Chemins de foi - Théolib 43

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Chemins de foi - Théolib 43

 
 

 
Éditorial. Tracer des chemins
Pierre-Yves RUFF
 
    Ce numéro de Théolib est largement dédié à des approches exploratoires. S’ouvrant sur deux textes qui explorent la question toujours ouverte de l’humain et du divin, il se poursuit par un ensemble d’évocations ou de relectures méditatives, dans lesquelles se fait jour une unité de ton, malgré une absence totale d’unité de temps.
    Le propre d’une lecture patiente, vigilante et écoutante, c’est peut-être de produire la toujours possible résurrection du texte lu. Le terme surprendra peut-être, mais il y va bien d’un éveil et d’un réveil de ce que dit un texte, de la vie du livre en un temps et un lieu qui ne sont plus ceux de l’auteur, une re-création disait, je crois, Ricœur. Lire, lire vraiment, c’est toujours susciter une autre vie du texte, produire une vie de l’écrit en soi-même, mais aussi produire une vie de soi-même à travers le parcours des pages devenues, pour nous, chemins.
    “Je n’ai que des contemporains,” ainsi parle le vrai lecteur. Mais pour ajouter aussitôt : “je viens toujours après.” Après l’aurore de l’Évangile, après les grands devanciers dans la foi et dans le doute, parfois surtout dans le doute, après ceux des Lumières, après les Pécaut, les Buisson, les Wagner, même après Derrida. Après, toujours après, mais sans qu’il soit trop tard. Car l’après est ici, non seulement le signe d’une certaine contemporanéité — tous sont présents, en moi et comme à mes côtés — mais aussi d’un futur, promesse et espérance : demain est le chemin qu’ils traceront toujours en moi.

    En lisant les notes du Pasteur Charles Wagner

Bernard Hort
    Un ouvrage de grand Prix
    C’est une surprise de choix que la rédaction de Théolib a offerte à ses lecteurs au début de cette année 2008, en leur rendant accessibles certaines notes du Pasteur Charles Wagner, regroupées sous un titre éloquent, Devant le Témoin invisible.
    Certes, les textes sincèrement personnels sont toujours émouvants. Mais, ici, à la justesse du ton, à l’évidente authenticité de la confession, s’ajoute encore l’extrême bonté du regard.
    Malgré les blessures et les coups reçus de la vie par l’auteur, cet ouvrage est en effet tout entier orienté vers le bien.
    Il respire une intuition libératrice comme un jeune corps respire la santé : chez Charles Wagner, le monde paraît en effet porté par un principe toujours proche mais toujours caché, l’amour infiniment discret, surprenant et décalé de Dieu.
    Aussi, puisque l’ancien conducteur spirituel du Foyer de l’Âme ne cesse de nous appeler, dans ces lignes précieuses enfin disponibles, à la simplicité et à la liberté de l’esprit, suivons ici ses conseils. Et rendons compte de son livre en trois points élémentaires.
    Trois idées élémentaires
    Ce qui, dans ces pages à déguster peu à peu, plaira aux lecteurs et les enrichira d’abord, c’est le recueillement, ou l’intériorité, qui s’en dégage.
    Car on est ici dans un climat de grande spiritualité, ce qui est, somme toute, assez original en contexte religieux.
    L’accueil et l’écoute modestes des choses de la vie, l’humble et ferme refus des surenchères convenues, l’attention à ce qui est frêle en soi et autour de soi, sont en l’occurrence portés à un paroxysme fascinant. Merci à Charles Wagner d’avoir su trouver des mots simples pour dire l’acheminement lent et difficile de l’homme vers son humanité.
    Le propos rappelle en tout cas — ou plutôt annonce — deux mystiques encore méconnues du XXe siècle, celles du Suisse Maurice Zundel et du Français Marcel Légaut, en une étrange et poignante fraternité.
    En effet, ces trois grands individualistes se font mutuellement écho, et détonnent ensemble au sein d’une culture occidentale dominée par le fonctionnalisme.
    Certes, l’intériorité n’a pas toujours eu bonne presse en théologie. D’aucuns, prompts à voir des gnosticismes partout, ont voulu dénoncer, dans le recours à ce registre, les prémisses de quelque évasion égoïste et débilisante hors du monde. Il y aurait, là, en somme, les arrhes d’une espèce de narcissisme spirituel qu’il conviendrait d’éradiquer au profit d’un engagement public assuré.
    Mais l’un des avantages de la prose wagnérienne est justement de nous confronter à une spiritualité intériorisante qui ne correspond nullement à ces clichés tonitruants. En effet, et le phénomène est très profondément inscrit dans ces pages, les passages où Wagner s’avère le plus recueilli et le plus intérieur sont aussi ceux où il se révèle le plus concret, le plus pratique et le plus observateur.
    Il y traite sans fards de la nature, de la santé, de l’âge et de l’amitié.
    L’intériorité qu’il pratique est ainsi pleinement ouverte : décentrée. Chez lui, intérioriser rime avec accompagner, accueillir, former.
    Le deuxième éblouissement réservé au lecteur attentif concerne le rapport wagnérien à la transcendance.
    Nous ne pouvons pas le résumer ici, car il touche à l’ineffable. Ce rapport est constamment elliptique, allusif. Wagner frise presque toujours la théologie négative, sans jamais y tomber techniquement.
    Il nous faut donc renvoyer simplement chaque lecteur à son exemplaire du volume. Reconnaissant par là-même que seule une appropriation solitaire et méditante peut faire comprendre à quel degré d’exigence théologique — au sens premier du terme — l’expression a parfois pu atteindre ici.
    Signalons seulement que le pasteur du Foyer de l’Âme témoigne d’un sens très profond de la dimension cachée et invisible des choses.
    Dans sa vie, il ne fut d’ailleurs attentif à ce qui est petit, fragile, en attente de devenir, que parce qu’il était éclairé par le pressentiment de cette autre dimension : “Je t’ai aimé dans les fleurs des champs, dans l’étoile, dans le monde intérieur, dans tes pauvres enfants, dans toute forme périssable qui traduit une réalité éternelle.” (p. 156).
    Enfin, la troisième grande liberté de pensée que s’octroye l’écrivain-pasteur d’exception est celle d’espérer :>“J’aspire à un fruit magnifique. L’arbre même n’est pas planté. Je creuse la terre.”(p. 53) Ou encore, p. 139 : “Un jour, tout ce but lointain vers lequel nous marchons à travers tant d’obscurités douloureuses sera réalisé ; les sentiers abrupts seront gravis, les précipices franchis, les erreurs expliquées… Dis-toi cela souvent quand le chemin se complique et que les horizons se voilent. Je ne demande rien de plus aux jours mauvais.”
    Avouons-le cependant, cette attente du Royaume, toujours délicate et respectueuse des mystères de la création, est, chez Wagner, si vivante qu’elle nous fait songer parfois à la chaleur du piétisme, du millénarisme.
    Elle s’en différencie cependant irrévocablement. Et cette césure contribue à faire la dignité de son libéralisme.
    Car l’eschatologie wagnérienne n’est pas une fuite. Elle n’est pas un déni de la profondeur du réel. Elle est au contraire toute imprégnée d’une attention proprement pastorale à la souffrance du monde.
    Elle est éloquente pour les mal aimés, les désespérés, les naufragés, car elle n’est pas seulement écrite à leur côté, mais de leur côté : C’est pourquoi, pour le pasteur Wagner, “Le mal devient une matière première sur laquelle s’exercent la patience, la foi, l’espérance.” (p. 139).
    Conclusion
    Quel sentiment dominera finalement le lecteur, une fois la dernière page de ce journal intime tournée ?
    À chacun de répondre pour soi à cette interrogation.
    Personnellement, je dirai volontiers qu’en définitive, l’artiste-théologien a balisé pour nous les voies d’un recentrage évangélique. Plus exactement encore, d’une redécouverte du fond proprement anthropologique, et “méta-identitaire”, de l’Évangile.
    En effet, nous vivons aujourd’hui dans la fragmentation. Notre temps est celui des identités particulières, sinon même parfois, selon le titre fameux d’Amin Maalouf, des identités meurtrières.
    Notre risque est ainsi celui de la réduction catégorielle, de la valse morose des étiquettes.
    La mondialisation a de grands avantages, mais convenons qu’elle amène aussi, inéluctablement, des temps de replis communautaires.
    Quant à l’oecuménisme, et au dialogue interreligieux, ce sont certes là des causes éminentes, et les progrès qu’ils autorisent sont réels. Mais ils nous obligent à nous présenter et à nous envisager d’abord comme les représentants d’une doctrine, d’une tradition, d’une chapelle.
    Aussi, dans cette phase cruciale et nécessaire de l’histoire religieuse de l’humanité, où nos identités doivent, dans l’urgence, se repenser et se redire à frais nouveaux, le danger est-t-il réel d’un oubli de ce qui fait le coeur humain de l’Évangile : l’appel à la vie et à la relation.
    Appliqués à la négociation communautaire, à la gestion des conflits interconvictionnels, nous voici en danger d’oublier la dimension anthropologique fondamentale du christianisme.
    Celle que, justement, les notes intimes d’un Charles Wagner nous rappellent. Avec une vivacité que l’actuelle désertification spirituelle rend bouleversante.
    Car Charles Wagner ne pense pas d’abord intercommunautaire, interconfessionnel ou interreligieux, même s’il est vrai qu’il eut à se battre, en son temps, contre la désunion des Églises. Non, son dialogue le plus profond serait plutôt avec la tentation du pessimisme et du désespoir qui gît en chacun de nous, et à laquelle il répond brillamment, par “un agnosticisme religieux mystique et exigeant”, pour reprendre l’expression qu’emploie Pierre-Yves Ruff en quatrième de couverture.
    C’est donc bien à un redéploiement de notre humanité et à une redécouverte de l’appel évangélique à vivre pleinement nos vies que nous convient ces pages intempestives.
    Nous ne saurions nous accomplir sans la révolution humaine  fondamentale qui découle de la justification par la foi et de l’Évangile. Mais surtout, comme la pensée de Charles Wagner le signale aux fonctionnaires du communautarisme que nous deviendrons peu à peu si nous n’y prenons garde, cette révolution implique une vivante relativisation des formules et des communautés qui la célèbrent.
    Charles Wagner osait l’écrire : “Je ne suis ni ‘protestant’ ni ‘catholique’ ni ‘juif’, mais un peu de tout cela et avec une entière sincérité, non en sceptique qui rit de tout mais en croyant qui croit plus que ne contiennent les formules et qui essaye d’embrasser la vérité au point où viennent converger les rayons particuliers que les obscurs et les haineux adorent séparément, en criant aux autres anathèmes.” (p. 23).
    Ou, plus symboliquement encore : “En lettres d’or ou en lettres d’argile, la vérité est la même.” (p. 27).

    Sommaire
     
    Éditorial Libres !
    Pierre-Yves Ruff, Possession et libération
    Didier Fougeras, Y’a quelqu’un ?
    Pierre-Jean Ruff, L’exorcisme est-il compatible avec les temps modernes ?
    Pierre-Yves Ruff , La foi comme possession dans la théologie de Paul et au-delà
    Didier Vanhoutte, Dépossession
    Étienne Giran, La Religion de Jésus
    Étienne Giran, La mission des libres croyants

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