Pierre-Yves Ruff. Heidegger et les Droits de l'Homme

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Heidegger et les Droits de l'Homme

Pierre-Yves RUFF

    J'ai entendu un jour, dans un temple, de la bouche d'un prédicateur, une phrase qui m'a fait frémir. Je vous la cite : "La justice biblique n'a rien à voir avec les Droits de l'Homme". Je croyais jusque-là que la Déclaration universelle des Droits de l'Homme était l'application pratique de l'équité dont parlent les prophètes. J'y lisais l'affirmation laïque de l'idéal annoncé au nom de notre Dieu. J'y voyais l'un des plus beaux fleurons de ce que le christianisme avait réalisé. Mais peut-être m'étais-je trompé.

    Quoi qu'il en soit, le pasteur qui prêchait ce jour-là avait en un sens rempli son mandat. Le premier rôle de la prédication est de savoir interpeller. J'en conviens : j'ai été vivement interpellé. "La justice biblique n'a rien à voir avec les Droits de l'Homme". Cette affirmation m'a laissé pantois.
    En écoutant de telles paroles, j'entendais également, comme en surimpression, la voix d'André Gounelle. Un échange, déjà ancien, me revenait en mémoire. Je lui avais fait part d'une profonde perplexité. Le nazisme a toujours incarné à mes yeux la barbarie. Il est, pour reprendre le mot de Kant, un exemple du mal radical. Il fut l'inacceptable au coeur de notre siècle.
    Mais le pire : des hommes d'envergure ont été sacrément compromis. Les nazis n'étaient pas tous des marginaux en quête de bagarres. Des intellectuels ont été pris au piège. De grands aristocrates y ont vu une révélation. Hitler a fédéré les forces vives d'un pays tout entier. Il a canalisé son espérance. Parmi ses supporters, beaucoup n'étaient ni des bourreaux, ni des idiots. Heidegger, l'un des plus grands esprits de notre siècle, a lui-même été largement entaché.
    Voilà qui me posait, et qui me pose encore, une grave question : comment est-ce possible ? Faut-il désespérer de notre humanité ?
    Nous étions à l'époque, vous l'avez deviné, où l'on parlait beaucoup de Heidegger. On en faisait l'emblème du nazi, l'idéologue du mal radical. On oubliait que son oeuvre a marqué nombre de penseurs Juifs, mais aussi protestants. Beaucoup fondent encore leur cheminement sur son oeuvre. Et beaucoup le font sans le dire.
    À l'époque, comme encore aujourd'hui, je tentais de comprendre. Comment cet homme avait-il pu supporter l'inacceptable ? Je lisais Heidegger avec assiduité. Il m'arrivait, à l'occasion, de me faire insulter dans un train. Lire Heidegger semblait suspect. Je répondais qu'il fallait lire pour comprendre, et comprendre pour combattre.
    Mais au fond je restais perplexe. J'avais beau étudier livre après livre, je ne trouvais pas trace de nazisme. Certes, Heidegger faisait l'apologie de la nation, mais ce n'est pas un crime. Il avait eu sa carte du parti, mais en un temps où tous l'avaient. Dans son Discours du Rectorat, il rejetait avec vigueur la théorie des races supérieures. Il avait même eu le courage de ne pas afficher, à l'Université, la liste des professeurs Juifs, désormais interdits de chaire. Heidegger n'était pas à mes yeux l'exemple type du nazi.
    Mais alors, où donc était sa faute ? Eh bien, répondaient unanimement ses détracteurs, il était coupable de n'avoir pas parlé. Non pas de n'avoir pas protesté au temps du Reich. Cela bien peu le firent. De nombreux résistants furent en apparence bienveillants à l'égard du régime. Je pense à cet imprimeur Belge, d'origine espagnole, qui passa pour un traître à la patrie. Il avait remis sans mot dire les clefs de son usine aux Allemands. L'usine allait servir à la propagande du Reich. Mais l'homme, sans rien dire, avait simplement enlevé le petit écrou en l'absence duquel l'usine entière se retrouva paralysée.
    Voilà une parabole des temps modernes. Sans que nul ne le sache, un homme perdit tout. Il fut un juste, honni de tous. Voilà un bel enseignement. Il arrive qu'il soit préférable de se taire, car le silence permet l'action.
    Il en était de même au temps des dragonnades. Des prêtres eurent le courage d'aider des protestants. En apparence, ils incarnèrent l'adversaire. Toutefois, ils furent des justes.
    Mais j'en reviens à Heidegger. Il ne fut pas un tortionnaire. En quoi a-t-il fauté ? La réponse est déconcertante. Une fois le régime nazi enfoui sous les décombres de l'histoire, chacun s'en démarqua. Indépendamment de ses actes réels durant la guerre, tous se voulurent résistants. Heidegger, lui, ne condamna personne. Il ne voulut jamais se justifier. Il ne dit rien. Confronté à l'erreur historique d'un peuple, Heidegger n'a pas pu, ou n'a pas voulu, prononcer des paroles faciles. Voilà ce qui lui est reproché.
    Pourtant, Heidegger, avait dû se tromper. Quelle fut son erreur ? On trouve dans son oeuvre une apologie de la terre, du paysan, de la patrie. J'y voyais un grand risque pour la pensée. André Gounelle, cependant, me rappela que les Amérindiens vouaient le même amour au sol. Ils restaient pacifiques. La vraie question, me suggéra Gounelle, était celle des Droits de l'Homme. Quiconque oublie de les placer au premier rang risque à son tour de sombrer dans l'inacceptable.
    Les Droits de l'Homme ont une histoire. Ils furent médités dans les Églises sous la croix. Ils exprimèrent l'espérance de nos frères et soeurs : ceux qui, pour l'évangile, subirent des persécutions. L'un de leur rédacteur s'appelait Rabaut Saint-Étienne. Fils d'un pasteur du désert, frère d'un pasteur de l'Oratoire, Rabaut Saint-Étienne était également pasteur. Il fut le premier Président de l'Assemblée constituante. À lui nous devons ces paroles, relatives à l'Édit de tolérance : "La tolérance ? Non, messieurs. Nous n'accepterons jamais la condescendance de ceux qui prétendent nous tolérer. La tolérance, non. Ce que nous voulons, c'est la liberté". Les Droits de l'Homme s'inscrivent dans la ligne de la parole des prophètes bibliques. Ils ont été portés par ceux qui ont voulu la liberté de l'évangile.
    Comme l'écrit très justement France Farago, membre de l'Oratoire, dans un ouvrage récemment paru : "La Déclaration des droits de l'homme présente très exactement l'image inversée du traitement que les protestants avaient subi".
    Mais aujourd'hui ? N'est-ce pas un combat d'arrière-garde ? Après tout, les temps ont changé. Dans l'hebdomadaire Réforme, cette semaine, un dossier parle de notre protestantisme libéral.
    Deux auteurs s'y expriment. Une phrase de chacun figure en caractères bleus. La rencontre de leurs paroles donne à penser. En colonne de gauche, on peut lire ceci : Pierre-Yves Ruff : Pour la liberté de conscience. En colonne de droite, une autre phrase lui répond : Rémy Hebding : Il ne faudrait pas se tromper d'époque !
    Loin de moi de penser que l'éditorialiste de Réforme suppose que la liberté de conscience est un enjeu sans importance. La divergence n'est pas là. Je le crois attaché à cette liberté. Mais il donne à entendre que la question est résolue. La liberté serait acquise. Il n'y aurait pas lieu de se battre pour elle. Hebding le dit aussi : "Très souvent, les libéraux se distinguent par leur esprit anti-dogmatique, comme si l'enjeu n'avait pas changé depuis un siècle".
    "Le protestantisme libéral est-il encore actuel ?" Le titre donne à penser que non. On y voit en photo l'Oratoire, mais la photo n'est pas récente. Y figurent des grilles depuis longtemps ôtées. Sur la page qui précède, on voit des jeunes enthousiastes. Le titre est autre : "Charismatiques : une nouvelle vie de foi".
    Voilà donc le contexte. Les Droits de l'Homme ? Ce n'est pas la justice biblique. La liberté de conscience ? Ce n'est plus un combat d'aujourd'hui. Eh bien, je peux le dire : il m'arrive de me sentir très vieux. Je combats pour de tels idéaux. Et je tiens qu'ils demeurent d'époque. Le siècle finissant marqua une apogée des barbaries. Les Droits de l'Homme sont bafoués en bien des lieux. La liberté de conscience demeure encore un rêve pour beaucoup.
    Nous avons l'impression que, chez nous, tout est simple. N'avons-nous pas un pays calme ? Nous, protestants français, nous nous glorifions de voir en notre Église un modèle de démocratie. Qui dirait que les Droits de l'Homme n'y sont pas respectés ? Quelques esprits chagrins peut-être. Ducros, pasteur à l'Oratoire, le confiait à quelques paroissiens : Nous n'avons qu'une apparence de démocratie.
    Jean-Daniel Roques, également. Il est le Trésorier national de notre Église. Il aborde la question dans la Voix protestante de mai. Et que dit-il ? Qu'en matière d'Église, (je cite) "le principe de la séparation des pouvoirs n'est pas vraiment respecté". Qu'en matière de gestion des conflits (je cite encore), "on retrouve en partie les mêmes personnes pour instruire l'affaire et la juger". Jean-Daniel Roques poursuit ainsi : "Cela n'est pas non plus en accord avec la Convention des Droits de l'Homme qui stipule que tout homme a droit à un tribunal impartial et indépendant". Et le Trésorier national de notre Église de poursuivre en rappelant, entre autres, que les pasteurs ne relèvent pas du droit du travail. Cela exclut, pour eux, la possibilité d'un Congé parental d'éducation.
    Notre Église, aujourd'hui, prend conscience de ces nouvelles exigences. L'adéquation de la discipline ecclésiale avec les droits de l'homme est l'un des défis de demain.
    Rien n'est définitif dans notre Église. Chaque époque, chaque génération, doit faire sienne l'exigence du semper reformanda. Que l'Église se réforme sans cesse. Que les institutions soient repensées. Que toujours l'homme s'achemine vers davantage de justice. Et cela au nom d'idéaux qui seront toujours actuels. Les prophètes des anciens temps l'appelaient Loi de Dieu. D'autres parlent des Droits de l'Homme ou de liberté de conscience. Qu'importent les appellations. Le combat est le même. Il est l'expression de notre fidélité à l'évangile.
     

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