Christ et Dieu dans l'oeuvre d'André Gide

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Christ et Dieu dans l'oeuvre d'André Gide

Gérard Gautier

    "Ce qu'il y a de plus important, c'est Dieu qu'il existe ou n'existe pas"
    "La recherche de Dieu est une affaire personnelle comme le sont la lecture et la compréhension des Évangiles".

    Gide, Dieu et Christ
    Au jour d'aujourd'hui, les écrits gidiens sont-ils encore d'actualité ? Particulièrement ceux concernant sa foi et son évolution religieuse ?
    À l'époque, nombre de ses amis se convertissaient au catholicisme. La dénonciation par le Vatican de l'Action Française de Maurras mobilisait des intellectuels engagés, tel Jacques Maritain. Il était le philosophe catholique, thomiste à la mode. Dans sa maison de Meudon, une chapelle autorisée exposait l'eucharistie. On y disait la messe. La bourgeoisie et la majorité des intellectuels étant de droite, Gide était sensé trahir sa classe et sa foi. Les Nourritures terrestres étaient le livre de chevet et de libération d'une partie de la jeunesse. Au fur et à mesure de leur publication, ses oeuvres mettaient en cause l'ordre établi, la morale conventionnelle et incitaient à la lecture des Évangiles (à l'époque, la lecture de la Bible était réservée aux ecclésiastiques, sauf pour les protestants) pour cheminer vers la joie.
    "Tout chrétien qui ne parvient pas à la joie rend la passion du Christ inutile et par cela même l'aggrave". "Le royaume de Dieu, ce n'est pas le manger et le boire, mais la justice, la paix et la joie par le Saint Esprit" (référence à Romains 14, 17).
    Gide était le "contemporain capital" dénonçant le colonialisme, l'hypocrisie des moeurs avant de devenir compagnon de route des communistes. Bref, Gide était le penseur imprévisible, corrupteur de la jeunesse, traître à la bourgeoisie. Jacques Maritain fit une démarche pressante auprès de lui pour le convaincre de renoncer à la publication de Corydon. Démarche vaine.
    En 2004, l'importance de Gide est centrée sur d'autres aspects de sa pensée et de son écriture que sur son cheminement religieux, sa perception de Dieu et de Christ, sa lecture des Évangiles. Pourtant, cet aspect fondamental de sa personnalité devrait retenir l'attention de ceux qui s'interrogent sur le besoin de spiritualité et sur l'état actuel du protestantisme - en particulier du protestantisme libéral : sur la vocation de l'homme à la liberté, sur la constante nécessité d'une critique réformatrice, etc.
    L'actualité et l'importance du sujet - Dieu, Christ, André Gide - sont confirmées par un grand nombre de contemporains de Gide, qui ont manifesté, par l'écriture, par des diatribes, par des accusations, l'importance reconnue de la position et l'évolution religieuse de l'homme. Ils ont validé sa sincérité, répondu aux interpellations de son oeuvre.
    De nos jours, la qualité et la pérennité de l'oeuvre gidienne sont confirmées par l'activité de l'Association des Amis d'André Gide, son nombre d'adhérents en France et à l'étranger, ses publications régulières, par le nombre de thèses soutenues tant aux États-Unis, au Japon qu'en France. Enfin, le cinquantenaire de sa mort en 2001 a provoqué en France et à l'étranger, jusqu'en Colombie, des colloques qui ont depuis été publiés.
    L'oeuvre de Gide libère, ne cesse de libérer, tant il y a de lectures possibles et d'interpellations. Gide fut un moraliste novateur, un maître à penser et surtout à vivre. Les repères de sa morale sont la sincérité - aujourd'hui, on dirait l'authenticité -, l'examen de conscience, le renoncement, la liberté et la joie. Sa fréquentation éveille des sentiments variés, parfois véhéments. Elle est sans cesse source de recherches, d'approfondissements, d'interrogations. Elle prodigue une ligne de conduite écrite dans Les Faux-Monnayeurs : "Il est bon de suivre sa pente pourvu que ce soit en montant".
    Plutôt que de prétendre expliciter la pensée gidienne, plutôt que d'argumenter, j'ai pris le parti de proposer un grand nombre de citations empruntées à son oeuvre et à ses lettres (à ce jour, plus de vingt-cinq mille sont recensées, faisant de lui un des premiers épistoliers). Les plus importantes de ces correspondances ont été publiées et continuent de l'être pour l'enrichissement de notre réflexion. En optant pour les citations, je réponds à la prétention de Gide : "Pour un écrivain véritable, la grande préoccupation doit être de faire réfléchir ses lecteurs sur eux-mêmes et non sur lui".
    Dans Le journal des Faux-Monnayeurs, il confirme : "Ce n'est point tant en apportant la solution de certains problèmes que je puis rendre un réel service au lecteur, mais bien en le forçant à réfléchir sur lui-même, sur ses problèmes dont je n'admets pas qu'il puisse y avoir d'autre solution que particulière et personnelle".
    Une des incitations pressantes de Gide est une lecture autre sinon neuve des Évangiles, pour une interrogation incessante de la position de Dieu par rapport à l'homme ou, au contraire, de la position de l'homme à l'égard de Dieu ; des rapports de l'homme avec Dieu que Dieu soit ou non.
    L'oeuvre de Gide n'est peut-être qu'un incessant débat moral, alors qu'au cours de sa vie il a dénoncé la morale traditionnelle et la lecture traditionnelle des Évangiles. L'éthique deviendra une des principales préoccupations de Gide : elle prend sa source dans le christianisme. Il la différenciait de la morale. Pour lui, la voix de la conscience se fait sans cesse entendre. Un des aspects de sa pensée est l'examen de conscience : le dialogue entre un Moi qui agit et un Moi qui regarde et qui juge. Ce débat se vit au plus profond de la conscience et provoque un dédoublement de la personnalité, qui sera l'élément vital de Gide. Ces dialogues intérieurs sont exprimés sous la forme du journal dit intime. Le journal est une forme d'écrit adaptée au recueillement, à la méditation, à l'introspection, au dialogue avec la conscience et avec Dieu.
    Dans son Journal, Gide confie : "Je tâche de réserver chaque soir et chaque matin, une demi-heure de méditation, de dépouillement, d'apaisement et d'attente... Demeurer simplement attentif à cette présence de Dieu, exposé à ses divins regards". Presque tous les héros gidiens tiennent un journal. Gide a exploité ses écrits personnels pour en faire une oeuvre littéraire. Son Journal, publié dans la Pléiade en 1939, sera complété plus tard par Carnets d'Égypte, Journal 1939-1942, Journal 1942-1949, Et Nunc in te (Et maintenant, Elle survit en toi - titre emprunté à Virgile, qui fait référence à sa femme Madeleine, Emmanuelle dans le Journal), et Ainsi soit-il ou les jeux sont faits, publication posthume. Finalement, l'intégralité du Journal, comprenant les chapitres évincés par Gide, a été publiée en 1997. Il constitue deux tomes de la Pléiade.
    Si vous ouvrez au hasard une oeuvre de Gide, vous y trouverez Dieu présent dans le texte. Dieu acteur ou acté par l'écrivain. Il ne s'agit ni du dieu des philosophes, ni du Dieu des poètes, ni d'un dieu abstrait et personnel. C'est le Dieu de la Bible. L'oeuvre gidienne révèle qu'il était dénué de tout sens de la transcendance : il avait peu de goût pour la métaphysique, malgré l'importance accordée à l'oeuvre philosophique de Nietzsche, et même s'il fut un grand lecteur, peu ou prou, des écrits des mystiques. Avec Jésus, le dialogue est familier, intime, intériorisé, alors qu'avec Dieu, on peut parler de confrontation. À la non-transcendance de Dieu répond Christ présent dans l'ici et maintenant, quelles que soient l'époque et la situation sociologique. L'humanité de Jésus seul le fait Dieu. Dans l'oeuvre gidienne, de celle de la jeunesse à l'ultime, le vocabulaire théologique est constant : grâce, péché, salut, foi, âme, oeuvres, etc. Dieu apparaît même dans les oeuvres dites profanes : dans les Cahiers d'André Walter, en 1891, appel de Dieu ; dans le Voyage d'Urieu, "rien ne finit qu'en Dieu, mes frères" ; dans La Tentation amoureuse, "notre but unique, c'est Dieu" ; dans L'immoraliste, dont l'exergue est tiré du psaume 139, verset 14 : "Je te loue, ô mon Dieu, de ce que tu m'as fait créature admirable". La Bible de Jérusalem traduit le verset par : "Je te rends grâce pour tant de mystères, prodige que je suis, prodige que tes oeuvres". Dans la traduction de Segond, la créature est merveilleuse, et ce sont les oeuvres de Dieu qui sont admirables, en lieu et place de la créature. Chacun choisit. Dans L'immoraliste, dans La Porte étroite, dans La Symphonie pastorale, même dans Les Faux-Monnayeurs, le problème religieux est au coeur du récit.
    Denis de Rougemont, écrivain protestant mais distancié, écrivait : "Peu d'hommes m'ont donné l'impression que le problème religieux existait dans leur vie en tant que problème permanent [comme Gide]". Ailleurs, dans un article intitulé : "Un complot de protestant", Denis de Rougemont rapporte une conversation avec Gide : "En somme, lui dis-je, vous vous en prenez au protestantisme libéral de la fin du XIXe siècle". Gide répond : "Oui, c'est assez cela, la position du Pasteur Roberty que j'aimais bien". Toujours Denis de Rougemont prétend : "Il était profondément protestant... non par la foi, ce qui est secondaire, mais par la formation et le tempérament". À cela, Gide rétorquait : "Je ne suis ni protestant ni catholique, je suis chrétien tout simplement". Cependant, en bon protestant, Gide fut un fervent lecteur de la Bible et un exégète des différentes traductions. Son oeuvre est truffée de citations bibliques, et le titre de ses oeuvres met la puce à l'oreille : La Porte étroite, Saül (qui est une réécriture du mythe biblique), Si le grain ne meurt..., Le Retour de l'enfant prodigue, Num quid et tu...
    Dans la Bible, il lisait : "Non pas la Loi : la grâce. C'est l'émancipation dans l'amour". De l'Ancien Testament, il a souvent exploité les passages les plus scabreux. Par exemple, dans Samuel 11, 13, l'inceste d'Hammon fils de David ; dans Rois 1, 2, l'astuce et la cruauté de David mourant. Il entendait distinguer le message de Jésus de la théologie de l'Ancien Testament ; il mettait le dieu biblique en contradiction avec celui de Jésus. Cependant, Dieu lui même est invoqué pour la connaissance chrétienne du bonheur : "Mon Dieu faites que demain matin je m'éveille disposé pour Vous servir et le coeur plein de ce zèle sans lequel je sais bien que je ne connaîtrais plus le bonheur". Son éducation calviniste, parentale, familiale réduisait la religion au libre-examen et au moralisme (considérés, je crois, par Calvin comme hérétiques).
    Esquissons maintenant l'évolution de Gide à propos de Dieu.
    1891 : dans sa première oeuvre, l'interpellation de Dieu par l'auteur est lyrique et sensuelle : "Éternel, mon Seigneur, il faut que je Vous touche, tout mon corps Vous souhaite, Éternel ! Mon Seigneur, Ah, faites-vous connaître".
    1897, dans Les Nourritures terrestres, on relève : "Nathanaël, je ne crois plus au péché. Ne souhaite pas trouver Dieu ailleurs que partout. Dieu, disait Menalque, c'est ce qui est devant nous. Toutes formes de Dieu sont chérissables, et tout est forme de Dieu". Dieu représente le grand-Tout, l'amour et le bonheur. "Ne distingue pas Dieu du bonheur. Il y en a qui prouvent Dieu par l'amour que l'on sent pour lui. Voilà pourquoi, Nathanaël, pour moi, j'ai nommé Dieu tout ce que j'aime et j'ai voulu tout aimer".
    1910, dans son Journal, le 30 mai, il écrit : "Mais mon christianisme ne relève que du Christ. Entre Lui et moi, je tiens Calvin ou Saint Paul pour deux écrans également néfastes. Ah ! si le protestantisme avait su aussitôt rejeter Saint Paul ! Mais c'est à Saint Paul, non au Christ, que précisément Calvin s'apparente."
    1912, le 11 novembre, après une nuit de plaisir, Gide consigne : "De jour en jour, je diffère et reporte un peu plus loin ma prière : vienne le temps où mon âme enfin délivrée ne s'occupera plus que de Dieu". 1916, dans "Morale chrétienne", un chapitre du Journal trop ignoré : "Je m'étonne que le protestantisme, en repoussant les hiérarchies de l'église, n'ait pas repoussé du même coup les oppressantes institutions de Saint Paul, le dogmatisme de ses épîtres.
    1918, après Les Nourritures terrestres, cette apologie poétique du corps, de la nature et du bonheur, dans le Journal, le 22 janvier, Gide écrit - il a quarante-huit ans - : "Il t'est difficile, dis-tu, d'affirmer que Dieu est. Mais dis s'il ne t'est pas plus difficile encore d'affirmer que Dieu n'est pas".
    1920 : "Jusqu'en 1920, Dieu a commandé le rythme de la vie morale de Gide" (Pierre-H. Simon).
    1921 : Mauriac écrivait à Henri Masses, le furieux détracteur de Gide : "Tout homme qui nous éclaire sur nous-mêmes prépare en nous les voies de la grâce. La mission de Gide est de jeter des torches dans nos abîmes, de collaborer à notre examen de conscience".
    Toujours Mauriac, en 1928, écrivait : "L'Évangile selon André Gide, à quelque étape de sa vie qu'il nous plaise de l'étudier, nous ne le voyons jamais séparé de Dieu : dans l'état d'un homme qui a renoncé à Dieu".
    Ailleurs, toujours Mauriac, le très catholique pervers affirmait : "Il a tout répété de son enfance chrétienne, sauf l'essentiel. Quelqu'un le suit, et il ne le renie pas. Gide a pris le parti de ne rougir ni du Christ, ni de lui-même. L'Évangile l'y aide, qu'il s'ingénie à lire avec des yeux neufs". Dans une lettre, Gide répond : "Il ne s'agit pas pour le vrai chrétien d'interpréter dans un sens ou dans un autre les paroles de l'Évangile, mais d'y croire et les mettre en pratique. Ce qui ne veut nullement dire que je prétends l'avoir toujours fait".
    Toujours en 1928, dans une lettre à Charles du Bos - l'un de ses amis nouvellement convertis au catholicisme comme plusieurs autres -, Gide reprend à son compte l'allégorie de Leipniz : "Si Dieu m'offrait dans une de ses mains la Vérité, dans l'autre la recherche de la vérité, je m'écrierais : Gardez la vérité, Seigneur, elle n'est point faite pour nous autres hommes. À nous la recherche, et c'est le lot que je choisis". Option typiquement gidienne : la primauté de la recherche, de l'interrogation, du doute sur les découvertes et les certitudes. Les interrogations avaient pour lui plus de sens que les réponses. La grandeur de l'homme est dans la recherche. Toute découverte n'est qu'une étape qui devra, un jour ou l'autre, être remise en cause.
    Dans les années 1930, Gide franchit le pas de la joie vers le bonheur.
    1931, le 17 juillet : "Il y a certains jours où, si je me laissais aller, je roulerais tout droit sous la Table sainte. Ils croient que c'est l'orgueil qui me retient. Du tout ! C'est la probité de l'esprit".
    1933, le 6 janvier, Gide a alors soixante-quatre ans et une fois encore exprime sa nostalgie de Dieu et de Christ : "Parfois j'en viens à me demander si ce ne serait pas aussi que, sans vouloir me l'avouer, sans même le savoir ou m'en rendre compte précisément, je n'aurais jamais cessé tout à fait d'y croire. De croire encore en Lui, à sa toute puissance immanente". L'acte de foi le plus gidien, de la croyance la plus élevée, est peut-être dans cet aveu.
    1939. Au cours d'une conversation avec Claude Mauriac qui a publié, extrait de son journal Le Temps immobile, "Conversations avec André Gide", Gide lui confie : "Je ne crois pas : je sais qu'il n'y a aucune raison de croire ; c'est pour moi une certitude". Ailleurs, il confirme : "Heureusement que je ne crois pas". Mais peut-on croire Gide lorsqu'il ne croit pas ou lorsqu'il croit croire ! Aucune raison de croire, mais il y a d'autres raisons que la raison. Entre l'homme et Dieu, Gide opte pour l'homme. Le concept de Dieu relève des philosophes. Dieu vivant est incompatible avec la raison, mais l'enseignement des Évangiles ne relève pas de la raison, mais de l'amour.
    1941. Il reconnaît : "Sans cesse un effort étendu vers je ne sais quoi d'adorable, vers un état supérieur où l'individuel se fond et se résorbe, à quoi je ne vois quel autre nom donner que celui même de Dieu".
    1943. Dans une interview imaginaire intitulée "Dieu, Fils de l'homme", on pourrait croire que le renoncement à Dieu est définitif pour ce vieillard de soixante-quatorze ans. L'interviewer : "Ce qui Vous arrête ? - C'est cet acte de croyance aveugle que l'église exige : la Foi. La raison même avec l'amour m'amène à l'Évangile ; alors pourquoi renier la raison ? - Et pourtant, Vous admettez l'enseignement de l'Évangile. - De tout mon coeur : oui, mais en dehors de la foi. Dieu n'existe que dans l'homme et par l'homme." La libre pensée en lieu et place de la pensée institutionnelle, et surtout, une nouvelle théologie du créateur et de la situation de Dieu : "Dieu n'existe que dans l'homme et par l'homme".
    1949. Dans les Entretiens avec Amrouche, Gide prétend :"Il est certain que j'ai toujours eu l'esprit, je l'ai toujours d'ailleurs, religieux. Seulement, peu à peu je me suis dirigé de plus en plus du côté de la Libre pensée, à quoi mène précisément le protestantisme". Expression de cette Libre pensée : "Je trouve beaucoup plus d'apaisement à considérer Dieu comme une invention, une création de l'homme, que l'homme compose peu à peu, tend à former de plus en plus à force d'équilibre, à force d'intelligence et de vertu. C'est à Lui que la création parvient, aboutit et non pas de Lui qu'elle émane".
    Il n'y a pas de lecture univoque de la pensée gidienne. J'ai plusieurs fois mentionné l'âge de l'homme pour suivre les méandres de sa pensée religieuse et morale.
    "Gide clair-obscur" ainsi que le qualifie dans sa thèse Catherine Savage-Brosman. Elle soutient que Gide serait "non seulement un artiste du clair-obscur mais une 'création psychique' où s'entrecroisent et s'opposent lumières, ombres, 'troubles', reflets variés et la revendication du contraire". Ce clair-obscur gidien contribue à la richesse et à l'originalité de son parcours. Il dénie l'absolu, pourfend le fanatisme.
    La recherche de Dieu est une affaire personnelle, comme le sont la lecture et la compréhension des Évangiles. De l'exaltation, de la sensation, en particulier dans Les Nourritures terrestres, il y a une évolution au profit de l'émotion sensible dont le signe donnerait la certitude de croire. Il y a identification de l'émotion sensible à la spiritualité.
    Le parcours gidien a été une continuelle marche de libération vers la liberté et la joie au cours de laquelle des reposoirs réactualisaient Dieu. Gide s'est libéré assez jeune de son éducation formelle, sans jamais renier Christ - sans jamais renoncer à une lecture jubilatoire des Évangiles. Gide a toujours été en proie à l'obsession et la mythologie de Christ. Il y a une différence ontologique entre Dieu et Jésus. La parole de Jésus est l'expression la plus haute de l'humain. Le Verbe serait divin si Dieu était. L'incarnation et la divinisation de Jésus sont un paradoxe. Gide s'est aussi interrogé sur la relation entre les mythes grecs et l'histoire de Jésus, comme plus tard Simone Weill le développera. Le message essentiel de Jésus est la joie. Il identifie Jésus au bonheur. La joie est une obligation morale : elle est la voie vers le bonheur. Incapable de renoncer à Jésus, Gide a peu à peu exploité son message dans son propre sens. Il tire chaque verset de l'Évangile à lui : "Que le Christ se soit écrié : 'Maintenant mon âme est troublée' (Jean 12, 27), c'est ce qui fait sa grandeur. C'est le point de débat entre l'homme et Dieu. Et lorsqu'il continue : 'Père, délivrez-moi de cette heure', c'est encore l'humain qui parle. S'il achève : 'Mais c'est pour cela que je suis venu jusqu'à cette heure', c'est que Dieu l'emporte. Les paroles qui précèdent éclairent celle-ci : 'Si le grain ne meurt...' Et encore : 'Celui qui aime sa vie la perdra'. Ici le Christ renonce à l'homme ; ici, vraiment, il devient Dieu".
    Dans une lettre à François Mauriac, Gide écrit : "Il m'arrive de m'écarter du Christ, de douter, non certes jamais de la vérité de ses paroles, du secret du bonheur surhumain qu'elles enferment, mais bien de l'obligation de les écouter et de les suivre".
    En 1883, date du premier départ pour l'Algérie, Gide confiait : "Je ne dis pas adieu au Christ sans une sorte de déchirement". Soixante-dix ans plus tard, dans les ultimes pages de Ainsi soit-il... : "Je donnerais ma vie pour que le bon Dieu soit. Oui, cela va bien ; mais je donne ma vie pour prouver que le bon Dieu est, voici ce qui ne va plus du tout".
    On peut dire que Gide propose une nouvelle religion chrétienne de la joie et du bonheur : "Celui qui aime sa vie, qui protège sa personnalité, la perdra ; mais celui-là qui en fera l'abandon la rendra vraiment vivante, lui assurera la vie éternelle (non pour la vie futurement éternelle, mais la joie fera dès à présent vivre à même l'éternité)". Et : "Si j'avais à formuler un credo, je dirais : Dieu n'est pas en arrière de nous. Il est à venir. C'est non pas au début, c'est à la fin de l'évolution des êtres qu'il le faut chercher. Il est terminal et non initial". Dieu à venir, c'est la thèse que soutient Hans Jonas dans ce texte capital, publié en France en 1994, Le concept de Dieu après Auschwitz.
    Épilogue
    Je refuse de conclure. Le faire risquerait de trahir l'ambivalence gidienne, la prédominance des questions sur les réponses, la recherche sur la découverte, le doute sur les certitudes.
    La foi et le doute sont solidaires : "douter de Dieu ne sépare pas de la foi".
(Document theolib, paru in Théolib 25)

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