Élisabeth Labrousse. Le néo-protestantisme

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Le néo-protestantisme

Élisabeth Labrousse

    L'expression néo-protestantisme a été forgée par le sociologue Ernst Troeltsch (1865-1923) pour souligner les modifications qu'on observe dans la pensée du protestantisme européen vers la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe. À certains égards, on assiste au triomphe de l'arminianisme ; partout apparaît un programme partiel de tolérance civile.
    Vincent de Lerins, treize cents ans plus tôt, avait défini la vérité chrétienne comme "ce qui a été cru partout, toujours -entendez depuis le début des temps apostoliques- et par tout le monde."
    Dans le cas qui nous intéresse, il faut totalement inverser la formule et dire ce qui a été cru en divers lieux, depuis le XVIe siècle, au début par de rares individus. Mais surtout je voudrais insister sur le fait qu'il s'agit d'un mouvement de très longue durée, qui s'étend en fait sur des siècles et qui est souvent sans guère d'unité et très éparpillé. Un auteur insistera sur un certain point, un autre, bien plus tard, sur un autre point. Je vais outrageusement simplifier et schématiser. Je prendrai le point de vue, non pas de l'histoire de la théologie mais de celle de la culture occidentale. On ne doit pas oublier que d'autres points de vue pourraient être tout aussi instructifs.
    La "crise de la conscience européenne" de la période que nous envisageons (fin XVIIe -XVIIIe siècles) a été rendue célèbre par le beau livre de Paul Hazard. Elle a accompagné ce qu'on peut décrire comme "l'aurore du néo-protestantisme". Mais il faut prendre garde que cette aurore, au moins depuis la Renaissance, a été précédée par une aube, par la présence dès le XVe siècle de divers "chrétiens sans église", des individus isolés mais aussi -j'emploie le mot dans un sens strictement sociologique- par des sectaires, extérieurs aux grandes églises multitudinistes (catholicisme, anglicanisme, luthéranisme, calvinisme) appuyées sur divers pouvoirs étatiques. Les sectaires, en revanche, étaient des marginaux -vaudois, anabaptistes, mennonites, frères moraves, plus tard "puritains" anglais, quakers, etc. Peu nombreux, ils ont représenté ce que certains auteurs qualifient de "Réforme radicale" -une appellation contestable en ce sens qu'une partie des sectaires et des "spirituels" isolés se trouve dans la mouvance d'Érasme (mort catholique en 1536), le moins "radical" des hommes et le grand inspirateur de l'humanisme chrétien, hostile à la prédestination et au serf arbitre. Tout naturellement dès le XVIe siècle, la plupart des sectaires avaient opposé sans succès à leurs persécuteurs (toutes les églises établies) des appels à la non-violence et au respect des consciences.
    Sans parler de l'Inquisition romaine, je rappelle les noyades d'anabaptistes dans le Limat à Zurich, sous l'autorité de Zwingli, et le bûcher de Michel Servet à Genève en 1553 parmi bon nombre d'autres exemples. Les marginaux religieux étaient réprouvés par toutes les autorités civiles et politiques du XVIe siècle, voués, au mieux, à des brimades plus ou moins dures et, au pire, à des poursuites féroces, réduits donc au nomadisme et à la clandestinité (sauf pendant quelque temps les sociniens de Pologne).
    Un facteur de l'expansion du néo-protestantisme, que ses adversaires n'ont pas manqué de souligner, est la montée des rationalismes au XVIIe siècle. Je la préciserai très sommairement sous trois aspects, dont il serait vain de prétendre déceler lequel est le plus décisif, ne serait-ce que parce que ces trois courants s'entremêlent. Je ne les distingue que pour plus de clarté, mais ils remontent à certains égards jusqu'à l'Antiquité gréco-romaine.
     
    1. Le premier courant est l'essor du mécanisme, en astronomie, en physique, en médecine (la circulation du sang, le cœur décrit comme pompe, etc). La condamnation de Galilée par l'Inquisition romaine (1633) ne barra pas la voie royale qui va de Copernic et Kepler à Descartes et Newton. Le public restreint qui était en mesure de lire les travaux de ces génies réussit à faire peu à peu connaître sommairement les conclusions essentielles à ce qu'on peut appeler le "grand public" -ces lettrés en petit nombre au XVIIe siècle, si vous songez à l'énorme masse de ruraux analphabètes que comptait l'Europe occidentale. D'une certaine manière le mécanisme devint pour ainsi dire "à la mode", au point que la théorie cartésienne des "animaux-machines" -cet exemple extrême d'explication mécaniste imperturbable- connut des partisans (en attendant, au XVIIIe siècle, l'"Homme machine" de Maupertuis). Or le mécanisme implique qu'on tente d'expliquer le général, le quotidien -les saisons, la chute des corps- et non plus le trèfle à quatre feuilles ou le veau à cinq pattes : la merveille, le monstre, le bizarre, l'exceptionnel qui avaient tant attiré l'attention jusque-là. A présent, on s'attache à établir des lois générales du mouvement -quitte à ne pas les formuler toutes correctement, ce qui fut le cas de Descartes au tout début. Mais l'effort pour les chercher était contagieux ; l'entreprise était lancée... L'ancienne physique du qualitatif s'écroule quand s'ouvre le règne du quantifiable, du mesurable. À quoi il faut ajouter le recours, non seulement au calcul, à la mathématisation du monde, mais aussi à l'expérience et à l'observation ; ainsi microscope et télescope, encore primitifs, entraînent un élargissement inouï de la vision du monde.
    Or, avec le mécanisme en physique, et pour rendre compte des phénomènes matériels, s'introduit une distinction capitale entre le surnaturel et le religieux : il s'agit de deux ordres différents, au sens d'ordre chez Pascal. Renoncer au surnaturel n'est plus du tout nécessairement récuser le religieux... Je reviendrai tout à l'heure sur la question du miracle...
     
    2. La seconde poussée rationaliste que je voudrais signaler concerne l'exégèse biblique. Jusqu'à la furie controversiste du XVIIe siècle, en particulier en France entre catholiques et réformés, elle n'avait pas fait de "bond en avant" spectaculaire. Elle consista, dans son essence, à appliquer aux textes sacrés les méthodes d'analyse critique qui avaient fait si considérablement progresser l'étude des textes de l'Antiquité -corrigeant des fautes de copistes, découvrant des interpolations tardives, signalant des contradictions internes au texte, révélant la mauvaise suture de sources diverses par leur contenu et leur date de rédaction, et partout éclairant les auteurs classiques par référence à leurs lois, leurs coutumes, leurs institutions. Les énormes progrès de la philologie lui permirent de mesurer l'évolution des langages, œuvre imperceptible du passage des siècles.
    Dès le XVe siècle, Lorenzo Valla avait pu démontrer que le texte et la langue de la fameuse "donation de Constantin" étaient composés dans un latin tardif, et donc qu'il s'agissait d'un faux, d'une fraude pieuse. Il y avait eu beaucoup d'exemples de cet ordre dans le domaine de la littérature antique. Mais en dépit de quelques observations, d'Érasme en particulier, la critique exégétique ne s'était guère encore appliquée à la Bible. Dans une grande controverse, d'un côté, les catholiques s'évertuent à souligner les obscurités du texte sacré afin de montrer la nécessité d'un recours à la tradition et à l'allégorie ; mais de l'autre les protestants récusent les interprétations sur lesquelles Rome appuyait la transsubstantiation ou la primauté de Pierre. Tout est ébranlé !
    Souvent très compétents en histoire de l'Église, les auteurs réformés montrent la faiblesse et la contradiction des autorités patristiques et soulignent les changements survenus dans le dogme avec le passage du temps. L'exégèse patristique et biblique arrache les documents à une sorte d'intemporalité oraculaire pour les replacer devant leur arrière-plan historique. Les progrès fulgurants de la compétence linguistique des hébraïsants et des orientalistes mettent en lumière quantité de variantes en comparant des manuscrits. La tentation marcionite de rejeter l'Ancien Testament et de ne retenir que le Nouveau devient oiseuse, dès lors que l'archaïsme de l'Ancien Testament est saisi dans son contexte chronologique. Les progrès de l'exégèse biblique furent une œuvre collective si l'on songe au réformé Cappel, au juif Spinoza, au prêtre catholique Richard Simon. C'en est fini d'une lecture naïve, au "premier degré". On se demande d'où provient le texte, à qui il s'adresse ; on abandonne la notion simpliste et désastreuse selon laquelle un récit ne peut être que vrai ou faux. La bonne foi d'un auteur n'en garantit en rien la véracité, au sens positiviste et sommaire du mot. Les témoins nous transmettent leurs convictions bien plutôt qu'ils ne "photographient" ou "filment" pour ainsi dire des événements. La notion d'inspiration littérale recule. Les prophéties sont interprétées (par exemple l'Apocalypse) en fonction du contexte historique dans lequel se trouvait leur auteur.
     
    3. Enfin je voudrais rappeler le retour au tout premier plan de la vénérable et multiséculaire notion de "Droit naturel". Cela s'explique par différents facteurs. Songeons à la découverte de l'Amérique (1492) ; tant de peuples qui ne pouvaient rien savoir de la révélation chrétienne, étaient-ils tous, sans exception, damnés ? Oui, pour les théologiens catholiques. Cela a cependant posé un problème de conscience dont on a les échos chez Montaigne. Au-delà des voyages en Chine et en Orient, découvrir un continent entier qu'ignoraient les Anciens, quel choc ! L'effet n'a pas été immédiat ; c'est peu à peu qu'on a digéré cette énormité. D'autre part, il y a des contacts accrus avec l'Extrême-Orient dont on commence à admirer la civilisation, ce qui est troublant. Surtout, peut-être, la rupture de l'unité de la chrétienté par la Réforme est très angoissante. Enfin, tout bêtement, il s'agit de trouver une solution pour les conflits entre navires aux pavillons divers. À qui appartient la haute mer, sillonnée par des Ibériques et des Protestants (anglais, hollandais) ? Où trouver un dénominateur commun sinon dans un Droit des gens international ? Il s'agit d'un droit formel, à la différence du droit positif. Je prendrai un exemple. Le Droit naturel exige qu'un assassin subisse la peine de mort, selon l'antique Loi du talion. En droit positif, il sera pendu, roué, décapité, etc. Ces variantes concernent le droit positif : le principe général est établi par le Droit naturel ; son interprétation concrète relève du droit positif -et donc de la géographie. Le Droit des gens était apparu à Rome à cause de la mixité des populations réunies dans une même ville pour trouver une manière de les juger ni selon le Droit Romain, qui s'appliquait aux seuls citoyens romains, ni selon le droit initial de leurs pays natal si divers et que l'on ne connaissait pas, donc selon un droit très abstrait qu'il s'agit d'appliquer. On en appelle au Droit des gens pour résoudre les problèmes de conflits en Amérique et en Asie entre puissances européennes. C'est un droit formel qui pose quelques principes extrêmement simples, évidents à la raison. Dieu les a promulgués et ils seraient obligatoires même si -hypothèse monstrueuse- Dieu n'existait pas, selon Grotius. Car c'est la raison humaine qui nous les inculque et Dieu qui les a promulgués. Je n'en citerai que deux ou trois. Pacta sunt servanda, il faut tenir parole même aux hérétiques, aux infidèles et aux païens. La société humaine repose sur un contrat tacite de réciprocité et de stabilité, par l'exécution des traités de paix. Il faut rendre à chacun le sien ; voilà sanctifié le droit de propriété. Il faut avoir des règles dans les relations internationales : déclarer la guerre, respecter les ambassadeurs, etc. (Les Traités de Westphalie, en 1648, ne seront pas contresignés par le Nonce : une nouveauté.) Vous noterez que le Dieu législateur, sage et juste, évoqué ici est pour ainsi dire non confessionnel. La morale n'est plus indissociable de la religion positive et l'on postule même qu'un "cannibale" est parfaitement capable de discerner les principes fondamentaux du Droit naturel puisqu'il est capable de vivre en société. Tout homme est doté de raison, tout homme "a raison". L'ambiguïté de la langue française est ici instructive.
    Ces trois avancées dont je viens de parler en physique mécaniste, en exégèse scripturaire, en Droit international se confortent, s'associent et se diffusent lentement dans les milieux lettrés.
    Mesurons la difficulté de cette diffusion par un détail curieux. Claude Brousson (né en 1647, plus de cent ans après le De revolutionibus de Copernic, 1543) est de quatre ans le cadet de Newton (né en 1643). Mais l'héroïque pasteur du Désert avait été antérieurement un avocat, à la formation purement littéraire et juridique. On le verra donc récuser le mouvement de la terre au nom de l'arrêt du soleil sur Gabaon à la prière de Josué. On voit là combien fut lente, irrégulière, inégale la diffusion de la distanciation critique par rapport au texte sacré, et par conséquent par rapport aux mentalités archaïques, reflétées souvent dans la Bible.
     
    J'en viens aux quelques répercussions, aux résonances, aux ondes de choc, qu'il est légitime d'associer à ces changements lents de mentalité, qui deviennent très perceptibles dès la fin du XVIIe siècle. Je rappelle le schématisme de l'exposé qui précède. En réalité, la sensibilité prend toute sa part dans les évolutions intellectuelles et c'est de la sensibilité religieuse que je veux parler à présent : celle du néo-protestantisme.
    1. Rappelons pour commencer la vision traditionnelle de l'enfer -des peines atroces et éternelles qui attendent les damnés. Rappelons au quotidien aussi l'omniprésence d'un grouillement de diables innombrables, la fréquence des exorcismes, de maisons hantées (comme celle du pasteur Perreaud en 1612), de possessions diaboliques, de magie blanche et noire. Sorciers et sorcières furent brûlés vifs pendant un bon siècle et demi (car le Moyen Âge n'avait eu garde de tremper dans cette atroce sottise, ce qu'on ne peut pas dire des luthériens ni des réformés jusqu'au milieu du XVIIe siècle) ; tout cela sans réduire le nombre des prétendus suppôts de Satan, au contraire... Toutefois, en 1666, à sa fondation, l'Académie des Sciences exclut les astrologues de ses membres présents et futurs (car l'astrologie est fondamentalement géocentrique et ne deviendra soi-disant et superficiellement héliocentrique que par des remaniements maladroits et ultérieurs, cousus de fil blanc). Quatre ans plus tard, la grande ordonnance criminelle de Colbert, en 1670, ne mentionne plus le crime de sorcellerie. Peu à peu ce qui concerne celle-ci finira par relever du folklore ou de la psychiatrie ; juristes, médecins, mais aussi un jésuite, ont réussi à faire prévaloir leur optique...
    Dès la fin du XVIIe siècle, un pasteur réformé néerlandais, Balthazar Bekker, soutint que Satan était un être unique et que la multiplicité des diables et diablotins traditionnels n'avait pour origine que l'idolâtrie et le polythéisme du paganisme antique. Bekker qui avait des sympathies cartésiennes, fut condamné par un synode. En effet, Matth 8:28-31, entre autres, nous parle de possessions diaboliques au pluriel. Pourtant, la municipalité d'Amsterdam décida de maintenir le traitement qu'elle accordait au pasteur Bekker et de ne pas rétribuer le successeur que le synode prétendait lui donner... Le pouvoir civil ne voulait plus tenir compte d'une décision synodale... Celle-ci, du reste, s'explique par l'idée alors répandue que, qui met en doute la pluralité des démons ne va pas tarder à mettre en doute l'existence de Satan, puis, très vite, à douter de celle de Dieu.
    Toutefois, il faut souligner les corrélations lointaines de la thèse de Bekker : voilà mise en péril la multitude des Anges, sans compter qu'un unique Satan face à Dieu met dangereusement en lumière certaines implications dualistes de la dogmatique chrétienne classique... Rappelons l'histoire médiévale de la vieille femme qui achète deux cierges à l'entrée de la cathédrale, l'un pour saint Georges et l'autre pour le Dragon : on ne sait jamais... Bekker n'avait pas tort de parler d'une sorte de polythéisme... Par ailleurs, à la fin du XVIIe siècle, la justice expiatoire qui exige une innombrable population de damnés perd de son évidence ancienne. Il cesse de paraître acceptable que Dieu soit un si féroce défenseur de sa "gloire". Progressivement, on commence à concevoir le châtiment, soit comme une chance donnée au coupable de se réhabiliter, soit comme un exemple qui arrête le criminel potentiel. Mais on ne comprend plus du tout que ce soit une nécessité pour un Dieu bon et tout puissant de damner à jamais les grands héros de l'Antiquité ("Saint Socrate, priez pour nous", aurait voulu dire Érasme), de damner les enfants morts sans baptême, les Indiens d'Amérique, presque toute l'Asie, toute l'Afrique, etc. Dès le début du XVIIIe siècle on perçoit un obscur malaise chez les prédicateurs, qui ne parlent plus guère de l'enfer. La pastorale de la peur n'est plus de mise.
     
    2. Venons-en maintenant à un second thème : celui des miracles et des prophéties, si longtemps invoqués comme "preuve" de la vérité du Christianisme. À l'époque que nous considérons, pour beaucoup d'esprits, ils changent de statut du tout au tout : d'argument puissant (pour Pascal encore), le miracle devient bien embarrassant (pour le pieux Malebranche, par exemple, enterré ici même à l'Oratoire). Pour ce philosophe -comme pour ses disciples et pour un nombre croissant de gens à la fin du XVIIe siècle-, il serait tout à fait indigne de la sagesse et de la puissance du Dieu créateur d'agir pour ainsi dire au coup par coup, en bricolant : sa grandeur engage Dieu à ne promulguer que des lois générales ; le surnaturel lui aussi obéit à des lois générales. Malebranche est trop pieux catholique pour esquiver les miracles : il en apporte une explication compliquée qui suppose sa doctrine des causes occasionnelles. C'est l'ordre naturel et non plus le désordre du miracle qui manifeste le mieux la grandeur de Dieu. Dans des lois générales, (mouvement des corps) d'une infinie fécondité d'effets gît l'éloquence insurpassable de la preuve de la toute-puissance du Créateur, et non plus dans des faits exceptionnels... Le grand Arnauld, scandalisé, écrira avec pénétration que Malebranche veut faire "l'économie des miracles"...
    Il en va de même pour les prophéties que les avancées de l'exégèse ramènent perpétuellement à des événements contemporains de leur auteur. Ainsi, par exemple, peu à peu Jésus n'est pas le Messie sans cesse annoncé dans l'Ancien Testament : il le devient plutôt par des rapprochements de textes arbitraires. L'exégèse rabbinique remporte ici une victoire éclatante sur ces chrétiens qui récupéraient à leur profit l'Ancien Testament.
    Le Dieu créateur manifeste sa grandeur par la généralité et la simplicité des lois du mouvement. Il faut se garder de l'anthropomorphiser : Voltaire dira plus tard dans une épigramme percutante que "Dieu a fait l'homme à son image, mais celui-ci le lui a bien rendu". Foin d'un artisan aux interventions ponctuelles qui modifieraient l'ordre inexorable des lois physiques mais célébration enthousiaste du Grand Architecte, du Grand Horloger, une sorte de Démiurge qui n'est plus guère un Dieu sauveur, celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, celui de Pascal...
    Les protestants avaient seulement un peu moins de chemin à parcourir. Ils récusaient en effet tous les miracles post-apostoliques et non relatés dans la Bible. Ainsi, ceux que racontent les auteurs païens ou le Coran, la Légende dorée médiévale et les miracles du XVIe siècle attribués à saint François Xavier aux Indes. Mais si l'on met en question tous les "miracles", on subordonne le "surnaturel" à la Nature, ce qui incite à renoncer à la notion de providence particulière. Certes, ce n'est pas forcément renoncer à la notion de Providence, mais c'est renoncer à en découvrir les cheminements -ce qui est scripturaire : Ô altitudo (Rom. 11 :33). Les voies de Dieu demeurent impénétrables à l'homme. En d'autres termes, est éliminée cette providence particulière dont on avait fait un usage si intempérant. Par exemple, dans les batailles indécises, les deux adversaires, France et Espagne faisaient célébrer des Te Deum pour apparaître victorieux à leur opinion et aux neutres. Ce n'est pas nier les "causes finales" mais seulement les évacuer que de nier, à la manière de Descartes, qu'elles soient identifiables. Le mystère de la Création, par un Dieu, bon d'êtres humains faillibles ne trouve avec le "péché originel" et la liberté de l'homme qu'une explication confuse. La double prédestination calvinienne fait inéluctablement Dieu cause du péché et la théodicée traditionnelle n'est plus que du verbiage. Wilfred Monod, à bon droit, a considéré le Problème du Bien comme beaucoup plus capital que le classique "problème du mal". En un sens, le règne de Dieu est un avenir, non une origine...
     
    3. À l'ébranlement culturel dont je viens de signaler quelques traits, les Églises ont réagi de manières différentes : le catholicisme romain, en gros, s'est crispé pour quatre siècles au concile de Trente en un dogmatisme rigide et intransigeant qui n'avait pas existé au Moyen Âge. En revanche, les confessions protestantes ont peu à peu préconisé souvent un programme de tolérance civile qui, pour elles, était largement une nouveauté : ainsi des latitudinaristes anglais et de certains théologiens genevois comme Jean-Alphonse Turrettini et ses admirateurs. Il n'est pas douteux qu'a joué ici le contexte historique. La Révocation de l'Édit de Nantes en 1685 fit passer le vent du boulet sur tous les protestantismes européens : d'où une peur et une haine du catholicisme qui n'ont pu que rapprocher entre eux tous les mouvements issus de la Réforme. Chaque confession protestante s'est plutôt perçue elle-même comme la meilleure et non plus comme la seule valable et les autres dénominations ont été considérées comme professant des erreurs d'importance secondaire. De nos jours, l'œcuménisme est beaucoup plus large et l'idée de la Bible comme unique révélation moins prégnante. La règle d'or -et celle de l'hospitalité, de l'accueil- se retrouve dans une foule de religions et de cultures. Depuis longtemps des théologiens réformés isolés avaient déjà enseigné qu'un nombre considérable de catholiques romains atteignaient le salut éternel. Pour commencer, tous les petits enfants morts très jeunes, baptisés ou non. Quand on sait le taux de mortalité infantile de l'époque, voilà sauvés beaucoup de catholiques. D'autre part, l'ignorance absolue excuse, par exemple celle d'une vieille femme andalouse ou d'un berger sarde : s'ils ont agi charitablement, ils connaîtront une heureuse immortalité, en dépit de leurs erreurs crasses de dogmatique. Cette tolérance relativement généralisée reste très condescendante, mais peu à peu le mouvement deviendra irrésistible qui conclut que nul n'a le monopole de la vraie doctrine. Soulignons-le, c'est une manière significative de donner moins d'importance que naguère aux formulations dogmatiques. Rappelons-nous que Michel Servet, sur le bûcher, avait invoqué le "Fils du Dieu éternel" et que s'il avait appelé à son secours le "Fils éternel de Dieu" il n'aurait pas été brûlable... La grammaire pesait lourd au XVIe siècle...
    À la fin du XVIIe siècle, on commence à s'arrêter moins aux termes -blasphématoires pour qui les entend- qu'à l'intention qui les a dictés : c'était là ouvrir tout grand la porte à la considération de la subjectivité du prochain -et solidairement à celle de votre propre subjectivité. Ainsi s'évaporent bien des cas de blasphème, de sacrilège et d'hérésies. La notion d'hérésie est solidaire de celle de dogme. Qui tient compte de la subjectivité ne peut que conclure -pour employer les termes de Bayle (1686)- "qu'il n'y a rien de plus abominable que de faire des conversions par la contrainte", une affirmation par laquelle se trouvent réfutés "tous les sophismes des convertisseurs à contrainte, et l'Apologie que saint Augustin a faite des persécutions" -s'agissant alors de persécutions à l'encontre des Donatistes, pour l'évêque du ve siècle, et de celle des huguenots, pour Bayle.
    Le néo-protestantisme dans son ensemble, en dépit de furieuses querelles internes qui continuent à le déchirer (par exemple anglicans- méthodistes, autour du Réveil, etc.), a commencé un long cheminement vers une certaine laïcité : un programme de neutralité religieuse de l'État, esquissé dès l'Édit de Nantes en France et pratiqué aux Pays-Bas à peu près dès 1630. Les Églises établies relâchent à divers degrés le lien étroit qui si longtemps avait attribué au pouvoir civil un rôle de bras séculier au service des autorités religieuses. Ainsi se promeut lentement un œcuménisme partiel -entre protestants- qui s'élargira à notre époque quand le second Concile du Vatican admettra le fait de la liberté de la conscience individuelle -et donc un droit à l'erreur, affirmation difficile dont les protestants avaient reconnu le bien-fondé deux siècles plus tôt, car un programme de tolérance civile (limitée aux confessions issues de la Réforme) avait accompagné constamment, comme cheval de bataille, l'essor du néo-protestantisme.
    Le XVIIIe siècle va forger le mot "bienfaisance", ce qui était implicitement corriger l'antique liste des péchés capitaux, dans laquelle ne figurait pas la cruauté, c'est-à-dire, pour reprendre un terme de Ricœur, l'intolérable par excellence. Car la tolérance civile ne suppose pas un relativisme universel ; le respect des personnes n'entraîne pas l'acceptation de certains programmes (esclavage, racisme, etc).
     
    Pour conclure, je voudrais proposer une mise en garde concernant le "péché mignon" de tous les libéralismes théologiques, à savoir la morgue, l'orgueil spirituel, arrogant, qui confond esprit éclairé et cœur pur. Il ne faut pas méconnaître tous les secours chaleureux qu'ont apportés durant tant de siècles, à l'existence quotidienne des Européens, une foule énorme de considérations idolâtriques ou superstitieuses. S'il y a une thèse provenant des Lumières dont notre siècle a montré la vanité absolue, c'est bien celle de progrès automatique de l'humanité. Il y a des choses à prendre dans l'invention augustinienne du péché originel si nous savons en nourrir la notion de communion des pécheurs, de fraternité. Par rapport à la transcendance, le plus abruti des animistes pourrait bien n'être pas différent du plus subtil des théologiens progressistes...
    Une telle référence à la transcendance est la source la plus sûre d'une attitude tolérante envers autrui, non pas certes une tolérance sans limites -j'ai rappelé qu'il y a beaucoup d'intolérable autour de nous-, mais un respect sans défaillance pour les droits légitimes d'autrui. C'est une chance historique pour le protestantisme, un effet de contexte politique et religieux, d'avoir tâtonné le premier, non sans à-coups, vers un tel programme de tolérance. N'y voyons aucun mérite intrinsèque.
(Document theolib)

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