Le bonheur

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Le bonheur
Un éclairage biblique

 
Serge GUILMIN

    Le bonheur se dit en grec   tuchè.. Il a pour champ de significations : "ce que l'homme atteint par la décision des dieux, d'où, en général : fortune, sort, événement heureux ou malheureux, d'où bonheur ou malheur." Tuchè c'est aussi "la Fortune" (déesse du destin). Le bonheur peut aussi se dire   eudaimonia.
    Ces mots ne se trouvent pas dans le Nouveau Testament, sinon pour   tuchè sous la forme du nom de l'un des compagnons de Paul : Tucino (que nos Bibles transposent en "Tychique").
    Ainsi les textes qui parlent si fortement de l'amour, de la justice, de la bienveillance... s'écarteraient de ce que l'on appelle le bonheur. Est-ce à dire que cela n'intéresse pas les auteurs du Nouveau Testament, eux qui vivent dans les circonstances de la persécution, de la violence quotidienne, de l'oppression ? Le bonheur, après avoir été un thème de la philosophie platonicienne, est-il balayé par le scepticisme, l'endurance stoïcienne ou l'ajournement d'une espérance que l'on a peine à concevoir ?
    Ou bien les auteurs du Nouveau Testament considèrent que c'est un terme appartenant globalement au paganisme ou bien le bonheur serait écarté de la réflexion et de la prédication parce qu'inaccessible.
    Mais voilà que le bonheur n'est plus au premier rang des préoccupations du jour. Comme si l'on avait rangé le bonheur avec les mesquineries des superstitions et les stupéfiants des modernes religions à mystère.
    Pourtant du bonheur il est bien question dans notre culture. Les propos d'Alain sur le bonheur font appel à un aimable stoïcisme et les philosophes du XVIIIe siècle en percevaient la promesse à nos portes, même s'ils ne savaient le dire. Vladimir Jankélévitch le rappelait bien au seuil de son livre   Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien : "Il y a quelque chose dont l'invisible présence nous comble, dont l'absence inexplicable nous laisse curieusement inquiets, quelque chose qui n'existe pas et qui est pourtant la chose la plus importante entre toutes les choses importantes, la seule qui vaille la peine d'être dite et la seule justement qu'on ne puisse dire !"
    Le Sermon sur la montagne commence par un appel au bonheur : Heureux les mendiants de l'Esprit, car le royaume des cieux est à eux, heureux ceux qui sont pauvres, et persécutés, et assoiffés de justice... car ils seront comblés...
    Le mot  makaria qui signifie "bonheur", "félicité" s'y trouve employé une cinquantaine de fois sous forme d'adjectif, surtout dans Matthieu et Luc, mais absent de Marc. Si je prends la Bible au mot, je trouve bien quelques textes où il est question de l'homme heureux : Bienheureux... Les Béatitudes énoncent un certain nombre de conditions à cette situation bienheureuse à laquelle l'homme peut accéder.
    Les Psaumes aussi reconnaissent comme heureux celui qui ne fait pas cause commune avec le méchant. Mais nous ne trouvons pas le mot grec par lequel se dit le bonheur. Il y a bien des termes hébreux et grecs pour désigner le droit, la justice, l'amour. Mais de bonheur, point. Sera heureux, connaîtra le bonheur, celui qui...
    Reprenons les Béatitudes : est déclaré bienheureux celui qui précisément pleure, souffre de l'injustice ou de maladie. Comme si le bonheur était toujours voisin de son contraire, et même comme s'il était caché dans l'apparente détresse des vivants.
    La difficulté surgit dès les premières lectures bibliques sur le thème : le bonheur est certes possible, mais les méchants ne sont pas loin.
    Ceux qui s'imaginent avoir accédé au bonheur parce qu'ils ont de grands biens se voient immédiatement menacés par un dehors qui leur devient hostile. Il est bien difficile de réserver une centaine de mètres de chemin ouvert sur le littoral parce qu'alors on ne peut suffisamment protéger les villas de prestige qui s'y trouvent. Nous savons ce qu'il en est sur la côte ouest des États-Unis où les propriétaires ont été amenés à entourer leurs biens de systèmes de sécurité toujours plus sophistiqués. Le mot bonheur comme tel ne se trouve pas dans le Nouveau Testament. Mais peut-être y trouve-t-on quelques équivalents : un jeune homme avait de grands biens. Très curieusement on appelle dans notre langue "biens" ce qui résulte aussi bien du travail que de la spéculation boursière, de l'héritage, de la loterie, ou même parfois d'argent acquis dans des conditions obscures et que des systèmes de recyclage bancaires permettent. Mais n'accusons pas le jeune homme qui ne connaissait certainement pas les fluctuations du cac 40 ou les réseaux de trafic mondiaux. Peut-être, tout au moins, exploitait-il avec sa famille, comme tant de jérusalémites des fermes administrées par des gérants de Galilée. La Galilée, il faut le dire n'était pas particulièrement le lieu du bonheur. Et c'est même en parcourant la Galilée que Jésus laisse voir la condition des "foules sans bergers", de la famine, de la sécheresse et même de cette funeste pratique initiée par les Romains, de l'esclavage. Pratique qui, jusque-là avait toujours été refusée par le Judaïsme.
    Le jeune homme aux prises avec un stress inconnu tant que les affaires vont bien et que l'on reste dans le champ de la réussite sociale, se demande soudain s'il ne pourrait pas connaître quelque chose qui le satisfasse, autre chose que la tranquille réussite qui lui est assurée par l'héritage familial. Quelque chose que, dans l'environnement culturel juif et maintenant dans la bouche de Jésus, on appelle la vie éternelle.
    Gaston Bachelard dans son très beau livre   Le droit de rêver nous disait naguère que "Marc Chagall (dans la Bible qu'il a illustrée) présente les héros du destin, ceux qui par l'ardeur d'un regard redressent et relancent le psychisme d'un peuple. À force de beaucoup dessiner, à force de dessiner "bien", Chagall est devenu psychologue : il réussit à individualiser les Prophètes. Mais quel est l'âge de Marc Chagall quand il dessine les Prophètes ? Dans la simple vie humaine, Chagall n'aime guère qu'on lui parle d'un dixième septennat. Mais, le crayon en main, face aux ténèbres des temps anciens, très anciens, Chagall n'a-t-il pas cinq mille ans ? Il vit au rythme des millénaires. Il a l'âge de ce qu'il voit. Il voit Job. Il voit Rachel. De quels yeux ne la regarde-t-il pas sa Rachel ? Qu'est-ce qui bouillonne dans son coeur de dessinateur des millénaires pour que tant de lumière sorte de tous ces traits noirs ? (...) Chagall va vous apprendre à avoir, vous aussi, cinq ou six mille ans."
    Jésus se borne à rappeler au jeune homme qu'il connaît les commandements. Bien sûr, il a appris cela depuis son enfance. Et d'énoncer quelques-uns de ces commandements. "Eh bien, va et fais de même" lui dit Jésus qui visiblement n'a pas envie ce jour-là de faire des discours. Le jeune homme se ravise : "j'ai observé tout cela, et alors que puis-je faire de plus ?" Jésus lui dit alors : "eh bien, vends ce que tu as et distribue le produit aux pauvres." Cette fois le jeune homme se retire tout triste, car il avait de grands biens. On a beaucoup travaillé au cours des siècles à interpréter ce texte et à lui donner tantôt un tour moral : "l'argent ne fait pas le bonheur" de la sagesse populaire, tantôt une justification de l'ascétisme et de l'idéal monastique. Mais peut-être ne s'est-on pas assez arrêté à la tristesse du jeune homme et à l'échec de sa quête du bonheur.
    On pourrait penser alors que s'il est triste ce n'est pas la perspective de se séparer de ses biens qui le rend triste, mais c'est l'attachement inconditionnel qu'il a développé à leur égard. C'est la confusion entre les choses accumulées et la réalité de son existence qui produit cette tristesse. Et c'est ce lien que Jésus tranche de telle sorte que son existence ne sera désormais séparée ni par l'estimation de ses biens, ni par l'estime perdue des pauvres du pays. Alors se pose la question : qu'est-ce que la vie éternelle ? Ce ne serait pas la vie sans fin, l'errance des morts égyptiens dans leurs tombeaux dorés, la réincarnation ou la métempsychose des bouddhistes et des peuples de l'Inde, ni même la résurrection au sens où les artistes de la Renaissance la comprenaient : les tombeaux s'ouvrent et la fête commence.
    Nous nous rapprochons ainsi d'un bonheur qui n'est pas si éloigné que nous le pensons. Il est comme manifesté par ce que l'on dit dans le Nouveau Testament de la résurrection de Jésus. La saveur de la vie éternelle nous est donnée chaque fois que l'on a le sentiment que la vie prend un sens dans la relation restaurée avec ceux que nous regardions hier encore comme étrangers, pauvres, inférieurs, un peu demeurés peut-être, inaptes sans doute à nous rejoindre là où nous en étions. Ainsi, comme le jeune homme riche, même avec un salaire de misère, même avec un petit boulot pas très gratifiant, même avec le chômage, nous voilà rendus réceptifs, par l'événement christique, à une dimension de l'existence que la vie quotidienne semble occulter. À vrai dire ce n'est plus le temps de se retirer à l'écart, de méditer dans le silence des merveilleuses installations monastiques. L'expression "vie éternelle" ce serait non pas cette vie qui n'en finirait pas ni non plus une autre vie dans un autre monde, mais celle qui par la puissance actuelle, présente, de la résurrection (c'est à dire de la remise debout) fait que peut être regardé comme bienheureux non pas celui qui se trouve sur les registres du Pape et sur le calendrier des Postes ! (il n'est pas sûr que les béatifiés soient tous dignes de cette légion d'honneur céleste ou postale !) mais celui qui à certains moments de sa vie, de son histoire, "met en mémoire" (pour parler comme mon ordinateur) ce qui éclairera le reste de ses jours. Le sens des Béatitudes ne réside pas dans une permanence, une pureté, une éthique enfin définitivement acquise, mais dans le repérage au cours de l'existence de ce qui donne à la vie son "poids". C'est ce mot trivial que les textes hébraïques emploient pour dire "gloire". Kavod adonaï, la gloire de Dieu, ce serait le poids qu'il détient aux yeux de l'homme et cependant son nom même ne saurait être prononcé. Et même selon un enseignement du Zohar (Le Livre des Splendeurs), il se serait, pour se révéler, manifesté en un point (évoqué par Edmond Jabès dans   El, ou le dernier livre ) afin de laisser à l'homme l'espace de sa liberté.
    À faire ainsi provision de mots et à les repérer dans le grand jardin des Écritures, on quitte insensiblement les mots de nos dictionnaires pour découvrir ce que les prophètes et poètes de toujours indiquent. Ils orientent dans une direction. Déjà les poètes présocratiques renonçaient à toute déclaration précise sur le bonheur ou le sens de la vie : "Le prince dont l'oracle est à Delphes ne parle pas, ne cache pas, mais signifie"(Gallimard, Pléiade, frag. 73). Le poète Edmond Jabès emploie de préférence le terme "vocable" comme s'il voulait dire ainsi que les mots figés dans nos définitions se mettaient à revivre, à nous appeler, à nous donner ce qu'il faut pour évoquer, pour invoquer. Sortis de leurs excès utilitaires, les vocables connaissent une vie nouvelle : ils entrent dans l'aventure infinie du sens. Les pratiquants juifs de l'écriture s'attachent d'une manière qui nous paraît presque obsessionnelle non seulement aux mots mais aux lettres mêmes de la Torah. La valeur numérique qu'ils attribuent aux lettres fait alors que le récit disparaît pour donner lieu à un "dire" toujours nouveau. Le professeur d'hébreu Edmond Jacob, de Strasbourg, écrivait il y a quelques années : "une légende juive rapporte que lors de la destruction du Temple de Jérusalem où le feu n'épargna pas les rouleaux de la Torah, on vit au milieu de la fumée les lettres des rouleaux voler comme des étincelles vers le ciel. Ces étincelles ne se sont jamais éteintes ; elles se sont mystérieusement réunies et ont été la seule vraie présence du judaïsme." Par une belle journée de juin 1242 pas moins de vingt-quatre charretées remplies des exemplaires du Talmud raflés dans les familles juives furent brûlées en place de Grève (place de l'Hôtel de Ville) à Paris. En septembre 1553 ce sont les commentaires du Talmud qui connurent le même sort. Comme si brûler les lettres et brûler les corps étaient en Occident chrétien le seul et même geste considéré comme nécessaire pour disposer d'un bonheur qui enfin serait sans question, sans partage. Je comprends alors que l'Évangile ne soit pas un propos sur le bonheur, mais la question permanente posée à quiconque rêve.
    Nous avons eu affaire au cours du siècle qui vient de passer avec plusieurs tentatives en vue de réaliser le bonheur sur terre. On a parlé alors de construction raisonnée d'un tel bonheur et l'on a pu croire que si cette réalisation tardait encore c'est qu'il y avait quelque part des méchants qu'il s'agissait de neutraliser. Les déviationnistes, les contre-révolutionnaires, les juifs, les métis, les ethnies minoritaires, les déviants de la sexualité normalisée... La construction de l'avenir radieux s'est soldée par des millions de morts et des détresses sans nombre. Nous préférons aujourd'hui passer d'un problème à l'autre, comme sur des pas japonais et ne pas opposer à la mondialisation économique, à l'universalité du blue-jean et du Macdo, une théorie idéologique globalisante qui finirait par se permettre, dès le commencement d'un pouvoir conquis, par établir les structures mentales et policières analogues à celles que nous avons connues. Nous ne pouvons répondre à long terme qu'avec des valeurs démocratiques qui ne disent pas que toutes les idéologies se valent, mais que tous les hommes ont droit à un espace de négociation où développer les structures de l'estime et de la justice.
    Le poète Louis-René des Forêts écrit dans son dernier recueil Ostinato : "Se forcer à ne voir du monde que la beauté est une imposture où tombent jusqu'aux plus clairvoyants, et à qui la faute sinon au monde lui-même dont ce siècle finissant aura révélé par une somme inouïe de forfaits qu'à moins de fermer les yeux on ne peut désormais le souffrir qu'aux dépens de la rectitude du jugement ni le regarder de face qu'en limitant à l'extrême son angle de vision. (...) Inexpiable irresponsabilité de l'ignorance."
    Nous pourrions parler à la manière de l'Ésaïe du chant de la vigne :
    "La vigne du Seigneur, le tout-puissant, c'est la maison d'Israël, et les gens de Juda sont le plant qu'il chérissait.
    Il en attendait le droit, (mishpat)
    et c'est l'injustice. (mispah)
    Il en attendait la justice, (tsedaqa)
    et il ne trouve que les cris (tse'aqa) des malheureux." (Ésaïe 5,7)
    Certains États pensaient établir la démocratie et c'est la colonisation et ses injustices qui sont venues, d'autres pensaient établir un système égalitaire et c'est le Goulag qui en a été le régulateur, on pensait mettre fin au système décidément ingouvernable et c'est la mafia qui s'est mise à prendre le relais, on pensait que tout irait bien lorsque chaque ethnie serait rangée dans son coin de terre et c'est la cruauté aggravée par les souvenirs de vexations et d'autres cruautés étalées sur des siècles qui a pris le dessus. Les diamantaires d'Anvers ne sont pas indifférents aux troubles qui secouent la Sierra Léone. Ce ne sont pas seulement des problèmes de pouvoir, ou d'ethnies, ou de rivalités qui sont en cause, mais la disposition du marché des pierres précieuses. Ces pierres qui, selon le livre de l'Apocalypse, sont la matière première de la Jérusalem rêvée, la nouvelle Jérusalem.
    Nouvelle Jérusalem qui n'est inscrite sur aucune carte, mentionnée dans aucune géographie et qui est le symétrique inverse de toute cité humaine. Nouvelle Jérusalem d'un imaginaire restauré, règne poétique d'images qui donnent à la pensée sa nourriture. "Le vrai commencement de la poésie, écrit Yves Bonnefoy, c'est quand ce n'est plus une langue qui décide de l'Écriture, une langue arrêtée, dogmatisée, et qui laisse agir ses structures propres ; mais quand s'affirme, au travers de celles-ci, relativisées, littéralement démystifiées, une force en nous plus ancienne que toute langue ; une force, notre origine, que j'aime appeler la parole."
    La fureur ne cesse pas entre les Israéliens crispés sur l'occupation de terres palestiniennes et les Palestiniens condamnés au désespoir. Sur cette terre où les racines bibliques (sinon le texte, composé ailleurs) ont leur paysage, le bonheur semble exclu depuis longtemps. Yves Bonnefoy dit, toujours dans ses entretiens sur la poésie : "Quel est le grand moyen de la poésie ? (...) simplement, la confiance, un maximum de confiance. Et la confiance en autrui, d'abord, car on ne peut rejoindre la finitude, c'est à dire se pénétrer de la relativité de notre être propre, de l'illusoire de notre "moi" en s'ouvrant au fait difficile de la différence d'autrui, point de vue qui dénie le nôtre : ce qui signifie d'ailleurs lui parler - j'insiste sur ce mot dans notre écriture même, lui parler ne serait-ce qu'en silence, devant nous-mêmes, dans cet instant où notre écriture est au carrefour." Et Yves Bonnefoy qui ne se définit pas selon la foi chrétienne en vient à évoquer "cette force en nous plus ancienne que toute langue ; une force, notre origine, (qu'il) aime appeler la parole." Cette réflexion lui est venue après l'énonciation de quelques certitudes (même si toute certitude n'est jamais que perception provisoire du possible) : "Il y a du cauchemar dans le plus beau rêve". Évoquant un tableau idyllique de Poussin où se montre cependant au premier plan dans les herbes un serpent : "sous les nuées paisibles de l'été qui n'a pas de fin, mais dont on ne doit pas ignorer qu'un drame s'y joue, au centre même, cette attaque de l'homme par le monstre qui matérialise l'angoisse qu'accumule tant de beauté. Oui il faut savoir reconnaître l'omniprésence du vide, l'obsession de la mort vécue comme vide, comme néant, sans compensation, sans plénitude, dans la plénitude apparente de ces trop belles images."
    Si je tiens à emprunter les chemins de la poésie sans perdre de vue ceux indiqués par la prophétie, c'est qu'à vrai dire il n'y a pas d'écart radical entre la prophétie biblique, issue d'une histoire d'exil et de diaspora et la parole qui vient au poète en ses rêveries. Il faudrait tout au moins évaluer cette attitude de rêverie. La sociologie de Rousseau n'est-elle pas née de ses chemins de solitudes ? Il y aurait donc un "travail" qui se poursuivrait au-delà de l'activité la plus consciente. Nous sommes tentés plus que jamais à ne tenir compte que du réel, de ce que l'on peut estimer en termes d'espace, de valeur, de possession. La rêverie au travail, cette sorte d'étranger en nous-mêmes qui parle comme une autre langue, ce serait comme le tableau ou l'oeuvre d'art, ou la nature que nous regardons : ce qui nous révèle à nous-mêmes. Les conditions de réception non plus seulement d'un objet ou d'une rencontre, mais celles qui concernent le monde.
    Les récits bibliques sont comme des récits étoilés, à la fois brisés et ouverts à des réalités que l'on a encore peine aujourd'hui à exprimer. Yves Bonnefoy, dans   l'Arrière-Pays parle des carrefours et de la continuelle insatisfaction qui naît de n'avoir pas choisi telle autre direction, bien que cette autre direction reste - cette fois en dehors de lui - toujours présente. Quel est donc cet "arrière-pays" qui nous jette sur les routes à faire du tourisme. Ou dans les livres comme les lecteurs tragiques du   Nom de la Rose dans l'immense labyrinthe où se cachaient encore des oeuvres inédites d'Aristote ? Les livres ne contiennent pas seulement de l'histoire et des descriptions techniques. Attachés que nous sommes à la lecture, ils deviennent pour nous comme un paysage aux milliers de chemins et nous révèlent à nous-mêmes en nos détours, nos rencontres, nos inquiétudes.
    Nous comprenons mieux pourquoi il n'y a pas un objet qui serait "la" Bible. L'appellation grecque  ta biblia est devenue latine   Biblia et la traduction fautive de ce seul titre a fait oublier la richesse de la pluralité des livres, la richesse de la différence des êtres, l'étagement ou le feuilleté des histoires. La lecture nous apprend à lire le monde et les êtres, elle nous apprend à nous lire nous-mêmes en nos multiples registres. Ainsi l'émotion produite par la lecture d'un livre ou la vision d'un tableau ou par l'évocation d'un poème nous fait pressentir l'arrière-pays jusque-là demeuré dans le non-sollicité de notre être. Nous ne sommes pas faits que de ressentiments ou de désirs refoulés ou d'angoisse embourbée dans l'inconscient. La parole de l'arrière-pays serait comme réveillée, ressuscitée par la Parole de cette présence qu'est le poème, la rencontre, la prophétie. Parole de bienveillance qui est dans ce temps même de notre vie - et à l'encontre de tout ce que l'histoire malheureuse a pu nous léguer - parole de réconfort absolu : "...ne crains pas, petit troupeau..." Justement les femmes avaient peur, selon la fin de l'évangile de Marc. Et tout l'Évangile est comme le récit de la fin des pouvoirs que la peur peut prendre sur un individu aussi bien que sur toute une société, tout un empire. Le règne des pouvoirs d'oppression, d'occupation, de colonisation... ne fonctionne que par la peur.
    On comprendra que l'histoire du monde ne peut être interprétée comme recherche éperdue du bonheur. Les récits bibliques se présentent beaucoup plus comme récits de bonheurs perdus que comme accès à des terres d'installation et de satisfaction. Les documents bibliques ne sont pas rédigés sur la terre à demi-divinisée de Palestine mais dans le champ immense de l'Exil. Ce sont les textes de l'Exil en Babylonie, en Perse et plus tard dans le champ grec qui composent la Bible. Il est possible que d'autres textes de la Diaspora, notamment en Égypte, ne nous soient pas parvenus. Dans la grande mosaïque culturelle dont témoigne la Bible, le témoignage de juifs en Éthiopie ou en Égypte aurait apporté encore d'autres aspects de cet éloignement de la terre de tous les rêves.
    Mais qu'est-ce que la Bible a à voir avec la poésie ? Serait-ce qu'une réflexion sur le bonheur ne peut se contenter de la Bible et doive aller chercher quelques recours dans l'écriture poétique ? À vrai dire on ne peut lire la Bible sans lire les autres livres, les autres littératures. Un peu comme lorsqu'on rencontre une personne nouvelle on ne peut s'empêcher de la comparer avec d'autres personnes déjà connues. Les écritures se parlent entre elles.  La pluie d'été de Marguerite Duras fait appel à la connaissance de la Bible, du récit de création, du livre de   Qohélèth... et en même temps de la Shoah, de la vie de Robert Antelme, l'auteur de  L'espèce humaine. Chaque livre rejoint ainsi tous les autres récits, toutes les autres rencontres. Et c'est comme si le chemin du bonheur de l'homme était frayé à travers ses récits d'espoir ou de désespoir et le texte biblique qui serait comme la mélodie continue de l'espérance.
    Comme pour nous rappeler que le bonheur n'est pas une réalisation qui tout à coup vient nous convaincre que le reste de notre vie est désormais assuré de sa continuation sur le mode du bonheur. Le bonheur réalisé n'est pas le bonheur. Parce que nous sommes en marche, parce que nous vivons d'espérance en espérance, le bonheur ne nous est donné que dans la totalité provisoire de ce que nous vivons et non comme conclusion prématurée de l'existence. C'est la seule "prédestination" à laquelle nous pouvons faire confiance. Ce n'est pas Calvin et sa fragile théologie de circonstance qui aura le dernier mot. L'espérance pour lui, comme pour les anciens grecs, demeurait l'incertitude bifide de la bonne ou de la mauvaise espérance. L'évangile nous parle, à cet endroit, une autre langue : les allusions à l'enfer et à ses salles de torture, relèvent de l'imaginaire populaire juif en vigueur au premier siècle. Le merveilleux tympan de Conques n'est qu'un mensonge sculpté. La parole biblique n'est pas réservée aux bienheureux qui seuls sauraient lire. Elle n'est pas non plus rappel d'un jugement permanent. "L'enfer, c'est les autres" écrivait Sartre. À voir ce que les hommes ont su faire pendant ce vingtième siècle en fait de cruauté, on serait tenté de le croire. Mais ce ne serait qu'un constat. L'enfer est un instrument idéologique qui a assuré le pouvoir des prêtres pendant des siècles. Articulé avec la pratique de la confession il permettait de faire vivre chacun dans la crainte, la soumission et la résignation. En fait, la peur puérile du prêtre n'avait pas plus d'effet profond dans l'existence des vivants que la peur du gendarme.
    Matthieu 25 est un récit traditionnel avec lequel l'ancien judaïsme pourrait s'accommoder aussi bien que l'islam aujourd'hui. Avec cette seule réserve qu'il est traité dans la perspective de l'Évangile. Ceux qui auront bien agi n'en savent rien. Comme si la première erreur consistait à comptabiliser les bons points de sa vie et finalement en arriver à ne produire des actions bonnes que dans la perspective du salaire accordé aux bienheureux. C'est ce système de comptabilité qui est rejeté aussi bien par Matthieu que par toute la Bible relue par Luther. Parce que c'est un système où le bonheur ne saurait advenir, où la surprise ne peut se présenter. La doctrine de la prédestination énoncée en premier lieu par Augustin et reprise sans trop de modifications par Calvin n'est qu'une idéologie de culpabilisation qui repose sur un mythe déjà présent dans la littérature suméro-akkadienne et babylonienne, bien avant que les peuples de la Bible aient fait leurs premiers pas.
    L'épopée de Gilgamesh est l'un de ces premiers textes qui témoignent de l'angoisse de l'homme en quête d'immortalité. Il n'y a pas de bonheur pour un tel homme. La vérité de son être est constamment projetée en avant. Il n'y a pas de surprise heureuse dans son existence parce qu'il ne vit pas sur fond d'espérance, mais sur l'unique fond de ses erreurs, de sa non-réussite, de sa surdité à l'égard de toute parole de grâce. Cette immortalité qu'il a pu croire, à un moment, à portée de sa main, lui est retirée, selon le mythe, par un serpent qui lui subtilise la plante merveilleuse pendant son sommeil. Et ainsi commence pour les suméro-akkadiens l'aventure humaine.
    On peut comparer ce premier échec à celui du couple mythique du jardin d'Éden. Eux aussi se voient circonvenus par le serpent et chassés de ce bonheur et de cette naïveté puérile des premiers jours. Le plein du bonheur n'est pas accordé comme un tout qu'il n'y aurait plus qu'à consommer au long des jours. Ils sortent du jardin merveilleux et du coup ils accèdent à l'histoire, à l'immensité de l'espace non clôturé, aux rigueurs de la nature et aux violences des empires. Le bonheur ne sera pour eux que ces moments de surprise qui transparaissent à travers les brumes d'une existence ensemble, sur cette planète, qui n'est pas écrite d'avance et dont le scénario, toujours en train de se faire est comme rencontré, c'est du moins notre conviction, par la dynamique christique, la mise au service de tous (croyants ou non) de ce que nous avons pu comprendre du Christ. Alors le langage banal devient parole, le simple geste de solidarité devient amour, la terre est irriguée, la vie est rendue possible, l'histoire peut changer de cap.
    Nous sommes ainsi dans cette alternative : c'est ainsi, la terre est en bien des points du monde invivable, infernale et ce, parfois, à nos portes et dans notre esprit même. Ou bien, cette expérience parfois vécue, ou tout au moins dont d'autres témoignent : la terre des hommes demeure toutefois un lieu où des gestes et des paroles apparemment de peu d'envergure produisent le climat relationnel de ce que nous appelons le bonheur.
    Ce serait alors non pas l'illusion d'avoir réussi sa vie, de s'en être tiré mieux que d'autres, d'avoir accès à des arrière-mondes que l'on ne trouve que dans les contes, mais ce serait découvrir au long de l'existence la présence, selon l'expression d'Yves Bonnefoy, l'arrière-pays dont nous ne soupçonnons pas l'existence sans un travail de réflexion et de questionnement, condition de réception des possibilités heureuses qui nous sont offertes pour nous et pour les autres. Des possibilités qui donnent lieu, aux carrefours de l'histoire, à des choix autres. Et ces carrefours peuvent être aussi bien les grands choix collectifs auxquels nous participons que les paroles que nous nous adressons au long des jours avec plus ou moins d'à-propos, plus ou moins de tendresse, avec la présence plus ou moins reçue de la parole du Christ qui ne cesse de nous fortifier pour qu'advienne le règne de la bienveillance.
    Pour avoir longtemps fréquenté les musulmans et à travers eux l'Islam, je me demande si les doctrinaires et les barbares à l'oeuvre aujourd'hui en tant de lieux n'occultent pas le message de bienveillance et de paix que portent d'humbles soufis. Le déplacement sur le terrain chrétien de cette réflexion m'amènerait à évaluer le dommage causé par une approche de l'Évangile sans égards pour les autres cultures. Il en fut ainsi au long des siècles, mais n'est-il pas temps aujourd'hui encore de réveiller une vigilance chrétienne assoupie par la conviction de l'excellence de ses oeuvres civilisatrices ? Peut-être lisons-nous l'histoire comme l'évolution de nos PME : le temps, croyons-nous, nous serait bénéfique. Le pasteur philosophe Emerson au XIXe siècle prêchait ainsi : "Hitch your waggon to a star !" ("Conduis ta carriole vers une étoile !") Les méfaits des aventuriers protestants ne furent pas moindre que ceux trois siècles auparavant perpétrés par la monarchie catholique espagnole. Le rêve de bonheur est ainsi devenu une perversion politique qui a rendu légitime toutes les violences. Au lieu de trouver le bonheur des millions d'êtres n'ont connu que la rapacité, le pouvoir despotique, l'ignorance des autres en tant que compagnons d'une existence qui aurait pu prendre un autre sens et d'une histoire qui aurait pu s'énoncer autrement. "Qui aurait", oui, mais nous sommes aujourd'hui encore dans l'histoire et dans le temps. Et dans ce temps si court de notre propre existence le bonheur est comme un chemin - non pas vers une étoile, fût-elle la nôtre - mais vers toute humanité en devenir. Nous n'avons ni les plans de la cité à venir, ni connaissance de ceux qui demain habiteront la terre. Et pourtant l'Évangile sera entre leurs mains et peut-être découvriront-ils que compte tenu de l'histoire antérieure ils emploieront pour l'interpréter la musique qui convient à toute la terre. Ils se reconnaîtront comme promis non à l'enfermement en une seule idéologie religieuse, mais à une montée vers la Jérusalem céleste qui, d'après le Psaume 89, est le lieu de rendez-vous de tous les peuples. Ce ne sera pas la Jérusalem aujourd'hui située en un lieu précis de nos géographies, objet de folles passions religieuses, ethniques ou nationalistes. Ce sera celle qui nous est donnée comme seul lieu d'accomplissement de la commune humanité des vivants, celle du règne messianique qui trouble toutes nos rêveries de conquêtes et d'installation permanente. Celle qui nous rassure devant tous les carrefours et les choix responsables qu'ils impliquent.
    Texte paru dans le numéro 14 de Théolib

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