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Créer à chaque lecture... - Théolib 39

Simon Tyssot de Patot, devancier et martyr des Lumières
 
Jean-Loup SEBAN
 
    “Tout ce qui ne se démontre pas m’est suspect”
    (Lettres choisies, La Haye, M. Roguet, 1727)
    Fourrager dans l’antre d’un libraire est, de tous les plaisirs urbains, le plus émoustillant. Un mois de mai d’une année où j’étais encore vert, lors d’une promenade post-prandiale dans le jardin du Palais Royal, où des vierges printanières batifolaient dans les bosquets, je me réfugiais, effarouché, chez un bouquineur où la Fortune mit entre mes mains tremblantes l’édition originale des Voyages et Avantures de Jaques Massé, de 1710, prétendument imprimée à Bourdeaux, chez Jaques l’Aveugle. On peut résister à l’appel de la chair, jamais à l’appel de l’esprit. Je rentrai dans ma soupente l’âme en émoi. Le soir même, encoigné dans ma bergère à oreillette, la tisanière fumant à mes côtés sur une table volante, je déflorais dévotement, à la lueur d’un bougeoir, cette odyssée d’un autre âge. Cette nuit-là, je ne dormis point. Imprévisible est l’insomnie que suscitent les filles de Mnémosyne ! Le lendemain, je ne quittais ce “maître muet” qu’épisodiquement pour faire mes ablutions et prendre une collation revigorante. Il me duit que les Voyages et Avantures de Jaques Massé aient été rééditées avec une préface de Raymond Trousson.
    Quand Voltaire découvrit cette utopie romanesque, il fut à ce point enchanté qu’il prit le héros pour l’auteur et le compta au nombre des porte-flambeaux de la discorde dans sa treizième Lettre philosophique sur les Anglais. Les voyages imaginaires, qui mettent en scène des sauvages, des Turcs ou des Chinois, innocents et vertueux, étaient en passe de devenir une mode parmi les gens de lettres. C’était pour les francs-pensants, comme on disait au Grand Siècle ou les libres-penseurs comme on disait au siècle des Lumières, une manière indirecte, peu risquée, de propager leur critique sociale et religieuse. C’était également une élégante façon de balancer l’absolutisme des croyances d’un peu de relativisme et de scepticisme. Deux plumes huguenotes, celles de Gabriel de Foigny et de Denis Veiras, venaient de s’illustrer dans ce genre florissant, quand un vieil érudit, indocile et cacochyme, affrianda le public avec une odyssée, divertissante et interminable, émaillée de digressions réflexives sur la religion et le clergé. Les Voyages et Avantures de Jaques Massé ne sont en vérité qu’un prétexte à la diffusion d’objections rationnelles, historiques et scientifiques à l’encontre de la religion établie. Le jeune voyageur rapporte une conversation avec son hôte portugais : “Il m’avoua qu’il tenait la Bible chez lui, pour l’instruction de sa famille, il me porta même à la voir. Il ne faut pas mentir, la première fois que j’en fis la lecture, ce qui fut expédié en fort peu de tems, je la pris pour un roman assez mal concerté, que je traitois pourtant de fables sacrées. La Genèse, selon moi, étoit une pure fiction ; la loi des Juifs et leurs cérémonies, un badinage et de vaines puérilités ; les prophéties, un abîme d’obscurités, et un galimatias ridicule ; et l’Évangile une fraude pieuse, inventée pour bercer des ­femmelettes et des esprits du commun.”
    L’homme qui se cachait sous la livrée du voyageur s’appelait Simon Tyssot de Patot. Né à Londres en 1655 d’un père genevois d’ascendance française et huguenote, Tyssot obtint, après bien des déboires et sans formation académique, une chaire de mathématiques petitement rémunérée à l’École illustre de Deventer en Overyssel dans les Provinces-Unies. Las ! Sa posture hétérodoxe lui vaudra d’être révoqué par le Consistoire wallon de Deventer. Il n’était cependant pas Ministre du saint évangile, mais il avait eu l’audace de jeter le discrédit sur la chronologie biblique, de récuser les peines éternelles de l’enfer, et pis encore, de nier la résurrection de Jésus et de se gausser de la résurrection des morts. Terrassé par les champions bilieux du calvinisme dogmatisé, qui font de “Dieu le plus cruel de tous les êtres”, Tyssot expurgea son tragique destin à Ysselstein dans la gêne et l’opprobre, et ce jusqu’à sa quatre-vingt-troisième année.
    Taraudé par un insatiable appétit intellectuel, Tyssot dévorait tout ce que les libraires de Hollande et d’ailleurs pouvaient lui offrir : philosophie naturelle, métaphysique, théologie et littérature. Il taquina même la muse à la manière de Voiture, l’enchanteur de la Chambre bleue de Madame de Rambouillet. Ses Œuvres poétiques parurent en 1727, un an avant sa mort. Pour huguenot que fût Tyssot, il s’ingénia nonobstant à fronder le credo de son église. Le rationalisme cartésien, l’occasionalisme malebranchien, le monisme spinoziste, le criticisme biblique du père Simon, le désenchantement du monde opéré par Bayle, Fontenelle et Becker, la réhabilitation d’Épicure par Gassendi, le libertinage érudit de La Mothe Le Vayer, les traités sociniens et les diatribes des francs-pensants d’Albion, toute cette foison éclectique avait nourri et armé sa fibre contestataire.
    Chimère, impudence et présomption, voilà les origines des dogmes de l’incarnation et de la Trinité ! Jésus, ce sage, n’a désiré rien d’autre que de nous apprendre à vivre honnêtement. Dans ses Lettres choisies (1727), que j’eus l’heur d’acquérir ultérieurement chez un bouquiniste d’Allemagne, Tyssot concède qu’il a une très nette préférence pour l’idée spinoziste d’une matière éternelle, très controversée alors. La théorie judéo-chrétienne de la création ex nihilo ne le botte guère. Mais que l’on se rassure, aussi critique que fût notre auteur, il n’en vint jamais à révoquer en doute l’utilité de la religion. Malgré la fraude qui la macule et l’imposture qui l’assiste, la religion demeure le ciment de l’ordre social.
    Pour vous distraire, je m’appesantirai sur la parodie cocasse de l’histoire du salut qui est enchâssée dans le pénultième chapitre des Voyages et Avantures de Jaques Massé. La Fable de l’abeille, à ne pas confondre avec La Fable des abeilles de Bernard de Mandeville, est une piquante satire de l’imposture sacerdotale. Le roi d’une île lointaine avait pourvu les jardins de son palais de parterres fleuris dans le dessein de nourrir libéralement des abeilles. Un jour, il voulut éprouver leur obéissance et se réserva un parterre dont il prohiba l’accès. “Il arriva peu de temps après que quelques-unes des abeilles, écrit Tyssot, oubliant l’ordre, ou s’en mettant peu en peine, s’en furent sucer de ces fleurs.” Outragé, le souverain résolut d’exterminer la gent des apidés. Cependant dans son cœur la mansuétude l’emporta sur le désir de vengeance, et comme il avait un fils, il l’appointa médiateur entre lui et les abeilles, et l’envoya sous la vêture d’une abeille les exhorter à l’obéissance. Les abeilles “se moquèrent de lui, le maltraitèrent et le piquèrent” au point qu’il en creva. Le jeune ambassadeur décédé rejoignit son père. Mais, plutôt que d’attiser l’ire paternelle, il intercéda en faveur des insoumis “dont il avait payé la dette et porté la peine.” Habiles, les frelons s’approprièrent cette fable. Ils se mirent à la colporter de ruche en ruche et en retirèrent prestige et pouvoir. Ils exhortèrent les abeilles à l’obéissance en leur faisant miroiter qu’après leur mort leur bourdonnement aurait l’honneur de retentir dans la “grande salle d’audience” du palais royal. Des frelons jaloux de la renommée d’autres frelons excitèrent leur ruche à faire la guerre à d’autres ruches, promettant à leurs ouailles la gratitude royale. La fable devint pomme de discorde. Pour justifier leur pouvoir usurpé, les frelons alléguèrent que cette histoire du salut, qui fait toute leur sacerdotale science, remontait jusqu’à “la propre bouche du roi”. Ils clamaient transmettre une tradition orale, écrite “sur des morceaux de cire”.
    La morale de cette parodie ? Tyssot de Patot, alias Jaques Massé, chasse les mystères du Christianisme comme une collection d’affabulations oiseuses et met en abîme l’idée rationnelle et raisonnable de “l’existence d’un Dieu, auteur et créateur de toutes choses”. À un sien ami, notre franc-pensant cartésien avouait : “J’ai lieu de douter qu’un homme puisse jamais devenir docte sans l’aide de cette philosophie, ou si vous voulez de cette véritable sapience” (Lettres choisies) !
    La morale de ma propre historiette ? Peut-être eût-il mieux valu que je me joignisse, en cet après-midi fatidique, à cet essaim de jeunes filles qui batifolaient dans les bosquets du Palais Royal ? J’eusse peut-être cueilli un baiser, éphémère saveur de la chair, mais j’eusse très certainement conservé cette naïveté de l’enfance que les adextres et démoniques frelons savent si bien exploiter pour s’impatroniser sur les âmes innocentes et se garantir prestige et pouvoir, aujourd’hui comme hier.

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    Patrick Cabanel, Un essai de vies parallèles : Ferdinand Buisson et Félix Pécaut
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    Bernard Hort, Lire Dostoievski 20 ans après la Perestroïka
    Jean-Loup Seban, Simon Tyssot de Patot, devancier et martyr des Lumières
    Dans les marges de l’écriture

 
     


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