Un monde autre. Des communautés autres.

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Un monde autre. Des communautés autres.

Un courant innovant en milieu catholique


 
Jean HASSENFORDER
     
    Il faut prendre la mesure de la transformation du monde durant ces dernières décennies. Une véritable mutation est en cours depuis les années 60.
    En France, dans les années 60 et 70, le changement a pris la tournure d’un véritable bouleversement, comme le montre le sociologue Henri Mendras dans son livre La Seconde Révolution Française. 1965-19842. Mais une dynamique analogue peut être observée dans les autres sociétés occidentales, par exemple en Grande-Bretagne et aux États-Unis.  Aujourd’hui, comme le montre un journaliste du New York Times, Thomas L Friedman, dans un livre sur la globalisation : The world is flat 3, nous assistons à une nouvelle vague de cette mutation. En effet, sous l’effet des transformations récentes intervenues dans les moyens de communication, on assiste au développement de nouvelles formes de production et de consommation à l’échelle de la planète et à leur intégration dans un ensemble de pays de l’Amérique du Nord, à l’Inde et à la Chine. Les barrières s’abaissent. Des individus, en provenance de tous les coins du monde, deviennent les acteurs majeurs de ce processus.
    En France, comme l’ont montré les sociologues Henri Mendras et François Dubet 4, l’imposition de haut en bas exercée par les grandes institutions a perdu son pouvoir d’enchantement. Aujourd’hui, c’est à l’échelle du monde que le style de la communication est en train de changer. “Parce que, quand le monde commence à passer d’un modèle de production d’abord vertical (commandement et contrôle) à un mode de plus en plus horizontal, cela ne concerne pas seulement la manière de travailler”. Le changement s’applique à l’ensemble des comportements : “Comment les communautés et les entreprises se définissent, comment les individus équilibrent leurs différentes identités en tant que consommateurs, employés, actionnaires et citoyens, et quel rôle l’autorité doit exercer”.
    C’est dire combien les églises sont appelées à s’interroger sur leur mode de gouvernance, particulièrement celles qui sont le plus marquées par un style descendant d’autorité. Aujourd’hui, le désir de participation s’oppose à la culture du controle ; le désir d’expression, de créativité, de mobilité, interpelle les formes rigides, stéréotypées, répétitives ; le développement de l’autonomie appelle en retour initiative, personnalisation et, en compensation de l’individualisme grandissant, des propositions conviviales répondant à un immense désir de relation et de sociabilité. En regard, un porte-à-faux s’est développé entre les manières nouvelles de sentir, de penser et d’agir et les pratiques des églises traditionnelles. Leur déclin, leur manque de pertinence peuvent être attribués pour une bonne part à cet écart. Les travaux du groupe de recherche de Témoins confirment cette hypothèse 5.
    Dans plusieurs pays, une prise de conscience s’est effectuée en ce sens. Des innovations apparaissent pour remédier au décalage. Ainsi aux États-Unis, des églises nouvelles ont été créées pour répondre aux aspirations spirituelles de la génération des “baby boomers”. Dans ce même pays, un sociologue, Donald E. Miller, a récemment étudié un certain nombre d’églises en plein essor. Ces églises, nous dit-il, n’arborent pas de signes religieux conventionnels. Elles n’ont pas une organisation marquée par la hiérarchie, mais elles mettent en œuvre les principes du sacerdoce universel. Elles ne répondent pas seulement aux besoins des gens. Elles les mettent en mesure de s’impliquer et de servir. En mettant l’accent sur la communication, elles développent un climat communautaire.
    En poursuivant cette recherche sur un plan international, dans une vingtaine de pays en Amérique Latine, en Afrique et en Asie, Donald E. Miller a montré que les mêmes critères apparaissent opérationnels et efficaces dans le monde entier dans des environnements économiques et culturels différents 6.
    En Grande-Bretagne, face à des indicateurs qui traduisent un déclin des églises traditionnelles, on recense aujourd’hui de nombreuses innovations. Des livres ponctuent la réflexion en alliant une approche issue des sciences sociales et une vision théologique et pastorale. Ainsi le livre de Michael Moynagh, expert en prospective, théologien et pasteur, Changing world. Changing church 7, a reçu un accueil enthousiaste chez des responsables chrétiens très divers. Ce livre vient d’être traduit en français sous le titre L’Église autrement 8. Avec d’autres auteurs comme Stuart Murray, Pete Ward et Brian McLaren 9, Michael Moynagh décrit l’éclosion de l’Église émergente. Ce terme recouvre un foisonnement d’expériences qui se développent au-delà des institutions en Grande-Bretagne, mais aussi dans le champ international.
    En regard de ce bouillonnement créatif, on peut donc se demander quelle est la situation en France. La voix de l’Église émergente a commencé de s’y faire entendre au travers de récentes rencontres avec Stuart Murray et Michael Moynagh 10. La mutation sociale et culturelle interpelle bien évidemment toutes les dénominations. En milieu catholique, le Concile Vatican II avait ouvert la porte au changement, mais les pesanteurs conservatrices ont repris le dessus, si bien que des dysfonctionnements profonds engendrent une crise sévère. Comme on l’a entrevu précédemment, le fonctionnement hiérarchique, qui prédomine encore dans l’institution catholique, est de plus en plus anachronique. Des voix s’élèvent en faveur du changement, mais trouvent peu d’échos dans l’appareil dirigeant.
    Dans cette conjoncture, les associations catholiques réformatrices, "Droits et Libertés dans les Églises" (DLE) et "Femmes et Hommes en Église" (FHE) ont apporté une contribution originale en organisant le 15 janvier 2005, à Paris, un séminaire sur le thème “Faire Église autrement. Un monde autre. Des communautés autres” 1. En effet, non seulement, elles s’inscrivent ainsi dans la problématique internationale précédemment esquissée, mais elles abordent la question à partir d’une approche de terrain : la collecte d’études de cas en forme de monographies à partir desquelles une analyse et une réflexion peuvent s’opérer. Cette démarche inductive est en affinité avec l’approche des sciences sociales et nourrit une relecture sociologique effectuée, en fin de parcours par Céline Béraud.
    Le caractère novateur de cette entreprise, par rapport au contexte ambiant, est bien mis en valeur par la relecture pastorale qui en est faite par Marcel Metzger, prêtre et historien. “Les fonctionnements et procédures qui favorisent le développement du sens communautaire, tout ce qui a été reconnu dans les témoignages et évoqués plus haut, ‘L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé...’, tout cela paraît être ignoré ou écarté des structures pastorales par les autorités supérieures de l’Église catholique romaine actuelle, que ce soit systématiquement, secrètement ou inconsciemment... Que des communautés chrétiennes locales comme celles présentées dans le dossier de témoignages, parviennent à susciter, favoriser et développer leur esprit et leur programme communautaire dans de telles conditions... Cela tient du miracle, à la façon dont le pressentait Gamaliel, dans son intervention devant le Sanhédrin (Actes 5,34-39).” (p. 108).
    Des communautés autres
    Les actes du séminaire organisé par DLE et FHE s’ouvrent par la présentation de 17 monographies de “communautés autres”. Elles sont classées approximativement d’après leurs liens avec l’institution, des plus distendus aux plus étroits. Comment ces études de cas ont-elles été rassemblées ? Cette convergence témoigne de proximités déjà à l’œuvre, de relations qui esquissent la constitution d’un réseau. À partir de ce regard, on peut mieux comprendre la dynamique en cours. Un premier groupe de communautés est issu du renouveau intervenu dans la foulée du Concile Vatican II. On pourrait classer dans cet ensemble : la chapelle Saint-Bernard de Montparnasse, la paroisse Saint-Hippolyte, la paroisse du Christ-Roi, d’autres encore qui entrent un peu plus tardivement dans cette dynamique, d’autres aussi qui, à partir de ce même esprit, se révoltent contre la remontée d’un ordre conservateur (communauté Saint-Thomas, paroisse libre de Bruxelles, église Spiritus Christi). Certes, les histoires sont différentes. Dans l’ensemble, on perçoit la marque des luttes engagées pour rester fidèles à l’inspiration initiale. La position vis-à-vis de l’institution varie elle aussi. Certaines communautés poursuivent leur parcours en son sein. D’autres ont pris de la distance ou ont conquis leur indépendance.
    Un deuxième groupe est constitué par des communautés qui se sont engagées plus récemment dans un mouvement de rénovation, inspiré certes par l’esprit du Concile Vatican II, mais aussi particulièrement motivé par les changements actuels de la société et de la culture et leurs conséquences dans l’institution ecclésiale, comme la diminution du nombre de prêtres, la promotion des laïcs dans les services d’église. On peut inscrire dans cet ensemble : les communautés de bases, collégialité et responsabilité dans le diocèse d’Evry, une paroisse du sud-est de la France, la paroisse du Nord-Clunisois, les communautés locales dans le diocèse de Poitiers.
    Ces études de cas trouvent un éclairage tout à fait significatif dans la relecture sociologique de Céline Béraud : “Dans l’Église catholique, la gestion monopolistique par les prêtres des biens et des services religieux n’est plus aujourd’hui pertinente, ni même opératoire. Trois facteurs peuvent expliquer ce phénomène : l’incapacité pour le corps sacerdotal vieillissant et en réduction à faire face à toutes les demandes qui lui sont encore adressées malgré le déclin simultané de la pratique, le Concile Vatican II qui a mis en valeur la responsabilité de l’ensemble des baptisés, l’extension de la culture démocratique à toutes les sphères de la vie sociale.”(p. 88). Les changements de la société et de la culture font pression en faveur d’un renouvellement des structures et des pratiques. Cette opportunité est saisie dans un certain nombre de contextes, où les acteurs se révèlent plus ouverts aux réalités nouvelles. C’est le cas, par exemple dans le diocèse de Poitiers ou l’évêque œuvre dans ce sens.
    Les communautés formées en dehors des structures institutionnelles constituent un troisième groupe. Elles sont le produit d’un processus associatif au travers duquel des chrétiens s’assemblent pour vivre ensemble leur expérience de foi.
    Sur ce registre, l’expérience la plus remarquable décrite dans ce recueil nous paraît être la “Fraternité chrétienne laïque Agapè”. “Cette communauté naît en 1996 sous la forme d’un groupe de parole : six personnes ayant effectué un trajet de développement personnel sérieux et particulièrement intéressées par des questions spirituelles, mais exclues de l’Église, se trouvant à leur maturité, isolées par leur besoin de liberté et souffrant en même temps d’un manque de communalisation du croire”. (p. 20). À partir de là, deux communautés vont naître : la Fraternité Agapè, “lieu de ressourcement intérieur à et par la relation mutuelle des disciples, de révélation au coeur des vies partagées à la lumière de l’Évangile actualisé, lieu de conversion et d’appel : ensemble pour vivre les Béatitudes dans ce monde” (p. 21), ainsi qu’une association culturelle, “Échanges théologiques en liberté” (ETEL), engagée dans la recherche théologique et le dialogue interreligieux. En alliant conviction et autonomie, ce groupe est à même de manifester une créativité qui est clairement visible dans son parcours. Il nous paraît s’inscrire ainsi dans le courant de l’Église émergente auquel nous avons déjà fait allusion 11.
    La plupart des études de cas ainsi recueillies s’inscrivent dans le courant du catholicisme conciliaire tel qu’il se vit en France. Mais on note une première ouverture. La collecte rassemble plusieurs monographies en provenance d’autres pays : église Spiritus Sanctus (USA), paroisse libre de Bruxelles (Belgique), communauté Santo Tomas (Espagne), la paroisse du Christ Roi (Allemagne), la paroisse Santo Stephano a Paterno (Italie), Partenia, diocèse sans frontières. Et, par ailleurs, une ouverture œcuménique apparaît également : l’Église ouverte dans la cité (Suisse) et deux grands courants internationaux : l’Église émergente ;  les Églises cellules en Grande-Bretagne .
    Nous saluons cette dynamique. En effet, la mutation actuelle de nos sociétés et de nos cultures engagée à l’échelle internationale crée des lignes de force qui interpellent toutes les églises. Par rapport à cette situation, on enregistre des positionnements différents : le déni, la reproduction du passé ou bien, au contraire, l’annonce de l’Évangile dans une société en mouvement. Manifestement, c’est cette troisième orientation qui inspire les artisans de cette enquête. Ainsi les convergences pourront se poursuivre.
    Aux marges de l’institution paroissiale, une multitude de groupes existent aujourd’hui en France : aumôneries, groupes participant à des mouvements, groupes de réflexion et de rencontre, groupes de prière, groupes bibliques, etc. Cette réalité est bien décrite par deux géographes, Colette Muller et Jean René Bertrand dans le livre Où sont passés les catholiques ? 12. Dans un contexte de crise, ces groupes peuvent être un point de départ pour aller plus loin. À partir du moment où apparaît la vision d’une approche nouvelle — faire église autrement —, une mobilisation peut s’opérer.
    Et, de même, l’aile ouverte du Renouveau Charismatique peut s’ouvrir sur une perspective d’avancée. Un livre récent sur l’histoire des communautés nouvelles en France 13 montre la variété des itinéraires et des trajectoires. Après une première effervescence sprirituelle, certaines communautés se sont inscrites dans le giron conservateur ; quelques autres, par contre, comme le mouvement Fondacio 14, sont parvenues à allier expression de foi et ouverture à la société et à la culture.
    Dans cette nouvelle approche développant une nouvelle ecclésiologie, les conditions sont également réunies pour susciter un courant interdénominationnel dans lequel des églises différentes pourraient s’allier dans des pratiques communes tout en puisant dans leurs ressources spirituelles spécifiques.
    Aujourd’hui enfin, en marche et à l’échelle internationale, le courant de l’Église émergente rassemble des groupes nouveaux, où des chrétiens de différentes origines se réunissent pour inventer des expressions et des pratiques nouvelles en alliant conviction de foi, enracinement dans la Parole biblique, participation active à une culture en mutation.  Ainsi monte une aspiration commune : faire église autrement.
    Faire église autrement
    Des lignes de force se dégagent des études de cas. La dimension communautaire est très affirmée et très présente. Deux exemples parmi d’autres :
    En 1967 est nommé un jeune curé, Heinz Manfred Schulz, inspiré par le Concile Vatican II, par les théologiens français tels que Yves Congar et par un ouvrage de George Michonneau, un curé de paroisse, Il n’y a pas de vie chrétienne possible sans communauté. Il transforme la paroisse du Christ Roi selon un modèle nouveau : désormais elle vit et grandit grâce à l’engagement de tous les intéressés ; “le prêtre se contente de les accompagner sans vouloir les diriger” (p. 56).
    La nouvelle organisation mise en œuvre dans le diocèse de Poitiers repose sur le développement de communautés locales : “Il ne s’agit pas de faire une réorganisation territoriale en créant des regroupements de paroisses, mais, à partir des personnes, de susciter des communautés. Le prêtre n’est pas là pour diriger des personnes en vertu d’un pouvoir qu’il aurait reçu, mais pour les accompagner en Église dans leur vie de chrétien” (p. 74).
    Ces communautés ne se veulent pas refermées sur elles-mêmes, mais au contraire ouvertes vers l’extérieur. Cette ouverture se traduit par des activités de solidarité et une attention à l’accueil. Cette dimension est tout particulièrement évoquée dans la relecture ecclésiologique effectuée par Patrick Jacquemont : “Les églises sont des églises de proximité, qui se font proches. Proximité interne. Solidarité et partage : service de la charité, de la fraternité (Église de Poitiers) ; convivialité et solidarité (La Duchère) ; foisonnement des groupuscules (Saint Hippolyte)... Proximité externe : insertion dans le quartier, collaboration avec les églises locales, collaboration hors hexagone. Cette solidarité est vécue de manière réciproque”. (p. 111).
    La dynamique communautaire est le fruit d’une forte participation qui porte la motivation et l’engagement de chacun. Cette participation requiert une conscience partagée de la responsabilité commune et corrélativement une autogouvernance. Dès lors, on passe d’une autorité exercée d’en haut, voire solitairement par le clergé, à des modes de gestion démocratique dans lesquels les laïcs exercent des responsabilités à partir de différentes formes de désignation, incluant le principe électif.
    La sociologue Cécile Béraud commente en ces termes le phénomène : “Dans le modèle catholique traditionnel, l’autorité est censée s’exercer de manière verticale et descendante. Elle se trouve concentrée entre les mains de clercs qui jouissent du charisme de fonction que leur procure le sacrement de l’ordination. Aujourd’hui, la dérégulation institutionnelle fait surgir de nouvelles formes de légitimité venant d’‘en bas’, notamment en ce qui concerne les permanents laïcs dont le statut canonique est encore embryonnaire.” (p. 95).
    Au total, les études de cas montrent une situation en mouvement. Dans les contextes les plus institutionnels, elles indiquent bien souvent des tiraillements, des limitations. Dans les espaces ayant gagné en indépendance, des interrogations s’élèvent sur des problèmes de légitimité. Cette légitimité ne serait-elle pas affermie à travers une reconnaissance mutuelle des communautés ? Comment célébrer le repas du Seigneur dans des conditions ou la conviction se fonde sur une théologie biblique et se manifeste dans la paix et le respect de tous ? Ces questions ont été évoquées avec authenticité et intensité.
    Tout ce mouvement témoigne de la montée d’une nouvelle conception de la vie en église. Les propos de Patrick Jacquemont nous ouvrent la porte d’une nouvelle ecclésiologie : “Qu’il soit bien clair que nous parlons des Églises qui font l’Église. C’est le pluriel des premières communautés chrétiennes, l’Église qui siège à la maison de..., l’Église qui est à Corinthe, l’Église qui est à Rome... Qu’il soit bien clair que nous parlons de ‘faire Église’, car l’Église ne tombe pas du Ciel. Ce sont des femmes et des hommes qui font l’Église ‘pierres vivantes’ (1 Pierre 2,5) d’un édifice spirituel dont la pierre angulaire est le Christ.” (p. 80-81). Le visage de l’Église trouve ici son inspiration dans le Nouveau Testament. C’est la même  théologie qui éclaire la dynamique de l’Église émergente 15.
    Vers des potentialités nouvelles
    À l’échelle internationale, le courant de l’Église émergente présente une variété d’initiatives et de parcours. Ces innovations peuvent germer dans des milieux ou des subcultures spécifiques (églises de jeunes, communautés insérées dans le milieu de travail ou correspondant à des activités de loisir). Elles peuvent se développer dans des espaces nouveaux (cafés, centres commerciaux, internet). Elles peuvent mettre en œuvre des initiatives communautaires, de nouvelles formes de culte. On assiste à un véritable bouillonnement. Deux des pionniers de ce mouvement n’hésitent pas à écrire dans une formule choc : “Les expérimentations sont l’atelier du Saint Esprit.” (p. 15). Les acteurs du courant qui se manifeste dans ce recueil, font également preuve d’initiative et de courage. Si les réalisations nous paraissent plus classiques, c’est, nous semble-t-il, parce que nous sommes encore à mi-chemin du parcours.
    En effet, les communautés présentées dans ce recueil sont très diverses. Quelques-unes, comme la fraternité Agapè ou bien les communautés de base, et aussi Témoins, sont des créations qui se sont développées en dehors des formes institutionnelles. Mais la majorité des études de cas correspondent à des paroisses en voie de renouvellement ou de mutation. Le changement est donc confronté à l’héritage du passé. Il requiert en conséquence une transformation des mentalités. À travers un processus de “conscientisation” qui s’opère dans la participation, le dialogue, l’accès aux responsabilités, cette transformation est à l’œuvre, mais le cheminement est aussi plus lent. Dans certaines études de cas, on perçoit le coût des conflits engagés pour parvenir à une autogouvernance. D’autre part, les limitations induites par le contexte institutionnel sont généralement encore là, plus ou moins prégnantes.
    Dans cet environnement, les formes initiales évoluent, mais la dynamique portant une invention de formes d’expression nouvelle est nécessairement plus limitée. L’eucharistie, par exemple, paraît garder, le plus souvent, une place centrale, quasi exclusive. Et, pourtant, comme l’exprime une religieuse, d’autres formes d’expression collective sont souhaitables : “Je crois qu’une difficulté dans l’église, c’est que, dans la formation et l’expérience qu’on a eues, on n’a que deux formes de prière communautaire : l’eucharistie, sous la forme que l’on connaît, et l’‘office’... L’Eucharistie reste l’eucharistie mais, de toute évidence, les communautés souhaitent aussi prier ensemble autrement que dans l’eucharistie. Donc inventons des formes de prière communautaires, en sachant bien que ce n’est pas l’Eucharistie, mais que c’est un partage de notre prière qui nourrit, qui consolide et qui exprime notre foi.” (p. 128). De ce point de vue d’ailleurs, une innovation du courant charismatique, les assemblées de prière, qui n’est pas mentionnée ici, constitue un apport très original.
    D’autres notations très intéressantes apparaissent dans le débat. “Je constate de plus en plus de réflexions de gens qui n’ont pas de qualifications particulières pour le faire, mais qui essaient de travailler sur la question de l’eucharistie et qui mettent en place des célébrations, tranquillement, sereinement, et non dans la contestation, mais dans la nécessité pour vivre.” (p. 129).
    Dans leur majorité, les études de cas paraissent plus centrées sur des problèmes d’organisation que sur une réflexion concernant la manière d’exprimer et de communiquer la foi. De fait, la mise en route d’une réflexion commune a pour pré-requis un processus permettant cette réflexion. Mais d’où partons-nous dans le domaine de la vie spirituelle elle même ? Dans quelle mesure les paroissiens d’autrefois avaient-ils une bonne connaissance de la Parole biblique ? Dans quelle mesure étaient-ils impliqués dans une prière personnelle ? Bref le passage de l’appellation de “fidèle” à celle assumée de “chrétien” ne doit-elle pas s’accompagner également d’un cheminement vers un vécu plus personnel et plus autonome de la vie spirituelle ? Comme l’exprime l’article sur “le mouvement des églises cellules en Grande-Bretagne”, les chrétiens sont appelés à devenir des disciples du Christ. “On apprend en faisant et non simplement en étudiant. Le ‘disciple’ est quelqu’un qui apprend. En faisant de la vie du petit groupe  l’expression première de la vie de l’église, on crée une alternative à l’approche ‘salle de classe/bancs d’école’ (et on pourrait ajouter : aux offices religieux diffusant un message à sens unique) qui produit de bons spectateurs ou des amateurs de liturgie plutôt que des disciples prêts pour la mission. En pratique, les gens deviennent des chrétiennes et des chrétiens majeurs. Ils se forment au ministère et à la responsabilité dans la relation aux autres.” (p. 37) .
    Où est le cœur de l’Église? Dans sa relecture ecclésiologique, Patrick Jacquement nous donne une réponse : “Parole et prière, deux priorités qui font l’Église. Celle des groupes d’Évangile partagé. Celle des groupes de prière.” (p. 110). Cette double réalité apparaît comme le fondement de la communication d’une “Église d’invités”.
    Cette Église d’invités, c’est aussi une Église en mission. Lorsque Alice Gombault se voit interrogée sur ce thème, elle se trouve, en elle-même, confrontée à des représentations triomphalistes. Mais, au cours du débat, elle explique son évolution : “Je me suis dit : qu’est ce que la mission ? Quand Jean-Baptiste demande à Jésus : ‘es-tu celui qui doit venir ou doit-on en attendre un autre’, Jésus ne répond pas par un discours mais seulement par ce qui se passe, les faits : les boiteux marchent, les aveugles voient, les lépreux guérissent, les morts ressuscitent. Alors dans notre monde d’aujourd’hui, où sont nos lèpres, nos aveuglements, les morts dont nous avons à ressusciter ?... Ainsi les différentes associations de Parvis luttent pour plus de justice, plus de fraternité, de meilleures relations.” (p. 124). Et d’autres chrétiens et chrétiennes pourraient ajouter bien d’autres réalités de l’action de l’Esprit aujourd’hui. Lorsque Michael Moynagh évoque l’Église émergente, c’est bien aussi dans les termes d’une Église en mission : “Dieu s’est engagé dans un acte missionnaire lorsqu’il a créé l’univers... L’objectif de Dieu aujourd’hui est de restaurer et de rendre parfaite la création. En conséquence, lorsqu’elle s’engage dans la mission, l’Église devient pareille à Dieu. Elle s’en sépare lorsqu’elle néglige la mission.” (p. 15-16).
    Ce recueil, “Faire Eglise autrement”, ne dresse pas seulement un bilan. Il ne présente pas seulement une réflexion. Il nous introduit également dans un cheminement, une maturation.
    Si nous avons conscience de l’ampleur de la mutation en cours dans le monde, alors nous penserons que la réponse des communautés chrétiennes doit être à la hauteur des attentes correspondantes. “En présence de nouveaux publics qui sont maintenant ‘à des années-lumière’ des églises classiques, il est nécessaire de construire, avec eux, des propositions nouvelles, des communautés nouvelles”, nous dit Michael Moynagh, pionnier de l’Église émergente (p15). Et quelle chance de pouvoir constater en regard un foisonnement d’initiatives ! Ce courant nous semble reposer sur une double condition : conviction de foi et ouverture institutionnelle.
    Le séminaire réalisé par “Droits et Libertés dans les Églises” et “Femmes et Hommes en Église” nous apparaît comme une étape majeure en France. C’est un jalon sur une route qui s’inscrit dans un mouvement à l’échelle internationale. Le courant présenté dans ce recueil associe, en effet, lui aussi, une marche en faveur de l’ouverture institutionnelle et une maturation spirituelle qui débouche sur la manifestation d’une conviction de foi. C’est aussi un lieu de convergence et de synergie à travers la constitution d’un réseau. Nous voici devant un nouvel horizon. La vision d’Ésaie nous revient à l’esprit : “Élargis l’espace de ta tente... Ne retiens pas... Allonge tes cordages et affermis tes pieux...”(Ésaie 54,2).

    1 Droits et Libertés dans les Églises. Femmes et Hommes en Église. Faire Église autrement. Un monde autre. Des communautés autres. Parvis, Hors-série N° 13 (1er Semestre 2005) (Parvis 68, rue de Babylone 75007 Paris.  Tél : 01 45 51 57 13.  Courriel : Temps.Present.1@ wanadoo.fr).
    17 monographies de communautés “autres” rassemblées par Hubert Tournes. Trois relectures sociologique, pastorale et ecclésiologique (Céline Béraud, Marcel Metzger, Patrick Jacquemont). Compte-rendu des débats et table ronde.
    En partant de situations, en posant de bonnes questions et en présentant des pistes d’action, ce recueil, bien conçu et bien présenté, est susceptible d’introduire l’aile ouverte du catholicisme français dans un nouvel horizon. Il témoigne aussi des synergies interconfessionnelles en train de se développer. Les citations extraites de ce document sont accompagnées de la pagination correspondante.
    2 Henri Mendras, La Seconde Révolution Française 1965-1984. Nouvelle Ed mise à jour. Gallimard, 1994 (folio. essais).
    3 Thomas L. Friedman, The world is flat. A brief history of the twenty-first century Farrar, Straus, Giroux. Allen Lane (Penguin books), 2005, 3a  p201 : un livre clef pour comprendre le monde d’aujourd’hui.
    4 François Dubet, Le déclin de l’institution, Seuil, 2002.
    5 Créé en 1998, un groupe de recherche fonctionne dans le cadre de Témoins, association chrétienne interconfessionnelle. La rubrique “groupe de recherche”, sur le site internet www.temoins.com, présente près de 90 textes. Certains de ces textes sont diffusés sous forme de dépliants.
    6 Outrageous vision. A conversation with Donald Miller about global Pentecotalism. Interview by Timothy Sato. Books and Culture November-December 2002, p 31-35 (cf un courant d’innovation à l’échelle de la globalisation : site Témoins. groupe de recherche. innovation.
    7 Michael Moynagh, Changing World. Changing Church. Monarch Books, 2001.
    8 Michael Moynagh, L’Église autrement. Les voies du changement. “Préfaces” par Guy Aurenche et Stéphane Lauzet, Empreinte, Temps Présent, 2003.
    9 Michael Murray, Post-Christendom. Church and Mission in a strange new world, Paternoster, 2004. Ward (Pete) Liquid Church. A bold vision to be God’s people in worship and mission. A flexible, fluid way of being church, Paternoster Press, 2002. Brian D. McLaren, Generous orthodoxy, Zondervan, 2004. Cf. Faire Église en Post-Chrétienté. Faire Église. Une théologie pour l’Église émergente, Site Témoins, groupe de recherche. perspective.
    10 Compte-rendus par Françoise Rontard, Site Témoins, Groupe de recherche.
    11 Le courant de l’Église émergente. Un état d’esprit. Un processus, Site de Témoins. groupe de recherche, perspective.
    12 Colette Muller & Jean-René Bertrand, Où sont passés les catholiques ? Une géographie des catholiques en France, Desclée de Brouwer, 2002.
    13 Olivier Landron, Les communautés nouvelles. Nouveaux visages du catholicisme français, Cerf, 2004.
    14 Gérard Testard (dir.), Aimer l’Église. Aimer le Monde, Cerf, 2005 : L’histoire et la dynamique du mouvement Fondacio.
    15 Une théologie pour l’Église émergente, Site Témoins, groupe de recherche. perspective.
     
     
Document Témoins “adopté” par théolib
     


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