Croix et salut

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La croix et le salut

 
"Je ne croirai jamais que Christ est mort pour moi. Je veux croire qu'il est vivant pour nous tous"
(Profession de foi d'un hérétique adoptée par Théolib)
 

André Gounelle

1. Mort pour nous ?

    Dans le Nouveau Testament, l'on trouve entre quinze et vingt fois, l'affirmation que Jésus a donné sa vie en rançon ou en rachat pour beaucoup ou pour tous, qu'il nous a rachetés de la malédiction par son sang, et donc à très grand prix.
    Cette affirmation conduit logiquement à se demander : à qui a été versée cette rançon ? A qui a-t-il fallu la payer ?

La thèse des "droits du démon"

    Une première réponse, très ancienne, déclare : la rançon a été versée au diable. Par ses péchés, l'humanité s'est en quelque sorte vendue à Satan ; elle en est devenue l'esclave. Pour la libérer, et quelle appartienne à nouveau à Dieu, il faut verser à son détenteur actuel, le diable, une "indemnité d'expropriation" qui compense la perte qu'il va subir, et annule ses titres de possession. La vie de Jésus représente le dédommagement octroyé au démon.
    Cette thèse soulève d'énormes problèmes. Elle suppose que Satan est le légitime propriétaire de l'humanité, et qu'il a de justes droits dont Dieu devrait tenir compte. Elle implique une curieuse négociation entre Dieu et le démon dont les rapports seraient régis par les dispositions et usages de la législation commerciale. On peut s'interroger sur l'honnêteté de la transaction, puisque Jésus ressuscite, retrouve la vie, monte au Ciel à la droite de Dieu. Le démon se voit ainsi floué; il est victime d'une véritable escroquerie, puisqu'on lui reprend la compensation qu'on lui a accordée.
    Bref, cette explication ne tient pas debout. Quand on l'examine de près, elle sombre dans l'incohérence et l'absurdité.

La thèse de l'expiation substitutive

    Au onzième siècle, un moine italien, Anselme, qui fut supérieur de l'abbaye du Bec-Hellouin en Normandie, avant de devenir archevêque de Cantorbéry propose une autre réponse, celle de l'expiation substitutive.
    Il ne s'inspire pas du droit commercial, mais du droit féodal. Il compare ou assimile l'être humain à un vassal qui doit à Dieu, son suzerain, soumission et respect. Or, l'être humain n'exécute pas les ordres de Dieu. Il se conduit comme un mauvais vassal qui ne fait pas ce que son seigneur lui demande. Il fait ainsi doublement tort à Dieu. D'abord, il le vole en ne faisant pas le travail et en ne rendant pas le service qu'il doit à son seigneur. Ensuite, il l'offense, le ridiculise, le bafoue, et porte atteinte à sa gloire, en faisant de Dieu un maître incapable de se faire obéir.
    Cette situation, Dieu ne peut pas la tolérer. Il doit ou bien punir les humains, ou bien recevoir d'eux une indemnité qui compenserait le tort qu'il a subi, et lui restituerait l'honneur qui lui a été enlevé. Cette réparation, les humains se trouvent dans l'incapacité de la faire. En effet, toutes leurs bonnes oeuvres, il les doivent normalement à Dieu. Elles ne peuvent donc pas constituer un supplément qui viendrait compenser leurs carences. De plus, la majesté infinie de Dieu rend infinie toute offense à son égard, et les humains, êtres finis, n'ont pas les moyens d'offrir quelque chose qui soit à la hauteur du dommage et de l'injure.
    La justice, que Dieu ne peut pas transgresser sans se renier lui-même, exige donc la condamnation de l'humanité. Mais Dieu n'est pas seulement juste; il est aussi miséricordieux. Il a pitié des humains et veut les sauver, d'autant plus que leur perte représenterait pour lui un échec et ternirait sa gloire. Il invente donc une solution qui concilie son honneur, sa justice et sa miséricorde. Il vient lui-même, ou plus exactement, il envoie l'une des personnes de sa Trinité, pour payer à la place des humains la dette et l'indemnité qu'ils sont hors d'état de régler eux-mêmes. La mort de Jésus rachète leurs fautes, rétablit sa gloire et manifeste sa compassion.
    Ce n'est donc pas au diable, qui n'a aucun droit, mais à Dieu qu'est versée la rançon. Jésus se substitue aux humains, il subit à leur place la punition qui devrait normalement leur être infligée et leur permet d'y échapper. Il offre sa vie à Dieu sa vie en tant qu'homme, solidaire de toute l'humanité; et comme il est également Dieu, cette vie a une valeur infinie, et compense à la fois la perte et l'offense subies par Dieu. Il y a "expiation substitutive".

Un Dieu ni miséricordieux ni juste

1Je ne rends pas entièrement justice à la thèse d'Anselme qui implique l'idée d'un ordre cosmique à assurer; il ne s'agit pas seulement de l'honneur de Dieu, mais aussi du bon fonctionnement de l'univers. Je me refère plus à la manière dont on a en général compris et repris la thèse d'Anselme qu'à ce qu'il dit exactement.
    Selon Anselme, la croix concilie la miséricorde et la justice de Dieu; elle lui permet de renoncer ni à l'une ni à l'autre. En fait, la théorie de l'expiation substitutive aboutit au résultat exactement inverse et détruit à la fois la miséricorde et la justice divines.
  •   1. En effet, en quoi Dieu fait-il ici preuve de miséricorde ? Il se préoccupe beaucoup de ses intérêts et de sa gloire. Il exige réparation et compensation pour lever la condamnation qui pèse sur les humains. Il envoie son Fils à une mort horrible pour satisfaire son honneur et ne subir aucune perte. Il se conduit comme un suzerain féodal, et pardonne seulement quand on lui a payé ce qu'on lui devait1. On est très loin du salut gratuit.
  •   2. En quoi le supplice d'un innocent à la place d'un coupable satisfait-il la justice ? N'avons-nous pas au contraire une énorme et scandaleuse injustice ? La solution que, selon Anselme, Dieu adopte a quelque chose d'illogique et de monstrueux. Une faute a été commise ; il faut qu'elle soit réparée et compensée, peu importe comment et par qui.
    Cette théorie de l'expiation substitutive a crée chez beaucoup une hostilité et une répugnance à l'égard de Dieu, accompagnées d'une grande tendresse envers Jésus. Ainsi, les romantiques voient en Jésus la victime touchante d'un Dieu cruel et inflexible. Ce thème se trouve par exemple chez le poète anglais William Blake, et aussi, chez les français Vigny et Hugo.

2. Vivant pour nous tous

    Les théologiens du Process proposent une tout autre compréhension de l'oeuvre de Jésus (ils ne l'ont pas inventée; on la trouve avant eux et ailleurs que chez eux).

La générosité de Dieu.

    Quand il pardonne et sauve, Dieu le fait gratuitement. Il ne pose aucune condition. Il n'exige rien, ni rançon, ni réparation, ni sacrifice expiatoire, ni offrande propitiatoire, ni punition substitutive. Tout cela ne l'intéresse pas. Il demande seulement qu'on l'écoute, qu'on s'ouvre à sa parole, qu'on se laisse inspirer, convertir, transformer, entraîner par elle.
    Dieu cherche toujours à gagner les coeurs, les esprits, les volontés, à convaincre et à persuader. Dans ce but, il suscite des témoins, des prophètes ou des sages qui parlent en son nom et de sa part. Lentement, patiemment, progressivement, Dieu agit dans l'humanité pour quelle avance, se rapproche de lui, et pour que le monde devienne meilleur.

La mort de Jésus échec pour Dieu

    Au début de notre ère, en Palestine, avec une vigueur et une clarté qu'on ne rencontre nulle part ailleurs, Jésus a fait entendre l'appel de Dieu. Il l'incarne de manière unique dans sa prédication et son comportement, dans sa personne et son existence. Il représente l'intervention la plus importante, la plus décisive, la plus profonde de Dieu dans l'histoire humaine. Il proclame clairement la parole ailleurs confuse.
    Bien sûr, Dieu espérait que Jésus serait écouté et suivi, qu'à sa voix les humains se convertiraient, changeraient de vie, et qu'avec lui le Royaume ferait son entrée et s'installerait dans notre monde. Cette attente a été déçue. Jésus s'est heurté à une vive hostilité. Sa personne et son message ont été rejetés. Ses adversaires ont obtenu qu'il soit arrêté, condamné, exécuté.
    Dieu na pas voulu, ni même prévu la Croix. Loin de s'inscrire dans ses projets et ses calculs de Dieu, elle représente pour lui un terrible échec. Elle constitue le refus le plus net, le plus brutal qu'on pouvait lui opposer. Le soir du vendredi saint, Dieu est un vaincu, et non pas un souverain qui aurait obtenu les satisfactions qui lui étaient dues, et les réparations qu'il demandait.

Un échec refusé

    Dieu n'accepte pas cette défaite. Il ne se résigne pas ni ne baisse pas les bras,. Il n'abandonne pas l'humanité et le monde à leur sort. Il décide de continuer, alors que tout semble indiquer qu'il n'y a plus rien à faire, qu'il a perdu la partie.
    Il agit de manière inattendue, surprenante. Il retourne la situation, d'abord en ressuscitant Jésus pour que sa Parole reste vivante et agissante; ensuite, en suscitant des témoins de l'évangile afin que sans cesse les êtres humains soient appelés, invités, introduits à cette vie nouvelle que Dieu leur propose et qui est leur salut.

Et les textes ?

    Plusieurs passages du Nouveau Testament qualifient Jésus de victime expiatoire, affirment qu'il s'est donné ou livré, qu'il a souffert et est mort pour nos péchés. Ils présentent la Croix, ou le sang versé comme le prix payé afin de nous racheter et de nous libérer, voire comme un "sacrifice de bonne odeur" (expression horrible) offert à Dieu.
    Les théologiens du Process voient dans ces formules des images qu'explique et qu'éclaire le contexte du premier siècle. Celle du prix payé convenait bien dans un monde où le marché des esclaves était une réalité quotidienne et banale, où l'on faisait commerce avec des vies humaines et où la liberté s'achetait. Celle de la victime tuée sur un autel est adaptée à une époque où, partout et tout le temps, on sacrifiait à des divinités pour obtenir leur indulgence et leur faveur. Le Nouveau Testament est un recueil de prédications, et non un manuel de doctrines. Il parle le langage de ceux à qui il s'adresse. Ils utilise des images qui correspondent à leurs coutumes, à leurs manières de vivre et de penser.
    De même Anselme, au onzième siècle, propose une explication du salut appropriée aux règles et mentalités féodales qui se mettaient alors en place. On aurait tort de le lui reprocher. Par contre, lorsque les images deviennent des doctrines, quand on transforme en système théologique ce qui est comparaison, alors on tombe dans l'absurde, et sous prétexte de fidélité aux textes on en fausse le sens.

A cause de la Croix ou malgré elle ?

    Selon la théorie de l'expiation substitutive, Dieu nous sauve à cause de la croix, en raison du sacrifice du Christ, parce que Jésus lui offre sa vie pour nous.
    Pour la théologie du Process, au contraire, Dieu nous sauve malgré la Croix, en dépit du crime quelle constitue (exemple et symbole de toutes les atrocités humaines). La croix n'entre pas dans une froide logique que Dieu ferait soigneusement respecter, et qu'il imposerait aux hommes et à son Fils quoi quelle puisse leur coûter. Elle s'insère dans un drame, celui de l'opposition des êtres humains à la parole divine.
    La Croix, ainsi comprise, contredit la thèse (non biblique) de la toute-puissance de Dieu. Elle montre que des événements arrivent contre sa volonté. et qu'il lui arrive d'être mis en échec par ses créatures. Il ne ressemble pas à un marionnettiste qui tirerait tous les fils, et qui conduirait à son gré les personnages et les événements. Il est engagé dans une entreprise difficile, dans un combat où tout ne se passe pas selon ses plans et ses desseins, où il reçoit des coups et des blessures. Les humains ont la capacité de lui dire "non", de s'opposer à lui, en tout cas provisoirement. Il ne se caractérise pas par une domination totale, mais par un amour agissant et militant, par un effort douloureux, une lutte persévérante qu'il poursuivra jusqu'au bout.

Le fondement de la foi chrétienne

    La Croix et la Résurrection se trouvent au coeur et au centre de la foi chrétienne, mais pour un autre motif que celui indiqué par la théologie traditionnelle. Ils suscitent et soutiennent notre confiance en Dieu, ils nous donnent la joyeuse et tranquille certitude du salut pour deux raisons :
  •   1. Si Dieu n'a pas rejeté et abandonné les humains après ce qu'ils ont fait à Jésus, après le refus qu'ils lui ont opposé et le crime qu'ils ont commis, à Golgotha, cela signifie que rien ne pourra le détourner d'eux, que jamais il ne les laissera tomber, ni ne renoncera à s'en occuper. Il continuera inlassablement son oeuvre, puisque même la Croix ne l'en a pas découragé ni dissuadé.
  •   2. Que Dieu ait su surmonter et renverser à Pâques une situation apparemment aussi bloquée et désespérée que celle de Golgotha, fait naître en nous une immense confiance, nous donne l'assurance que rien ne parviendra à le mettre définitivement en échec. Il réussira toujours à trouver une solution positive, et aucune circonstance ne l'empêchera d'aller jusqu'au but qu'il s'est fixé. Ce qu'il a fait à Jérusalem autour des années 30 a toujours servi et servira toujours de référence à la foi, parce qu'il y a là un signe et un gage de ce qu'il peut faire et de ce qu'il fera.
    La Croix est liée au salut non parce quelle apporterait à Dieu une satisfaction quelconque, en rétablissant son honneur, ou en se conformant aux règles d'une justice formaliste, mais parce quelle témoigne d'un amour qui ne se laisse jamais rebuter, et d'une puissance qui finit pas l'emporter. Malgré toutes les oppositions et tous les obstacles, Dieu fait surgir dans nos existences et dans notre monde la vie eschatologique du Royaume, qui progressivement fait de nous de nouvelles créatures, c'est à dire des êtres véritablement humains.

Quel salut ?

    Anselme voit avant tout dans le salut une amnistie (chèrement payée); qui règle un contentieux, qui répare et efface une faute commise. Pour la théologie du Process, être sauvé veut dire entrer dans la vie nouvelle offerte et ouverte par Dieu. Le salut se produit, travaille quand en nous et autour de nous l'emportent la vérité, la justice, la paix et l'amour. Il ne consiste pas en une procédure juridique qui aboutirait à un acquittement devant un tribunal, mais en une transformation du monde et de l'être humain.
    Il ne s'agit pas tant de régler une dette, d'apurer un passé que de s'ouvrir à l'avenir, de bâtir avec l'aide de Dieu, sous son impulsion ce Royaume que proclame Jésus et auquel il nous invite. Dans une perspective voisine, Schweitzer écrivait à l'un de ses critiques : "vous me reprochez de situer le centre de gravité de la foi chrétienne dans l'avenir au lieu de le placer dans le drame rédempteur lors de la mort et de la résurrection du Christ. Le reproche est juste...Seulement, c'est Jésus lui-même qui situe le centre de gravité de la foi chrétienne dans l'avenir...dans la venue du Royaume de Dieu en notre coeur et dans le monde".
(Document theolib)

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