foi ? Vous remarquerez que Jésus, dans l'évangile, ne nous propose aucune définition. On trouve, placées dans sa bouche, trois catégories d'affirmations relatives à la foi. La première est la plus fréquente. Elle concerne la conséquence pratique de la foi. Elle est liée avec le salut, avec la guérison du corps et de l'âme. On peut le traduire dans un langage contemporain. Les psychologues parleraient de la force intérieure qui nous permet, parfois, de surmonter l'épreuve physique ou morale. La foi est une volonté de vivre. Elle est l'instinct profond de survie qui peut opérer des miracles.
    Et puis, deuxième catégorie parmi les paroles de Jésus : celles qui établissent une relation entre la foi et une certaine expérience de l'impossible. La guérison peut s'expliquer par une volonté de vivre. Mais la capacité à déplacer des montagnes est hors de portée de l'humain.
    La foi n'est pas, comme le disent les calvinistes, l'acceptation de nos limites. Jésus, en ce cas, aurait dû dire : que vous ayez la foi ou non, vous ne pouvez pas déplacer des montagnes. La foi, bien au contraire, nous confronte à notre capacité d'aller au-delà de nous-mêmes, d'atteindre un jour l'inaccessible. Jésus l'affirme : nous avons la capacité de rendre possible l'impossible. Ou bien Jésus a tort, et nos rêves ne sont que du délire. Ou bien Jésus a exprimé une profonde vérité, et nous devons revoir tout ce que nous croyons savoir du réalisme, du pragmatisme, de la connaissance des limites que nous impose notre réalité. L'être humain, pour le dire avec Nietzsche, est destiné à être surmonté. Ou, pour le dire avec Einstein, il utilisera les potentialités de son cerveau. Ou encore, pour reprendre les termes de Théodore Monod, il n'en est qu'au début de son évolution, étant, à l'échelle du monde, la toute dernière nouveauté.
    Quoi qu'il en soit, son devenir est placé sous le signe d'un dépassement de lui-même. Rappelons ces paroles du Christ de Jean : "En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera aussi les oeuvres que je fais, et il en fera de plus grandes, parce que je m'en vais au Père".
    Voilà une parole du Maître de l'Évangile. Elle est, pour nous, la plus dure à entendre. Elle est contraire à cette humilité qui nous a été enseignée comme étant une vertu essentielle. Elle prend à rebours notre fascination morbide pour ce que nous appelons le "péché". Elle appelle une tout autre approche de l'humain, dynamique, joyeuse, basée sur une positivité irréaliste, mais que rien ne saurait entraver.
    Enfin, troisième catégorie de paroles du Maître de l'évangile, toujours à propos de la foi. Il s'agit des affirmations, plus rares, qui indiquent que la foi n'est pas un objet, une substance ou un état. Elle n'est pas quelque chose que l'on a ou n'a pas. Il en existe des degrés. Elle peut être plus ou moins grande, plus ou moins forte. Son intensité peut varier selon les personnes, selon les moments. Quand Jésus dit : "ta foi est grande", il indique qu'elle n'est pas absolue. La vie humaine est faite de mélange. La foi est toujours mélangée au doute. L'existence est confrontation de l'espérance et la désespérance. La foi n'est pas statique. Elle est, selon les temps, plus ou moins affirmée, plus ou moins efficace. La parole du centurion est, en cela, l'un des sommets de l'évangile : "Je crois, Seigneur, viens au secours de mon incrédulité".
    Voilà, hâtivement, ce qu'il en est de l'évangile. Jésus ne dit jamais ce qu'est la foi. Elle existe. Elle est une composante fondamentale de l'existence. Elle a une efficacité, un impact décisif. Elle permet une expérience de l'impossible. Elle est toujours mêlée de doute, en tension vers un absolu. Mais qu'est-elle ? Nous ne le savons pas vraiment. Nous pourrions dire, me semble-t-il, la même chose de nous-mêmes. La foi ressemble à s'y méprendre à l'existence : fragile, toujours en attente, toujours au-delà d'elle-même, belle de son affirmation joyeuse. De même que la foi, pour reprendre le mot de Nietzsche, l'existence est une oeuvre d'art s'enfantant elle-même.
    3. la foi dans l'histoire du christianisme
    J'en viens à l'histoire du christianisme. Et je ferai ici quatre remarques.
    La première est un simple constat. Le christianisme, dans son histoire, ne s'est guère posé la question de la nature de la foi. Sa préoccupation fut de déterminer son contenu. Le Symbole d'Athanase est très révélateur. La foi, affirme-t-il, est indispensable au salut : "Voici la foi catholique (ou universelle) : nous vénérons un Dieu dans la Trinité et la Trinité dans l'Unité, sans confondre les Personnes ni diviser la substance : autre est en effet la Personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du saint Esprit ; mais une est la divinité du Père, du Fils et du saint Esprit, égale la gloire, co-éternelle la majesté". Athanase développe une doctrine. Il conclut : "Telle est la foi catholique : si quelqu'un n'y croit pas fidèlement et fermement, il ne pourra être sauvé".
    Athanase exprime à merveille le mouvement qui s'est produit après Jésus. La foi est indispensable au salut. Elle consiste dans l'adhésion aux principes d'une doctrine. Elle implique l'intériorisation d'une compréhension du monde et de Dieu. On la déduit, logiquement, de l'évangile ou de la tradition. Bien entendu, le contenu de la doctrine ne sera pas figé. Les chrétiens passeront leur temps à en débattre. Le cadre de leurs débats est pourtant, dorénavant, fixé. On pourra, en effet, ajouter ou retrancher la nécessité du baptême, l'obligation d'appartenir à une Église. On pourra modifier la doctrine ou les règles de l'organisation ecclésiale. Mais la question restera celle du dogme. Elle ne concernera plus la nature de la foi.
    La Réforme de Calvin, par exemple, ne modifiera pas cette manière de penser. Il s'agit, pour Calvin, d'élaborer et d'affirmer une saine doctrine. Un effort sera fait pour la débarrasser des scories de la tradition. Mais dans la réflexion, la foi n'est pas centrale. Dieu seul peut la produire. Il n'y a pas grand-chose à ajouter. Hormis ceci, que souligneront quelques commentateurs : Calvin affirme une injustice. Dieu seul peut susciter la foi. Sans elle, on ne peut être sauvé. Par conséquent, notre salut dépend de la volonté arbitraire d'un Dieu impossible à comprendre.
    J'en viens à la deuxième de mes remarques. En voulant définir le dogme, on a produit de nombreuses aberrations. On a créé des monstres théologiques. Le désir d'exprimer la doctrine a animé la volonté d'inquisition, et parfois perverti le christianisme. Pourtant, elle est une démarche nécessaire. Penser la foi demeure indispensable. Sans l'effort de pensée, sans le désir d'approfondir, la foi se dilue. Elle devient inconsistante. Elle perd sa saveur.
    Certains, par peur du dogmatisme, récusent le désir de figer la croyance. Ils adoptent des formules vagues. "Nous prions le Dieu de notre coeur", disent certains rosicruciens. "Nous nous adressons à Dieu, tel que nous le concevons", répondent certains francs-maçons. Dieu peut être le nom du progrès de l'humanité, de nos propres aspirations ou émotions. Il devient fugitif et vague. Il perd sa consistance. Penser la foi demeure indispensable, en sachant que la foi reste plus importante que notre manière de la penser.
    J'en viens à la troisième de mes remarques. Elle porte sur une question de langage. L'ancien français avait un mot qui, malheureusement, a disparu. Ce mot était fiance. Il a donné, dans notre langue, les mots fiançailles et confiance. Il désignait, nous dit le dictionnaire, "l'état de l'âme qui se lie". Il indiquait l'engagement, mais un engagement intérieur de tout l'être. Il était très proche du mot foi. Il permettait de parler d'elle d'une manière juste. La fiance est l'état de l'âme qui se lie, qui s'engage. Elle désigne un mouvement de l'être. Elle est action et abandon. Elle est la dynamique d'un choix et l'acceptation d'une proposition.
    De façon plus étrange, le mot latin, fides, a également produit le fiduciaire. C'est une autre réalité : le crédit et la créance reposent sur la croyance, le fiduciaire sur la foi. Comment comprendre cet aspect économique ? Brièvement, je dirai simplement ceci. Nous avons tort de distinguer les différents niveaux de l'existence. Il n'y a pas une rupture radicale entre la foi, la vie, l'existence pratique, le corps et les aspects concrets de l'existence. Il existe une économie générale. La foi concerne l'homme, et sous tous ses aspects.
    J'en arrive à la quatrième de mes remarques. La fiance et la croyance sont deux domaines proches. Elles ne sont pas la même chose. Chercher à définir le contenu de la foi, cela permet de clarifier la nature de la croyance. Ce n'est pas méditer la nécessité de la foi. Une foi pure de croyance est peut-être impossible. Mais la croyance se passe parfois de la foi. On peut croire par aveuglement, par besoin de s'illusionner. On peut croire par volonté de croire. La foi demeure toujours indécidable. C'est ce que Calvin voulait dire en évoquant la grâce. La foi est au-delà de nos doctrines. Nous n'en sommes jamais entièrement maîtres. Cela ne veut pas dire que nous n'avons pas un rôle actif à jouer. L'indécidable n'est pas ce dont Dieu seul peut décider.
    Comment conclure ?
    Comment conclure ? La foi est l'impensé de la théologie. Elle est, bien entendu, nécessaire à tout l'édifice. Mais elle est, également, enfouie sous la multiplicité des doctrines. Elle échappe à notre prise. Elle n'est jamais maîtrisable.
    Est-il possible de retrouver, malgré l'histoire, une expérience plus authentique de la foi ? Deux chemins me paraissent possibles, ou praticables.
    Le premier tenterait de retrouver, avant même toute doctrine, cette simplicité de l'origine. C'était l'un des mots d'ordre présentés au Synode de 1907 : "Oeuvrer pour que la foi redevienne aussi jeune, aussi simple, aussi vivante qu'aux premiers jours".
    Le second consiste à rechercher, dans l'existence, toute la dimension de la foi, avant même toute croyance. La foi serait alors un mouvement, qui nous porte vers l'avenir. Elle serait le grand moteur de l'existence, permettant à chacun de rester, malgré tout, debout. Elle serait cette capacité de réaffirmer, envers et contre tout, l'ouverture d'un devenir, la possibilité d'un monde à la mesure de l'homme. Elle serait, non pas un croire, mais bien plutôt un vouloir-croire.
    Ainsi, j'appelle foi tout ce qui ouvre un devenir, malgré toute désillusion, tout échec, toute tentation de se résigner. J'appelle foi le mouvement qui nous porte vers l'Être.
    Pour conclure, je reprendrai volontiers ces paroles de Wilfred Monod. "On dit communément : « J'ai la foi », comme si l'on tenait dans sa main une pierre précieuse, comme si la foi était un objet extérieur à nous, un joyau dont on s'empare, et qu'on enferme dans un coffre-fort pour le retrouver quand on veut."
    "C'est là, poursuivait-il, une dangereuse illusion. Il n'y a nulle part, dans l'univers, quelque chose qui se nomme la foi ; il y a seulement des âmes qui prennent une certaine attitude à l'égard de Dieu, qui font un acte de confiance en l'éternelle miséricorde, et cela c'est la foi."
    La confiance, dans une certaine attitude, indécidable et néanmoins toujours possible : la foi demeure alors l'ouverture du devenir.

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