Le Jésus de l'histoire

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Le Jésus de l'histoire

Christian Amphoux

    En examinant les variantes des manuscrits du Nouveau Testament, j'ai découvert que des périodes entières de l'histoire du texte étaient encore méconnues ; et j'ai constaté que cette découverte n'intéressait pas les exégètes d'aujourd'hui. Je me suis donc demandé pourquoi : qu'est-ce qui, dans l'existence de ces périodes, pouvait susciter ce désintérêt ?
    La première période en question se situe entre 100 et 160. Le Nouveau Testament n'existe pas encore, mais il commence à se former. Les principaux écrits ne fonctionnent pas à un seul niveau de sens - comme c'est le cas aujourd'hui, depuis le XVIe siècle chez les réformés et depuis le XVIIe chez les catholiques - mais avec un deuxième niveau aménagé par les auteurs et maintenu par les éditeurs de cette période. Aujourd'hui, nous lisons la Bible à peu près comme si elle avait été écrite au XVIIIe siècle, dans la belle langue de Voltaire. En réalité, nous sommes en présence d'un texte qui a d'abord été écrit à deux niveaux de sens, puis révisé de manière à laisser le deuxième de côté. Celui-ci n'a donc rien d'essentiel ; mais il mérite l'intérêt des biblistes, du seul fait qu'il a existé ; et pour y accéder, il est nécessaire de prendre en compte certaines variantes qui ont été ensuite remplacées par d'autres.
    Si l'on remonte dans le temps, on s'aperçoit que nous disposons d'informations attestant l'existence de ce deuxième sens. Ainsi, Origène en parle, au IIIe siècle, dans le Traité des Principes : pour lui, "Les écritures ont été écrites par l'esprit de Dieu et ont pour sens non seulement celui qui est apparent, mais aussi un autre sens qui échappe à la plupart des gens" (préface 8) ; et ce deuxième sens est signalé par "des pierres d'achoppement et des interruptions dans la signification du récit historique (...) des impossibilités et des discordances. (...) Ainsi peut s'ouvrir, par l'entrée d'un étroit sentier débouchant sur un chemin plus noble et plus élevé, l'espace immense de la science divine" (4,2,9) . Au Moyen-Âge, Thomas d'Aquin soutiendra de même, à côté de ceux qui trouvent quatre sens à l'Écriture, qu'il y en a deux : le sens littéral ou sens apparent et le sens spirituel ou sensum rerum qui est, selon Pierre Grelot, "une réflexion théologique sur les événements historiques et tout ce qu'ils drainent : institutions, personnages, transformations des diverses composantes de la vie individuelle et sociale" . On retiendra de ces deux citations que l'existence du deuxième niveau de sens n'est pas constante, qu'elle est signalée par une aspérité du texte et qu'il s'agit d'une réflexion sur l'histoire. Son étude est donc indiscutablement utile à l'historien.
    Les problématiques des radicaux américains, comme celles de Schweitzer et de Bultmann, sont nées de la méconnaissance de ce deuxième niveau de sens. Renan est au coeur de cette difficulté à comprendre la réalité historique des évangiles. De là provient la question de savoir si Jésus a vraiment existé. La lecture limitée au premier niveau de sens ne permet pas de sentir la force de l'existence historique d'un personnage comme Jésus.
    La période 100-160 pose la question des matériaux à partir desquels les évangiles ont été écrits. Vous connaissez la théorie des deux sources, actuellement en usage, selon laquelle Matthieu et Luc auraient disposé de deux écrits antérieurs, une collection de paroles et l'évangile de Marc. Mais cette théorie ne fonctionne pas.
    Pour ma part, en comparant l'ordre des épisodes dans les évangiles, je pense que, dans les synoptiques, il faut distinguer deux logiques. Certains épisodes ont une place variable, d'un évangile à l'autre ; d'autres une place constante. En séparant les deux séries, on a d'un côté une histoire du ministère de Jésus, de son baptême à la crucifixion (c'est la seconde série) ; de l'autre, une histoire de la période suivante, celle de son ministère céleste, de sa résurrection jusqu'à la mort de Jacques (vers 63). Les histoires sont en pointillés : tout n'est pas dit, mais dans chaque série plusieurs événements jugés essentiels sont envisagés et donnent lieu à un développement en images, qui joue le rôle d'une réflexion théologique. Et par cette lecture, on entre dans les textes tels qu'ils ont été écrits.
    Trois présupposés
    1. Le premier est que l'Évangile, comme on vient de le dire, est écrit à deux niveaux de sens. Le premier est bien connu et commenté par les exégètes. Le second concerne l'histoire. Mais il fait peur, car on imagine qu'il est ésotérique et qu'il conduit à une gnose. Il est, en réalité, une manière d'écrire et présente, pour une partie seulement du public, les événements sur lesquels repose le kérygme. Le double sens de l'écriture est ainsi le chemin de toute approche historique des événements sous-jacents à l'écriture de L'Évangile.
    2. Le deuxième présupposé concerne le cadre culturel. Les Juifs du temps de Jésus ne sont pas en contact direct avec la culture grecque. Jésus n'a jamais été à l'école des philosophes grecs : il ne les cite jamais. Mais il existe une influence de la culture grecque sur celle des Juifs de son temps, qui remonte à la période où Jérusalem dépendait politiquement d'Alexandrie, c'est-à-dire le IIIe siècle avant notre ère. Dans cette culture, on distingue fondamentalement deux niveaux de réalité : celui des Idées, du monde intelligible, que la Bible appelle le "ciel" ; et celui des réalités, du monde sensible, la "terre", celui dans lequel nous vivons. Il existe une tension entre ces deux mondes.
    3. Le troisième présupposé met en relation Jésus et le sacerdoce de Jérusalem. Jésus entre dans une stratégie où il est question de restaurer le sacerdoce légitime. Nous sommes devant le problème que va rencontrer toute l'exégèse du XXe siècle : les maîtres ont vécu dans une période profondément antisémite. Cet antisémitisme, présent chez Renan, conduit à ne pas établir de lien entre le christianisme naissant et le judaïsme de son temps. Même dans le remarquable article de G. Theissen sur la crise sociale au temps de Jésus, on ne rencontre presque aucun mot sur le temple de Jérusalem, sur l'histoire des Asmonéens (-142 à -63), ou sur la dynastie des Oniades (env. -330 à -175). Or, en l'an 30, le sacerdoce de Jérusalem est en crise depuis soixante-dix ans. Le roi Hérode (-40 à -4) est un Iduméen, c'est-à-dire un descendant d'Esaü et non de Jacob-Israël. Les Iduméens sont assimilés au peuple juif, mais les fonctions religieuses leur sont interdites. Hérode a donc pris le seul pouvoir accessible, le pouvoir royal. Mais il obtient de nommer les grands-prêtres. Autrement dit, le grand-prêtre est désormais nommé par un homme, alors que jusque-là il était dynastique - ce qui est vécu, dans la culture de l'époque, comme le choix de Dieu. Aussi, quand Jésus commence son ministère, un peu avant l'an 30, le sacerdoce a perdu de son crédit, parce que le grand-prêtre est devenu un simple courtisan d'Hérode, nommé la plupart du temps pour seulement un an. La médiation entre Dieu et son peuple, aux yeux des contemporains de Jésus, n'est plus assurée. Et l'antisémitisme a rendu illisible le lien entre cette crise du sacerdoce et le ministère de Jésus. Mais, l'histoire romaine ne suffit pas à expliquer le phénomène de Jésus.
    Ainsi, j'ai suivi un parcours qui part des variantes du IIe siècle et remonte jusqu'aux sources des évangiles ; mais je n'ai trouvé aucun accès au personnage de Jésus. Et soudain, à travers cette question du sacerdoce, le personnage est apparu. Voici donc mon enquête, qui doit d'abord être discutée par d'autres avant de devenir, un jour peut-être, une proposition pour l'histoire.
    La vie de Jésus rapportée par les évangiles se présente en six ou sept étapes : (1) sa naissance ; (2) son éducation ; (3) son baptême ; (4) son ministère avant la mort de Jean le Baptiste ; (5) son ministère après cette mort ; (6) son procès et sa mort ; (7) enfin, on peut songer à inclure dans cette vie la période pendant laquelle Jésus, devenu céleste aux yeux de ses fidèles, semble diriger ses disciples, qui sont devenus ses porte parole. On n'envisagera, ici, que les parties extrêmes de cette vie.
    La naissance de Jésus
    Les récits de naissance passent pour dépourvus de valeur historique. Mais, à partir de quatre expressions particulières, nous allons voir que ce jugement tient à ce que nous ne savons pas les lire.
    "Né à Bethléem". Jésus est-il né à Bethléem, comme le disent les évangiles ? Les historiens, depuis le XIXe siècle, en doutent. Mais quel sens a cette localisation ? Bethléem, on en convient, permet de rattacher Jésus à la descendance de David. La généalogie de Jésus l'affirme aussi. Voilà donc deux passages qui ont un sens concordant : Jésus est né dans la descendance de David, aussi est-il susceptible d'être un jour élu roi des Juifs. Qu'il n'y ait plus de descendants de David depuis longtemps, comme le dit Renan, ne change rien à l'affaire. Dans l'Antiquité, la question était de savoir qui est reconnu comme descendant de David, et non pas si David a encore des descendants. Esaü n'a pas non plus de descendants, mais tout se passe comme si Hérode en descendait. Autrement dit, la généalogie de Jésus est bien reçue, car si elle ne l'était pas, après 70, elle aurait été déconsidérée. Elle atteste, en somme, non pas une réalité, au sens biologique du terme, mais une croyance reçue. Jésus est perçu en son temps comme "né à Bethléem" et "descendant de David", c'est-à-dire susceptible de devenir "roi des Juifs".
    "Élevé à Nazareth". Jésus est-il né à Nazareth, comme le disent Renan et bien d'autres ? Mais qu'est-ce que Nazareth ? Un village de Galilée, au premier sens ; mais au deuxième niveau, le mot est formé des consonnes du mot "nazir", qui exprime l'état du "consacré". Or, le consacré par excellence est naturellement le grand-prêtre. Selon les évangiles, Jésus a grandi à Nazareth, pas qu'il y est né ; c'est-à-dire qu'il a grandi dans la proximité des grands-prêtres du temple de Jérusalem. Dans ces conditions, Jésus n'est ni galiléen, ni fils de pauvres gens, c'est un fils de l'aristocratie laïque de Jérusalem, apparenté par sa mère à une famille sacerdotale. Et en grandissant, il va rompre avec son milieu pour adhérer à une entreprise de restauration du sacerdoce légitime. Il annoncera alors la fin du monde pour bientôt - autrement dit le rétablissement prochain du sacerdoce légitime.
    "Fils de Dieu". À la naissance, la filiation divine de Jésus prend un sens presque biologique, mais l'expression existe déjà dans les récits du ministère qui sont antérieurs à ceux de la naissance, et elle correspond alors à la "souveraineté" de Jésus reconnue par une large foule, c'est-à-dire à sa fonction de grand-prêtre légitime dont l'entrée en fonction est le grand événement attendu. En somme, au deuxième niveau de sens, dans les récits de naissance, cette expression confirme ce qu'apporte le mot de Nazareth. Les expressions "Jésus de Nazareth" et "fils de Dieu" ont des sens équivalents.
    "Né d'une vierge". Le plus connu des traits de la naissance de Jésus est la virginité de sa mère. Là encore, il ne s'agit d'une réalité biologique qu'en apparence et dans la religion populaire, avec les développements que l'on sait. Mais l'exégèse a depuis longtemps noté que la virginité de Marie est en rapport avec la prophétie d'Esaïe 7,14, lue dans le grec de la Septante (parthenos) et non dans l'hébreu, qui a le mot "jeune femme" (alma). Autrement dit, par sa naissance d'une femme vierge, Jésus accomplit les prophéties de l'Ancien Testament. Celles-ci sont résumées en un mot par Matthieu (2,23) : "Nazôréen". La naissance virginale renvoie encore à la proximité de Jésus avec le sacerdoce du temple de Jérusalem.
    À quelle date Jésus est-il né ? D'après Matthieu, à la fin du règne d'Hérode, soit avant -4. D'après Luc, peu après sa naissance, Jésus est présenté au temple, où un personnage du nom de Simon lui rend hommage. Or, Simon est le nom du grand-prêtre en place de -22 à -5. Jésus est donc né vers -6. Selon Luc, un recensement a lieu cette année-là : nous allons y revenir. Au total, voilà ce que nous apprennent les récits de naissance. Jésus est très probablement né à Jérusalem, au domicile de ses parents. Sa famille appartient à la noblesse laïque. Il aurait pu disposer des privilèges égoïstes de toutes les classes aisées. Il est né vers -6, et doit donc avoir environ 34 ans lors de son baptême et 36 à sa mort, s'il est bien mort en l'an 30.
    L'éducation de Jésus
    On ne sait rien, en principe, sur Jésus par les évangiles, entre sa naissance et le début de son ministère. Pourtant, c'est dans cette période que se situe l'épisode de Jésus au temple à douze ans (Lc 2,41-52) ; et l'on peut déduire de certaines paroles à quelles sources il les a puisées.
    Jésus à douze ans. Luc rapporte qu'à l'âge de douze ans, Jésus s'était attardé au temple avec "les maîtres", c'est-à-dire les scribes attachés au temple, et que sa famille faillit l'oublier. Ce qui intéresse ici l'historien, c'est la familiarité précoce de Jésus avec les maîtres de l'enseignement au temple. Imagine-t-on que ces personnages passeraient du temps avec le fils d'un artisan galiléen ? Il est plus vraisemblable qu'ils connaissent déjà l'adolescent qui s'attarde avec eux, parce qu'ils le connaissent déjà comme étant de leur entourage. Et cette proximité de Jésus avec le temple est confirmée de plusieurs manières. D'abord, nous dit-on, Joseph était "charpentier". Le mot désigne un métier du bois. Or, comme le rappelle Jeremias, une fonction très prisée consistait à fournir le bois au temple, pour l'autel.
    Jospeh était probablement l'un des sadducéens admis à fournir ce bois. Mais d'où venait ce bois ? Il le trouvait, sans doute, sur ses terres sises à Bethléem. On sait, en effet, que le recensement de Quirinius, organisé en +6, quand Jésus avait environ douze ans, avait pour objectif d'évaluer les ressources de la Judée après la déposition d'Archélaos. Jésus y figure donc, non pas à titre personnel, mais comme vivant dans une famille assujettie à l'impôt foncier à Bethléem. Autrement dit, Joseph y possédait des terres, et celles-ci étaient en partie au moins boisées. Ainsi, Jésus pouvait à douze ans s'attarder à débattre avec les maîtres du temple, parce qu'il était le fils d'un des fournisseurs de bois pour l'autel.
    L'école de Jésus. Jésus a donc à tout le moins étudié d'abord au temple, c'est-à-dire dans un milieu versé dans l'étude des Écritures. Tout au long de son ministère - on peut le vérifier par de nombreuses paroles - Jésus a la culture des sadducéens qui est essentiellement biblique. C'est bien là sa formation de base, mais ce n'est pas la seule. Jésus se montre critique à l'égard de la tradition pharisienne, mais il n'en suit pas moins l'un des principes essentiels qu'il n'a pu recevoir de l'école sadducéenne : la parole sur l'amour du prochain, qu'on lit en Lévitique 19,18, a dans son contexte un sens limité, où le prochain est compris comme le voisin ou comme un membre de la même tribu. Mais quand Jésus la reprend à son compte comme sommaire de la loi, il lui donne le sens universaliste qu'elle a reçue dans l'école pharisienne, à la génération qui le précède. Jésus n'a donc pas ignoré l'enseignement pharisien, et il y a puisé quelques unes de ses meilleures paroles. Pourtant, le ministère de Jésus ne fait de lui ni un sadducéen, ni un pharisien. Une troisième influence prend sur lui un ascendant décisif, elle vient de la mouvance apocalyptique, vaste nébuleuse qui regroupe toutes sortes de mouvements dont le caractère commun est de vouloir réformer le sacerdoce de Jérusalem. C'est là que Jésus trouvera l'inspiration de ses paroles concernant la fin prochaine des temps et la venue imminente du grand-prêtre légitime, qu'il va être amené à incarner, à partir de son baptême.
    Le baptême de Jésus
    Le baptême de Jésus est le seul événement daté de sa vie publique : il précède son ministère et est situé dans "la quinzième année de Tibère", soit dans l'an 28-29, vraisemblablement au printemps 28, vers la Pentecôte, quand la saison est assez avancée pour permettre l'immersion complète dans les eaux du Jourdain. Jésus manifeste, par sa venue, son adhésion au projet de Jean le Baptiste de restaurer le sacerdoce légitime. Jean est prêtre de naissance. Son père et sa mère sont de la tribu de Lévi. Par son père, il descend de Lévi, et par sa mère, il est apparenté à Jésus. Jean peut donc fonder une lignée sacerdotale, il prêche dans ce sens. Et la lignée se forme par l'investiture d'un successeur qui doit lui être apparenté. En choisissant Jésus, le jour de son baptême, Jean met en place le processus de la réforme du temple de Jérusalem que beaucoup de gens attendent et que redoutent les grands-prêtres en place et leurs alliés, les sadducéens.
    Mais un laïc comme Jésus peut-il devenir grand-prêtre ? En principe, non. Toutefois l'Épître aux Hébreux montre que c'est possible, par "l'ordre de Melchisédeq", selon lequel celui qui postule à la fonction royale peut également exercer la fonction sacerdotale. La situation devient alors annonciatrice de la fin des temps : la loi de sainteté énoncée dans le Lévitique est appelée à devenir la loi commune du peuple juif, dans la perspective qu'il devienne le peuple prêtre des autres peuples. Ainsi, en désignant un laïc comme son successeur, Jean manifeste-t-il que le temps est venu pour les Juifs de former un peuple de prêtres, dans une religion désormais ouverte aux autres peuples ; et dans le projet, Jésus sera à la fois le roi de ce peuple et le grand-prêtre de tous.
    C'est dans ce projet que la famille de Jésus prend toute son importance. Comme fondateur, Jean ne peut lui-même remplir la fonction de grand-prêtre. Jésus est donc le premier à devoir faire la conquête du temple et en chasser le grand-prêtre hérodien, considéré comme un usurpateur. La lignée dynastique doit ensuite décider des successeurs. Or, il ne peut y avoir deux dynasties, l'une royale et l'autre sacerdotale : le projet de Jean implique donc aussi l'éviction de Jérusalem de la dynastie d'Hérode, qui dispose, il est vrai, de bien d'autres pays sur lesquels elle pourra continuer à exercer ses talents. La succession de Jean est décidée par un choix arbitraire : Jésus n'est pour Jean qu'un cousin, qui a surtout le mérite de pouvoir, par sa généalogie, exercer aussi la fonction royale. Les successeurs de Jésus devront lui être apparentés : tels sont ses "frères". Quatre d'entre eux sont nommés dans les évangiles, et tous portent des noms célèbres comme ceux que portent les sadducéens. Jacques est le nom du père des douze patriarches, Jacob. Le second, Joset ou Joseph ou Jean, est incertain, mais il renvoie soit au plus jeune des fils de Jacob, Joseph, soit au dernier des grands-prêtres oniades, celui déposé en -175, dont le nom Onias est retraduit en hébreu Yohannan, c'est-à-dire Jean. Les deux derniers sont Simon et Jude, c'est-à-dire les fils de Jacob entre lesquels se divise le pouvoir, Simon incarnant la fonction sacerdotale - même si les prêtres descendent ensuite de Lévi - et Juda héritant de la fonction royale. Or, trois de ces "frères" se retrouvent à la tête de la communauté de Jérusalem après Jésus : Jacques, fils de Joseph, au temps même des apôtres, sera sur le point de devenir grand-prêtre en 62-63, au témoignage d'Hégésippe rapporté par Eusèbe ; Simon succèdera à Jacques, mais seulement en 71, et mourra sous Trajan, vers 107 ; quant à Jude, sa fonction est moins précise, on sait seulement que ses fils seront accusés de vouloir devenir rois des Juifs. Et ce n'est qu'en 135, quand les Juifs sont chassés de Jérusalem par les Romains, que se perd la trace de la famille de Jésus.
    Le baptême de Jésus s'accompagne de deux images fortes : l'ouverture du ciel et la descente de la colombe qui symbolise le don du saint esprit. La première renvoie au début du déluge : c'est l'ouverture des cieux qui permet à l'eau du ciel d'inonder la terre. La nouvelle ouverture est comme une réponse à la première : après le temps de la punition, voici celui de l'avènement du royaume des cieux. La deuxième image repose sur un jeu de mots : la colombe se dit, en hébreu, yonah, qui donne le nom de Jonas et qui est l'anagramme de celui d'Onias. La colombe symbolise ainsi non seulement le saint esprit, mais le nouveau sacerdoce légitime aux yeux de Dieu. On voit, par tous ces traits, l'importance dont est chargé le baptême de Jésus, et cette importance explique qu'on ait songé à dater cet événement de préférence à tout autre.
    Venons-en au dénouement du ministère de Jésus.
    Le procès et la mort de Jésus
    Jésus pouvait être assassiné, comme Jean le Baptiste : pourquoi a-t-il eu un procès ? Apparemment, la mort de Jean a fragilisé la situation des responsables ; il était donc difficile de commettre un deuxième forfait. D'ailleurs, les grands-prêtres avaient intérêt à ce que Jésus soit éliminé légalement, car c'était la seule manière d'arrêter tout le principe dynastique érigé contre eux. Mais il faut aussitôt ajouter que Jésus contribue à sa manière à ce qu'un procès ait lieu. Voici comment.
    En entrant à Jérusalem, quelques jours avant la Pâque de l'an 30, il a soin de mettre en scène un signe ambigu. L'âne sur lequel il monte, pour l'occasion, signifie en effet deux choses. Pour la foule, d'après Zacharie 9,9, c'est le signe de la messianité royale de Jésus : "Voici ton roi vient, il est monté sur une ânesse." Mais un autre passage permet aux grands-prêtres de donner à l'âne une lecture plus défavorable. En Genèse 49,10-11, l'âne appartient non pas au descendant de Juda, mais au remplaçant de sa descendance, "lui à qui les nations doivent obéissance". Autrement dit, selon cette référence, Jésus n'est pas le roi des Juifs (concurrent d'Hérode), mais le rival de l'empereur lui-même. Il reste alors aux grands-prêtres à convaincre Pilate, texte à l'appui.
    Le procès est donc décidé dans l'urgence pour se tenir avant le sabbat, qui tombe en l'an 30 le lendemain de la Pâque.
    Pour identifier Jésus, on eut sans doute recours à un extrait du recensement de Quirinius, qui était le seul acte probant. On découvrit alors que Jésus n'était pas le fils de Joseph, mais un enfant adopté vivant dans son foyer. Il n'avait donc aucun titre pour prétendre descendre de David. On lui réserva donc le sort des esclaves, la crucifixion, et non celui réservé aux gens de haut rang. Ce fils de sadducéen, qu'on croyait d'une famille aisée, se révèle alors dans toute sa fragilité : c'est un enfant naturel, sans ascendance paternelle claire et ayant pour mère une vierge - c'est-à-dire une très jeune fille qui n'a pas connu la captivité. On croit alors que tout est réglé. Jésus est jugé le jour de la Pâque et crucifié ce même jour avant le coucher du soleil, à l'heure où des milliers d'agneaux sont égorgés sur les parvis du temple.
    Mais deux jours après la mort de Jésus, des femmes, puis des disciples, ont la vision d'anges, puis de Jésus lui-même, qui tous attestent qu'il est ressuscité. La rumeur circule. Un nouveau culte naît, car la rumeur est devenue foi collective.
    Devant la résurrection de Jésus, une grande interrogation se pose : pourquoi a-t-on cru alors de Jésus ce qu'on n'avait cru jusque-là de personne ? Jésus n'a eu qu'un ministère bref, contrairement à Zoroastre, Socrate, Bouddha et bien d'autres. Ce n'est donc pas son enseignement qui a généré cette foi spontanée en lui : un à deux ans est une période bien trop courte pour faire passer le message d'un enseignement nouveau. Il faut donc revenir à l'investiture reçue de Jean le Baptiste au moment de son baptême. À partir de ce moment, une foule croissante a cru en sa légitimité sacerdotale et a attendu avec confiance le rétablissement du sacerdoce légitime. Elle a été tellement enthousiasmée par l'idée d'une nouveauté qui advenait, qu'elle n'a pas cru possible la mort de Jésus et a massivement adhéré à sa résurrection.
    Cette foule constitue la base d'une communauté qui, à son tour, vit des événements jalonnant le ministère "céleste" de Jésus, jusqu'à la mort de Jacques, en 62-63. Parmi les principaux événements des premières années, notons la mise par écrit des paroles, qui fournit aux disciples la base de leur enseignement comme porte-parole de Jésus et non comme successeurs, et la conversion de Paul, qui apparaît comme une décision céleste pour résoudre le conflit né de la dissidence des Hellénistes.
    Conclusion
    Mais nous devons conclure. Une épaisseur historique existe pour Jésus, à condition d'admettre les présupposés dont nous sommes partis. On peut donc s'interroger en historien sur l'histoire de Jésus. Des faits existent et s'enchaînent, attestés par des témoignages plus nombreux qu'on ne le croyait jusqu'à présent. Jésus apparaît comme faisant le lien entre le judaïsme sacerdotal ancien et le christianisme, lequel prend son essor notamment à partir de Paul. Et dans cette histoire, Jésus garde sa part de mystère : pourquoi a-t-il choisi de provoquer son martyre plutôt que de se lancer à la conquête du temple ? De qui était-il le fils, en définitive ? Comment s'est mise en place l'idée qu'il pouvait continuer à vivre dans le ciel ?
    Dans ce mystère, la théologie trouve sa place. Il ne s'agit pas pour l'historien d'expliquer l'inexplicable, mais de rendre compte simplement des témoignages qui existent et d'en faire une lecture adaptée à la manière dont ils ont été écrits. On me demandera peut-être alors de dire qui est Jésus pour moi, sur le plan de la relation personnelle. Je répondrai que cette réponse n'est pas dans la continuité du travail de l'historien.
(Document theolib, paru in Théolib 28)

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